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Full text of "Voyage au Cuminá, 20 avril 1900-7 septembre 1900 ."

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THE    LIBRARY   OF 
BROWN  UNIVERSITY 


THE  GHURCH 
COLLECTION 

The  Bequest  of 

Colonel  George  Earl  Church 

1835-1910 


VOYAGi: 

AU    CUMINÀ 


OUVRAGES  D'HENRI  COIDREAU 


\a  l'iiANCi:  KQnNOMAi.K.  "J  vol.  iii-S  et  Atlas;  Cli:ill.nnt'l,  l'aris. 

VocABULAiiiK    MÉTHODIQUE     flps   laiigiifs   Ouayaiui,    Aparaï,    (lyniiipi.   Emciillon,    1    vol.    in-S. 

Maisonneuve,  Paris. 
Chez  nos  Indiens,  1  fort  vol.  iii-8,  carte  et  9H  oravures;  Hachette,  l'aris. 
Atlas  dv  Nord.  Amazone,  de  Para  à  Cayenne,  I  .'.")() 0(111%  I  vol.  in-folio,  18  cartes;  Auteur. 
Voyage  au  Tapa'joz,  1  vol.  in-'t,  illustré  de  ,'7  vignettes  et  d'une  carte;  Laluire,  Paris. 
Voyage  au  Xincû,  1  vol.  in-i,  illustré  de  (iS  vignettes  et  d'une  carte;  Lahure,  Paris. 
VoYAcr   \i  Tocantins-Ahaguava.  1  vol.  in-i,  illustré  de  S7  vignettes  et  d'une  carie;  l.aliure,  Pai'is. 
Voyage  a  Itadoca  et  a  l'Itacavuna,  1  vol.  in-4,  illustré  de  7fi  vignettes  et  de  40  cartes;  Lahure, 

Paris. 
Voyage  entre  Tocantins  et  Xingû,  1  vol.    iii-'i,  illustré  de  7S    vignettes  et  de  1,')  cartes;  l.ahure, 

Paris. 
Voyage  au  VwiiiMiA,  I  vol.  in-i,  illustré  de  N7  vignettes  et  de  17  cartes;  hahui'e,  Paris. 


OUVRAGE   J)E  0.  COUDREAU 


Voyage  w  Thomret.vs.    1  vol.  in-i,  illustré  de  08  vignettes  et  de  4  cartes;  Lahure,  Paris 


iiS'M.  —  liii|.iiiri(iii-  I.Mfiiii.  III. •  .!,•   l'Iniriis,  !l.  Piil'is 


O.     COUDREAU 


VOYAGE 


AU   CUMINÀ 


20  Avril  1900  —  7  Septembre  1900 


oiiviiAHE  )i.i,i'srr,r  nr  es  vKiNTTTrs  rr  m-:  i  (;ai;te  nr  nio  «'mina 


PARIS 
A.    LAlilllîE,    IMPRIMElill-KDITEllR 

9.   nuE   riF.   i'i,ErRr->,   9 
1901 


A'    SFA    EXCELLENCIA 

IlluslrissiiDd  Sciilior  Duulor  l'AES  DE  CAUVALIKI. 

GoviTiiuilor  d.j  Eslu.lu  du  l'ur;i, 

(JRATIUAÔ   DE 

U.  COUDREAU. 


Cette  première  page  n'est  ni  une  préface,  ni  une  introduction.  Je 
désire  simplement  dire,  avant  de  commencer  le  récit  de  mou  voyai^e  au 
Cnminâ,  pourquoi  Je  fais  de  l'exploration  dans  les  forets  \  ieri;es,  dans 
l'intérieur  désert  de  l'Etat  de  Para. 

Si  je  suis  explorateur,  —  ce  mot  ne  supporte  pas  d'être  féminisé,  — 
ce  n'est  point  par  amour  de  la  (iloire,  la  Gloire  est  une  déesse  Itien 
trop  inconstante  et  encore  plus  aveugle  que  la  Fortune,  ce  n'est  point, 
me  pardonne  mon  ami  Elisée  lleclus,  pour  l'amour  de  la  Géographie  : 
je  crois  que  j'aimerai  énormément  la  Géographie  quand  je  u'en  ferai 
plus. 

Si  je  fais  de  l'exploration,  c'est  pour  me  permettre  de  ramener  les 
restes  de  mon  mari  auprès  de  ses  vieux  parents,  c'est  pour  qu'Henri 
Coudreau  ne  demeure  pas  éternellement  sous  luie  terre  étrangère  bien 
qu'amie,  c'est  aussi  pour  terminer  l'œuvre  commencée  depuis  cinq  ans, 
œuvi^e  utile  entre  tontes  puisqu'elle  consiste  surtout  à  faire  connaître 
des  contrées  encore  ignoiées  par  les  masses. 

Je  crois  d'ailleurs  pouvoir  mener  à  bien  l'entreprise  qu'on  me  confie 
car  Henri  Coudreau,  dont  j'ai  l'honneur  de  porter  le  nom,  m'a  laissé, 
avec  sa  belle  indifférence  pour  les  questions  d'argent,  le  savoir 
nécessaire  pour  faire  consciencieusement  un  levé  géographique. 

Je  remercie  ici,  une  fois  de  plus,  sou  Excellence  le  Docteur  Paes  de 
Carvalho  qui,  avant  foi  en  moi,  a  l)ien  voulu  me  donner  le  moyen  de 
pouvoir  accomplir  un  tle\oir  sacré,  une  tâche  que  je  me  suis  imposée. 

().    CoinuKAii. 


VOYAGE  AU  CUMIN  A 


chapjtiul  premier 

I)(|)Mrl  (lu  P;ira.  —  Tristesse  du  dt'|):irt.  —  La  baliia  âf  Marajo.  —  (le  <|u'il  \  a  a  faire  à  lioi'd. 
—  Quelques  ijoiis  niomeuls.  —  Le  l'ère  Toliie.  —  Les  curi'S  en  iM-ouiiii.ide.  —  Arrivt'e  à 
Orixiiiiina.  —  Préparatifs.  —  Sé|)ulture  de  (Vliarles.  —  Départ  d'Oiiximiiia.  —  Bénédicto  et 
Callisto.  —  Bouciie  du  (amiiiia'.  —  Départ  pour  la  sépulture  <rileuri  (àiiulreau.  —  A  sa 
sépulture,  —  Uelour.  —  jMaladie  de  Martiulio.  • —  Mauvaise  eliauee. 


Lf  20  aviil  ifjoo,  je  pars  (le  l'ai;i  awv  l'inleiilioii  (l'c\|)l()i'(i'  le  lîio  (  iiiiuiiià, 
si'iil  allliiciit  im|)oilaiit  de  la  i-i\c  gauche  du  Rio  Tromhelas. 

.l'ai  a\ec'  moi  totijouis  le  même  éfjiiipage,  ce  qui  me  laisse  complelemeul 
libi'e.  Je  n'ai  à  m'occupcf  île  lieu,  ils  sotit  lellemeul  liahilués  à  mes  vo\ages, 
mes  bous  matelols  !  (  Huuid  j'arii\e  à  bord,  tout  est  pièl. 

Je  puis  causer  |)lus  louguemeul  avec  la  seide  personne  (pii  ail  soiigx'  à 
m  iueompagner,  la  seule  qui,  axant  ili;ique  \o\age,  n'a  jamais  oublie  de  \enii' 
serrer  la  main  de  mou  mari.  Son  ami  morl,  il  a  penst'  que  sa  \eu\e  sérail  bien 
seule  au  moment  d'un  départ,  il  est  venu  me  faire  toutes  sortes  de  recomman- 
dalions,  et  il  termine  ainsi  :  '  \  ous  allez  être  bien  isolée,  les  premiers  jours 
seront  très  durs,  je  compte  sur  votre  vaillance  pour  ne  pas  faiblir.   » 

Merci,  mon  cher  Monsieur  Girard,  merci  de  vos  lionnes  paroles.  Je  ne  me 
laisserai  |ioint  aller  au  déeotu'agemenl,  mais  je  veux  rester  a\ee  ma  douleur  : 
c'est  encore  ini  peu  de  Lui. 


1  VOYAGE  AU   CUMINÂ. 

J'ai  beaucoup  désiré  ce  départ  et  maintenant  que  me  voilà  au  milieu  de  cette 
vaste  l'ivière  des  Amazones,  je  me  sens  seule,  désolée,  presque  désespérée.  .T'ai 
un  besoin  intense  de  recueillement,  je  ferme  les  yeux  pour  voir  plus  clair  en 
moi-même,  pour  ne  pas  être  distraite  par  le  va-et-vient  des  passagers,  et  les 
souvenirs  me  reviennent  en  foule  :   Oli!    mes    espérances  et  mes  illusions,  où 


Banacào   de  Pcdras, 


ètes-vous"?  \  ie  qui  me  paraissait  si  pleine  de  promesses,  qui  est  devenue  si 
misérable  et  si  douloureuse,  pourquoi  m'as-tu  menti? 

El  nous  allons  sur  les  eaux  jaunes  de  l'esluaire  de  la  rivière  du  Para.  Notre 
petit  vapeur  est  fortement  secoué  par  quelques  coups  de  roulis  :  c'est  lliabi- 
tude  dans  ces  parages,  cela  permet  souvent  à  quelques  colis  récalcitrants  de 
passer  par  dessus  bord,  ofl'randes  involontaires  aussitôt  englouties  par  les 
eaux  terreuses  de  la  rivière. 

Personne  ne  s'émeut  de  cette  |)ertc.  (^)uand  le  propriétaire  des  dits  colis  se 


VOYAGE  AU  CUMINA. 

présentera,  on  lui  répondia  sur  un  ton  bourru   :    «  Vos  marcliandises!  Elles 
sont  dans  la  hahia  de  Marajô!  » 

Il  serait  1res  facile  d'obvier  à  cet  inconvénient,  il  n'\    aurait  qu'à  \eiller  à 


Uaiiacàu   de  Pedr 


l'arrimage,  qu'à  exiger  des  manteuvres  que  celui-ci  soit  l'ait  de  façon  à  prévenir 
tout  dcplaeemenl,  tout  écart  des  objets  embarqués.  Mais  non,  ce  n'est  pas  dans 
les  habitudes,  lui  tous  les  pays,  la  routine  est  la  grande  maîtresse  de  toutes  les 
choses. 


6  VOYAGE  AU  CUMINA. 

Qu'y  ii-t-il  à  faire  à  bord?  Lire,  mais  on  ne  peut  pas  toujours  lire.  Examiner 
les  gens?  Mais  la  clientèle  mélangée  et  hétéroclite  des  passagers  est  presque 
toujours  la  même. 

Fne  figure  sympathique  allire  mon  regard.  Je  cherche  à  savoir  quel  est  celui 
qui  appelle  ainsi  mon  attention,  .l'apprends  son  nom  :  le  Père  Tohie. 

Le  Père  Tohie  est  un  vieillard  d'une  figure  très  avenante  et  très  agréahlc 
avec  un  charmant  sourire  plein  de  bonté  et  des  veux  très  malicieux.  Ses  yeux 
trahissent  sa  nature,  ils  disent  que  rien  ne  lui  échappent  à  bord,  ils  laissent 
deviner  le  piquant  de  ses  réflexions  intérieures.  Je  sens  que  j'aurais  du  plaisir 
à  causer  avec  lui,  mais  il  n'y  a  |)as  de  [)résentalion,  alors.... 

Les  bons  moments  à  bord,  mais  hélas  trop  courts!  sont  ceux  du  chjcuncr 
et  du  diner.  <  )li  !  n'allez  pas  croire  des  choses  desquelles  je  suis  incapable,  (le 
n'est  point  pour  le  plaisir  de  manger  un  peu  de  carne  secca  très  coriace, 
ou  celui  d'avoir  en  face  de  moi  une  personne  qui  ignore  à  quoi  servent  les 
cuillers  et  les  fourchetles,  ou  bien  encore  pour  voir  des  messieurs  en  veston 
ou  en  jaquette  prendre,  avec  leur  propre  fourchette  dans  le  plat  qui  est  au 
milieu  de  la  table,  le  morceau  de  viande  qui  leur  convient,  que  j'esconiplc 
l'heure  des  repas;  non,  toutes  ces  choses  délicates  ne  me  tentent  pas,  elles  ne 
font  pas  mes  délices.  Si  j'aime  l'instant  du  déjeuner  et  du  diner,  c'est  que, 
n'allant  jamais  à  la  table  commune,  —  mon  cuisinier  me  sert  à  |)art,  — je  suis 
seule,  éloignée  de  tout  bruit,  comme  en  exil;  alors  je  puis  penser  et  rêver  à 
mon  aise,  ce  qui  m'est  de  toute  impossibilité  le  reste  de  la  journée. 

c<  jMadame,  au  déjeuner,  on  n'a  parlé  que  de  vous.  » 

dette  phrase  m'est  dite  par  le  Père  Tohie  à  son  retour  de  la  table 
commune.  Nous  nous  présentons  réci])roquemcnt  et,  connaissance  faite,  nous 
causons. 

J'aurais  vraiment  perdu,  si  je  n'avais  pas  connu  cet  excellen!  homme.  Ses 
yeux  malicieux  ne  parviennent  pas  à  dissimuler  un  cœur  bon  et  compatissant. 
Nous  avons  eu  d'excellentes  causeries  où  j'ai  du  apprécier  toute  la  finesse  de 
son  esprit  cultivé. 

Il  s'arrête  à  Santarem  où  il  vient  une  dernière  fois  visiter  ses  paroissiens,  il 
doit  aussitôt  retourner  à  l*arà  et  y  prendre  le  plus  prochain  vapeur  pour  la 
France  :  une  maladie  l'oblige  à  aller  se  faire  soigner  au  pays  natal.  Apiès  son 


VOYAGE  AU  CUMINA.  7 

départ,  je  me  trouve  encore  plus  seule.  Dans  la  nuit,  ime  liaie  lumineuse  ouverte 
et  brusquement  refermée  fait  paraître  l'obscurité  plus  épaisse. 

Mais  voilà  bien  autre  chose.  Nous  laissons  un  curé  à  Santarem  et  le  même 
jour,  à  Alemquer,  nous  en  embarquons  un  autre,  quelques  heures  après  encore 
un  autre  à  Obidas.  Tous  les  curés  de  l'Amazone  seraient-ils  en  fuite  ou  en 
ballade?  Cela  devient  inquiétant.  Pauvres  vieilles  femmes!  Oui  va  les  confesser 
maintenant? 

Des  deux  curés  embanjués,  l'un  est  français,  l'autre  italien.  Tous  dcuv  sont 
i^ras,  tous  deux  ont  le  teint  très  coloré,  parlent  haut  et  ludement,  et  comman- 
dent à  tous.  Enseigner  la  morale  du  Christ  c'est  bien,  mais  a^oir  son  himiililé 
cl  son  incfl'able  douceur  est  encore  mieu\. 

.Te  suis  tout  c|)ouvantée  et  me  fais  bien  pt'tite  dans  mon  coin,  j'ai  bien  en\  ie 
de  m'aller  cacher  dans  ma  cabine,  mais  il  fait  si  chaud! 

Le  26,  à  I  heure  du  matin,  nous  arrivons  à  Oriximinà.  l-e  commandant  me 
propose  gracieusement  d'attendre  qu'il  fasse  jour  pour  que  je  puisse  débarquer 
plus  commodément.  ,Te  le  remercie  de  son  attention  cl  je  vais  de  suite  chez 
M.  Carlos-Afarie  Tcixeira  qui  a  toujours  eu  beaucoiqi  d'égards  pour  moi. 

Voici  le  moment  de  secouer  la  torpeur  qui  m'envahit  de  plus  en  plus  :  c'est 
la  vie  active  qui  commence. 

.Te  retrouve  ici  mes  deux  canots,  ils  ont  bi'soiu  d  un  nouxeau  calfatage. 

Dès  le  matin,  tout  le  monde  est  à  l'ouvrage.  Les  uns  sont  partis  dans  la  foièl 
couper  des  perches  et  des  bois  pour  faire  les  estivas\  Chico  et  Estèvc calfatent 
les  canots.  Joào  fait,  défait  et  refait  chaque  colis,  afin  de  mettre  le  plus  de 
vivres  possible  sous  un  minimum  de  volimie  :  le  canot  est  petit  cl  le  voyage 
sera  long. 

.Te  n'ai  pas  besoin  de  me  tracasser,  je  sais  que  le  ti'avail  sera  bien  fait  :  c'est 
la  coutume.  Seulement,  de  temps  en  temps,  j'encourage  mes  travailleurs  dnn 
mot.  Cet  arrêt  à  Oriximinà  m'est  iiéuible.  .fe  suis  dans  la  même  maison,  je 
couche  dans  la  même  chambre  où  nous  étions  deux  lors  du  vovage  au  Trom- 
bclas.  .Te  me  replie  davantage  siu'  moi-même,  mon  àme  tloulourcuse  est  acca- 
blée de  sa  solitude. 

I.  Treillis  (1(>  bois  mis  à  unr  Perl.iirio  ilislaiire  du  fond  du  canot  pour  i'\ilcr  que  l'can  ne  mouille 
les  vivres. 


s  VOYAGE  AU  CUMIN A. 

J'ai  à  accomplir  ici  un  devoir  qui  n'est  point  de  nalme  à  changer  le  cours 
de  mes  idées  sombres. 

Charles  Mai-quois,  qui  avait  faitavec  nous  la  moitié  du  voyage  au  Trombelas, 
est  mort  là  au  mois  de  novembre  dernier. 

Je  vais  visiter  sa   sépulture,   je    la    fais  nettoyer   el    je    place   au    lieu  où 


furent  ensevelis  ses  restes  une  croiv  tic  bois  sur  laquelle  j'écris  son  nom. 
D'après  les  renseignements  que  je  recueille  à  Oriximinâ  .sur  le  Cuminà,  il 
ressort  qu'il  aurait  des  sauts  de  plusieurs  mètres  de  hauteur  :  cela  me  décide  à 
acheter  une  innnidria  '.  C'est  que  je  connais  le  poids  respectable  iV'Andoiiitha 
cl  de  ISenta'i  :  pour  la  charge  et  pour  la  marche  ce  sont  d'excellents  canots, 
mais  pour  les  hisser  par  terre  au-dessus  d'un  saut  à  pic,  c'est  un  travail  que 
ne  pourrait   faire  ma  petite  troupe.  Ma  montaria  reçoit  le  nom  de  J'jdiiiitlia. 


i.  La 


bl  lin  i>iiu  Ciiuul. 


VOYAGE  AU  CUMINA. 


Le  '3()  avril,  je  quitte  (  )ii.\imin;i.  Avec  Joaninlui  iii  plus,  j'ai  dû  emmener 
deux  hommes  d'ici.  Un  aurait  |)rol)al)lcment  sufti,  mais,  prévoyant  des  périls, 
ils  cioieiil  jioiivoir  à  deux  les  allronlcr  plus  Hicilemenl. 

Ces  deux  hommes  sont  le  vieux  liénédicto  et  un  |)lus  jeune  du  nom  de  Callislo. 


ïlJtà 


liénedielo  \\v  rame  pas  heaiicoup,  parce  qu'il  est  vieux  et  Callisto  rame 
encore  moins,  parce  ([u'il  est  ,t;ris.  Heureusement  que  je  ne  les  ai  que  pour 
quelques  jours.  Il  [)arait  que  chez  le  mucambeiro  Sanla-Anna,  je  trouverai 
un  très  bon  guide. 

Et  me  voilà  \oguant  dans  ce  rio  'j  lombetas  cjui  me  l'ut  si  ncfaslc.  Ue  tinsles 


10  VOYAGE  AU  CUMINA. 

souvenirs  m  assaillent.  Pour  m'en  distraire,  je  me  metsà  refaire  le  levéd'Orixi- 
minâ  à  la  bouche  du  Cuminâ.  Mais  ce  n'est  qu'une  machine  qui  marche,  qui 
prend  des  directions,  qui  mesure  les  angles  et  les  inscrit.  I\'ut-(tre  connais-je 
trop  bien  cette  partie  de  la  rivière,  et  ne  puis-je  alors  chasser  mes  douloureux 
souvenirs.  Je  pense,  je  suis  presque  certaine  qu'en  arrivant  dans  le  Cuminà,  je 
reprendrai  mon  moi  avec  toute  mon  énergie. 

Mes  gens  me  paraissent  être  également  une  machine  bien  réglée.  Nous  arri- 
vons à  l'heure  du  déjeuner  exactement  au  même  emplacement  où  nous  nous 
étions  arrêtés  au  voyage  précédent.  I^a  table  est  mise  sous  le  même  arbre,  le 
décor  est  le  même,  mes  matelots  sont  les  mêmes,  et  me  voilà  incapable  de  sur- 
monter mon  émotion.  Je  fais  immédiatement  enlever  la  table  et  je  me  contente 
d'une  cigarette. 

Mais  à  l'heure  de  camper,  c'est  bien  pis.  Nous  voici  dans  la  même  maison, 
chez  le  même  cabocio,  avec  les  mêmes  figures,  les  mêmes  enfants  géophages, 
les  chiens  toujours  aussi  maigres,  la  réception  également  mauvaise;  mon 
hamac  est  attaché  aux  mêmes  poteaux.  Je  ne  suis  pas,  par  bonheur,  supersti- 
tieuse, autrement  je  verrais  dans  cette  répétition  singulièie  des  mêmes  choses 
quelque  mauvais  présage. 

Nous  parlons  tie  très  bonne  heure  et  nous  allons  passer  dans  le  furo  do 
Aruman.  Ce  furo  est  étroit  et  peu  profond,  de  '5  à  4  mètres  de  largeur  avec 
souvent  pas  plus  de  o  m.  2">  d'eau.  L'été,  le  furo  se  dessèche  complètement. 
C'est  avec  beaucoup  de  peine  que  mou  grand  canot  a  pu  jiasser. 

Nous  arrivons  à  la  bouche  du  Cuminà,  à  f)  heures  et  demie,  nous  sommes 
à  la  casa  de  Bernardo.  Depuis  mon  |)assage,  liernardo  es!  mort;  il  ne  reste 
plus  que  la  femme  qu'il  a  eue  comme  compagne  pendant  vingt-deux  ans  el 
que  l'on  va  jeter  dehors  sans  lui  rien  laisser.  Les  doctrines  humanitaires  sont  de 
belles  choses,  malheureusement  elles  n'ont  cours  quetlans  les  livres  de  morale. 

Je  pars  dans  Juaniiiha  pour  aller  visiter  la  sépulture  de  mon  mari.  Il  reste 
trois  hommes  avec  le  grand  canot  et  les  \ ivres  :  Chico,  Marlinho  et  le  vieux 
Bénediclo.  Les  autres  viennent  a\ec  moi  et  ils  rament  si  bien,  que  le  soir  nous 
arrivons  chez  Amaral. 

La  maison  est  en  deuil,  un  de  ses  fils,  un  grand  garçon,  dc'jà  un  homme, 
\ient  de  mourir. 


VOYAGE  AU  CUMINA.  M 

Je  suis  très  Ijien  reçue  par  Amaral  et  par  ses  deu\  filles,  deux  belles  jeunes 
filles  qui  montrent  une  fois  de  plus  que  le  métissage  du  blanc  et  de  l'indienne 
donnent  des  produits  de  toute  beauté. 

Le  lendemain  matin,  \maral  ne  me  laisse  pas  partir  avant  que  les  vaelies 
soient  tirées,  il  veut  absolument  que  j'emporte  du  lait  frais. 

Et  nous  allons  tonte  la  journée,  |)ar  une  cjialenr  suffocante,  sans  air;  nous 
sommes  dans  une  fournaise. 

Ee  3  mai,  à  j  lunne  de  l'après-midi,  nous  arrivons  au  lieu  où  repose  celui 
de  qui  je  porterai  un  deuil  éternel. 

Pas  un  brin  d'herbe,  pas  une  plante  sur  la  modeste  tombe  ([ui  est  aussi 
propre  que  lorsque  je  la  quittai  il  y  a  six  mois'. 

Je  suis  là  regardant  cette  croix  de  bois  portant  sur  l'un  de  ses  bras  son  Nom 
gravé  au  couteau,  la  terre  nue,  le  pays  désert,  et  je  me  demande  s'il  est  bien  vrai 
que  tout  ce  [que  j'aime  est  là!  .le  voudrais  pouvoir  pleurer;  les  larmes,  cette 
rosée  de  l'âme  qui  guérit  toujours  quelque  chose,  me  soulageraient  en  ce 
moment;  mais  je  ne  trouve  en  moi  que  révolte  et  ma  douleiu'  est  une  colère 
sourde  contre  le  destin. 

Encore  un  regard  sur  cette  colline  on  je  laisse  tout  mon  cœur  et  toute  mon 
âme  et  en  route  pour  la  l)Ouclie  du  (luminà  où  le  devoir  m'appelle. 

IjC  5  mai,  après  une  marche  forcée,  nous  Aoici  de  retour  chez.  Bernardo.  Vue 
désagréable  surprise  m'y  attendait. 

Martinlio  est  au  plus  mal.  Depuis  mon  départ,  il  ne  prend  qu'un  [)eu  d'eau 
qu'il  Nomit  aussitôt.  La  nuit  dernière,  comme  il  ne  respirait  qu'a^ec  beaucoup 
de  difficulté  et  avait  les  extrémités  froides,  (lliieo  et  le  vieux  Px'uédicto,  aid('S 
de  la  veuve  de  Bernardo,  lui  lireiil  un  lit  par  terre  avec  des  coiixertures.  La 
veuve  de  Bernardo  disait  :  <i  (''est  comme  cela  qu'était  Bernardo  quand  il  était 
près  de  mourir.  »  Le  vieux  Bénédieto  se  lamentait  :  «  Jamais  nous  ne  pourrons 
le  mettre  en  terre  tous  les  trois  seuls,  nous  ne  sommes  pas  assez  forts.  »  Et  Chico 
préparait  des  bougies.  Tout  cela  devant  le  malheureux  IMartinho  qui  était  bien 
persuadé  que  son  dernier  jour  était  arrivé.  Il  se  contentait  de  demander  à 
chaque  instant  :  -  Camarade,  Madame  \  ient-elle?  » 

I.  J'en  ai  eu  l'exjilicoliou  plus  t;Mil.  !\I.  Peiuojà,  sous-prcfet  de  police  pour  le  Iliuii-'lidmbel.TS, 
qui  a  euvoyc  deux  liommes  pour  netioyer,  a  dioil  à  mes  resjieclueux  rcniercionieiils. 


12  VOYAGE  AU   CUMINÂ. 

Oiiand  notre  canot  fut  en  vue,  Cliieo  lui  dit  :  «  ftlaitinho,  voilà  Madame;  » 
et  le  pauvre  garçon  de   s'écrier  :    «    Aii!   maintenant,  je   ne  mourrai  pas.    « 


Ciichoeira  ilo  Jaiulia,  rivi'  dioiu 


Hélas!  comment  peuvent-ils  avoir  tant  de  confiance  en  moi  qui  n'ai  pas  |)u 
sauver  celui  que  j'aimais  le  plus  au  mondey  ,1c  lui  fais  prendre  des  |)ilules  de 


Caelioeira  do  Jandia.  ri\(>  gaiic 


hromlivdrale  de  quiniue  pour  arrêter  les  vomissemenis,  ma  médecine  réussit 
très  i)ien.  .le   passe  la   nuit  à   côté  de    lui,  lui  faisant  preudredu  bouillon  de 


V0YA(;E  au  CUMINA.  1,- 

volaille.  Le  lendemain  matin,  il  ('tait  d('jà  mieux.  Une  journée  de  repos  et  de 
bons  soins  lui  sont  absolument  nécessaires,  nous  ne  partirons  que  demain. 

J'envoie  Bénédicto  péeher,  Cliico  et  Estève  chasser,  avec  l'espoir  d'avoir 
quelque  chose  de  frais  poiu'  dîner.  Ils  reviennent /»r//? cm,  c'est-à-dire  qu'ils  ne 
rapportent  rien  ni  les  uns  ni  les  autres.  Jiien  entendu,  ce  n'est  pas  de  leur  faute. 
La  rive,  me  disent-ils,  n'est  point  de  la  terre  ferme,  c'est  un  marais  où  l'on 
enfonce  Cjuelquefois  jusqu'aux  i^enoux,  on  ne  peut  avancer  qu'avec  la  plus 
grande  prudence,  puis  après  ce  marais  il  y  a  un  lac,  de  l'autre  côté  du  lac  c'est 
un  autre  marais,  si  bien  qu'ils  n'ont  \n  ni  gibier  ni  trace  de  gibier. 

.le  ne  suis  point  surprise  de  leur  mauvaise  chance,  le  contraire  m'eût  étonné. 
Dans  ces  bas  de  rivières  tout  est  hostile  au  voyageui'.  L'eau  v  est  empoisonnée 
par  le  timbo  ou  l'assacou,  l'air  v  est  empesté  parles  émanations  pro^enant  des 
eaux  stagnantes  des  rives,  le  gibier  a  (ui  bien  loin  des  liabilanis  el  les  liabitauls 
vous  traitent  en  ennemi. 


CHAPITRE    II 

Dans  le  Cuminii.  —  Nouvelle  manière  de  fiiire  de  la  géographie.  —  Bouche  du  Curainâ  mirim. 
—  Furo  do  Jaruacii.  —  Les  poules  et  leurs  propriétaires.  —  Le  campo  de  ManoelOarça. — 
Premier  rampemeul  dans  la  forêt.  —  Martinho  est  maître  dans  le  canot.  —  Chez  Santa- 
Anna.  —  Mme  Santa-Anna.  —  En  guide.  —  Guilhermo  le  neveu.  —  Bénédicto  et  Callisto 
retournent  à  Orixiniiiia, —  Une  nuit  chez  Santa-Aima.  —  Adieux  de  la  famille  de  Giiilliermo 
à  Guilhermo.  —  Ma  mauvaise  réputation.  —  Barraiâo  de  Pedras.  —  La  caehoeira.  —  .loào 
malado.  —  Guilhermo  Ijavarde.  —  Visite  intéressante.  —  Deux  alertes  de  nuit.  —  Jo.'io 
toujours  malade. 


Lundi,  7  mai.  —  Les  prcparalifs  sont  terminés  de  liés  ])oniio  heure.  Une 
place  est  réservée  à  Marlinlio  sous  le  toldo,  il  n'aura  pas  de  soleil  et  j'ai  fail 
faire  de  très  bon  bouillon.  Dieu  aidant,  il  s'en  tirera  encore  pour  cette  fois. 

Le  C-uminâ,  à  son  contluenl  a^ee  le  Trombetas,  mesure  environ  un  kilo- 
mètre. Presque  immédiatement  il  se  rétrécit  à  "ioo  mètres  et  gaixle  cette  largeur 
jusqu'au-dessus  de  l'île  ]Moeaml)iqae.  l>}ous  prenons  la  rive  gauclie  de  l'ile. 
((  C'est  plus  court,  me  dit  Bénédicto,  par  Mocambique,  que  par  Terra-preta.  » 
Je  ne  comprends  pas  et  le  fais  s'expliquer. 

Ici  la  rivière  change  de  nom  à  chaque  ile  cl  elle  n'a  pas  le  même  nom  dans  le 
canal  rive  droite  que  dans  le  canal  rive  gauche.  .Te  suis  dans  la  rivière  Mocam- 
bique, rive  gauche,  mais  de  l'autre  côté'  de  l'île,  rive  droite,  c'est  la  rivière 
Terra-preta.  (hiand  nous  allons  être  un  peu  plus  haut,  nous  verrons  une  autre 
grande  île;  d'un  côté  ce  sera  la  rivière  Jaruaca,  de  l'autre  la  rivière  Arapécurû. 

«   "Mais,  tout  cela,  c'est  le  Cuminà,  Bénédicto. 

—  Non,  Madame.  Le  Cumin;i,  je  ne  le  connais  pas. 

—  Nous  sommes,  mon  ami,  dans  le  Cuminâ.  Alors,  plus  haut,  auv  caeliociras, 
comment  appelc/.-vous  la  rivière? 


VOYAGE  AU  eu  M  IN  A.  15 

—  Aii\    cachoi'iras    ce    sont    les    eaolioeiras,   la    ii\ière    n  a    pas   de    nom. 

—  Ali!  très  bien.  Mais  comme  mes  prédécesseurs  ont  nommé  cette  rivière 
Cuminà,  je  l'appelle  du  même  nom.  Bénédicio,  vous  êtes  dans  le  Guminà. 

—  Oui,  madame,  je  suis  dans  le  Cluminà.  .>  «  Nous  sommes  dans  la  rivière 
Moçambique  »,  dit-il  tout  bas,  en  se  tournant  \ers  un  camarade. 

Je  le  laisse  dire,  n'en  continuant  pas  moins  à  nommer  la  rivière  Cuminà, 
n'appréciant  pas  du  tout  le  savoir  de  Bénédicto  en  fait  de  géographie. 

Les  deux  lives  sont  basses  et  marécageuses,  quelques  monticules  émergent 
(à  et  là.  Rive  gauche,  à  six  kilomètres  environ  de  l'embouchure,  deux  très 
larges  ouvertures  laissent  apercevoir  dans  les  lointains,  des  horizons  de  collines 
que  l'éloignement  fait  ressembler  à  de  légers  nuages  d'un  gris  bleuté  :  c'est  la 
bouche  du  furo  du  (Imninà  mirim,  je  me  propose  d'en  rele\er  le  plan  en 
descendant. 

En  amont  de  1  Me  Morambi(jue,  la  riNicrc  passe  loule  dans  ini  seul  canal, 
canal  profond  gardant  la  même  largeur  de  "ioo  mètres. 

Ri\e  droite  est  l'embouchure  du  furo  do  Jaruae;i,  dans  lequel  débouche  le 
lac  du  même  nom.  Ce  lac  Jaruacà  est  alimenté  par  la  rivière  Acapi'i.  Dans  les 
hauts  de  l'Acapi'i,  près  des  sources,  il  v  aurait  des  Indiens,  ces  Indiens  seraient 
des  l'auxis. 

Laissant  le  furo  Jaruae;i,  je  prends  le  canal  ri\e  gauche,  canal  étroit  et  de  peu 
de  courant. 

Nous  nous  arrêtons,  pour  déjeuner,  à  une  barraca  siluee  sui-  la  rive  gauche 
de  la  rivière.  Je  n'aime  pas,  d'ordinaire,  à  m'arrêler  chez  les  habitants  ;  d'habi- 
tude, je  fuis  les  maisons,  car  il  arrive  généralement  que  le  maître  de  céans, 
riche  ou  pauvre,  mendie  toujours.  Malgré  soi,  il  faut  laisser  quelque  chose  qui 
plus  tard  fera  faute. 

Si  je  fais,  cette  fois,  exception  à  ma  règle  de  conduite,  c'est  que  j'ai  \u  une 
grande  quantité  de  poules  et  que  je  désirerais  en  acheter  quelques-unes  pour 
Martinho,  qui,  dans  l'étal  ou  il  est,  ne  peut  pas  manger  de  la  canie  secca. 
Ilélas!  mon  désir  n'a  pas  été  satisfait.  La  cIdiki  du  ctisa  ne  veut  rien  vendre, 
et  elle  me  donne  comme  explication  que  toutes  les  poules  ici  présentes  ont  des 
propriétaires  différenls  :  l'une  est  à  sa  fille  aînée,  l'autre  à  son  garçon  le  plus 
jeinie,  une  autre  à  sa  grand'mère,   une  quatrième  à  sa  lanle,  elc C'est  par- 


k;  voyage  au  cum.inA. 

tout  la  même  chose;  quand  ils  ne  Aeuleiit  pas  vendre,  ils  déelarenl  tju'ils  sont 
gardiens  et  non  piopriétaires.  Penl-ètre,  |)Uis  haut,  lioiiverais-je  des  gens  plus 
sei\  iahles! 

Rivre  droite,  je  rencontre  une  maison  autour  de  laquelle  il  v  a  un  tléiiielie- 
menl  assez  grand,  oii  poussent  de  mauvaises  herbes  :  c'est  ce  que  ^h\noel 
Garça    appelle    prétentieusement   :    Mon    Ca/npo.   Il    ne  lui   viendra  jamais  à 


Caclioeira   du    Fatiulio. 


l'idée  d'améliorer  ce  commencement  de  campo,  en  y  semant  de  I)onnes 
herbes. 

Laissons,  rive  tiroite,  la  bouche  d'amont  ilu  iino  Jai'uacà,  et  allons  dormir 
un  peu  plus  hant.  L'emplacement  du  campement  est  nettoyé  et  les  tentes  sont 
montées  en  moins  d'une  demi-heure;  il  n'y  a  plus  qu'à  se  leposer  d'une  tlure 
journée  de  travail  passée  sous  le  soleil  de  l'équateur. 

(l'est  le  premier  campement  (]ue  je  fais  dans  la  forêt  depuis  la  mort  de  mon 
mari,  et  mes  matelots  sont,  comme  je   le  suis  moi-même,  fort  émolionnés  en 


VOYAGE   \V   CUMINA.  17 

rci;ardanl  1m  \>\nce  vide,  là  oii  (riiahitudc  ils  allaeliaieiU  le  lianiac  du  doeteiir.  Il 
me  semble,  à  chaque  instant,  que  je  vais  le  voir  surgir.  .le  dors  d'un  sommeil 
a^ilé,  je  me  réveille  souvent,  et,  chaque  fois,  je  vois  sou  cher  visage  se  di-esser 
vivant  au  milieu  des  ténèbres  :  l'illusion  est  si  forte  que,  les  yeux  ouverts,  je 
crois  encore  le  voir. 

Mardi  8.         f.evée  à    5   heures  el  demie,   après  cette  luiit    d'insomnie,  je 


Ciichoeira  do  lufenio    vue  ilc  la  (^aoliociia    l'iiiJuljal 


donne  immétiiatemcnt  le  signal  du  déjiart.  Alarlinho  est  toujours  sous  le 
toldo,  il  est  mieux,  oh!  beaucoup  mieux,  si  j'en  puis  juger  par  le  bruit 
qu'il  lait  :  il  gronde,  il  commande,  à  chaque  instant  il  appelle  un  camarade, 
il  faut  lui  donner  à  boire,  lui  arranger  un  oreiller,  lui  mettre  une  couver- 
ture, liaisser  les  rideaux,  etc.  Ces  nègres  sont  étonnants!  tous  les  mêmes. 
Bien  que  je  sois  habituée  à  leur  manège,  j'ai  toujours  une  curiosité  nouvelle 
à  les  étudier  :  traitez-les  avec  douceur,  ils  deviennent  arrogants,  mene/.-les 
rudement,  ils  se  rendent  ser\iles. 


is  VOYAGE  AU  CUMINÂ. 

Rive  dioik-,  imc  pclile  houihi'  (ruiu'  Irenlaiiie  de  mèlres  forme  i'enlrée  du 
l'iiro  du  CumiiKi  mirim,  qui,  eu  aval,  à  sa  soilie  dans  le Cumina  grande,  mesure 
plus  d'un  kilomèlre  de  largeur. 

Enliu,  voici  la  barraca  du  1res  fameux  Saula-Auna,  le  plus  vieux  des  Mucam- 
beiros  du  Cuminà,  le  Sanla-Anna  indispensable,  le  Sanla-Anna  qui  sait  loul 
faire,  le  Sanla-Anna  qui  fui  le  guide  du  l'ère iNicolino  dans  ses  deux  expéditions, 
le  Sanla-Anna  qui  dirigea  rex[)édilion  du  doeleur  Toeanlins,  le  Sanla-Anna  (|ui 
a  bien  voulu  aider  jM.  Coulo  dans  son  voyage,  le  Sanla-Anna  sans  la  permission 
de  qui  une  excursion  dans  le  Cuminà  esl  impossible,  le  Sanla-Anna  à  qui  vous 
devez  parler  chapeau  bas,  et  qui  vous  répondra  que  voire  lèle  lui  va  ou  ne  lui 
va  pas,  le  Sanla-Anna  qui  a  commandé  le  massacre  des  Indiens  Piânoeotôs  de 
la  Poanna,  le  Sanla-Anna  qui  délesle  pardessus  loul  le  blanc,  mais  auquel  il 
ne  fera  aueini  mal,  ouverleraenl  du  moins,  parée  qu'il  en  a  peur.  Ce  Sanla- 
Anna  extraordinaire  n'est  pas  chez  lui,  il  esl  allé  ouvrir  un  chemin  pour 
Ddiniano^  dans  le  Cuminà  mirim.  Cliez  lui,  je  ne  trouve  que  sa  femme  el 
l'un  de  ses  neveux. 

Autre  mésavenlure  :  à  Oriviminà,  Sanla-Anna  passe  poiii"  avoir  du  l)étail, 
el  je  complais  lui  achclei'  ini  bœuf.  H  y  a  i)ien  un  eampo  en  face  de  chez  lui, 
mais  on  n'y  voit  pas  une  seule  bêle  à  cornes;  comme  basse-cour,  (pichjues 
poules  et  quatre  ou  cinq  négrillons  qui  se  roulent  dans  la  boue,  de  la  même 
manière  que  le  font  les  pores  dans  nos  campagnes.  Les  poules  ne  sont  pas  a 
vendre,  ei  les  négrillons  ne  peuvent  ser\  ir  à  la  nourriture  de  mes  gens. 

Mme  Santa- \nna  ferail  bonne  figure  dans  la  Société  des  loo  kilos  :  a\ec  sa 
lèle  el  sa  voix  d'homme,  des  mains  et  des  |)ieds  monstrueusement  développés, 
1res  grande  el  très  grosse,  excessivemenl  forte,  elle  ferail  à  la  foire,  à  Neuilly, 
une  concurrence  désastreuse  pour  Marseille. 

Enfin,  celle  toute  gracieuse  .^Ime  Sanla-Anna  veut  bien  en\o\er  chercher  son 
neveu,  un  nommé  Guilhermo,  ((ui  connaît  la  rivière  aussi  bien  (|ue  Sanla- 
Anna  lui-même. 

(iuillicrnio,  (pi'on  était  aile  (pu'rii'  depuis  midi,  ariive  Iranquillemenl  a 
'■  iieures  du  soir.  J'avais  besoui  de  lui,  donc,  je  devais  l'altendie.  H  me  paraît 
être  d'une  suffisance  sans  égale.  C'esl  un  mulâtre  de  couleur  foncée,  avec  des 
clie\eux  bouilcs.   Il  asoiic  cimpianlc-cpiati  c  ans.    H   lui  mau(juc  les   dcnls  d  un 


VOYAGE  AU   CUMINA.  l'.t 

côlé,  à  la  màclioirc  supérieure,  celles  de  la  machoiie  inférieure  ont  poussé 
tl'aulanl,  ce  qui  lui  fait  paraître  la  boiiclie  de  travers.  Il  m'est  indillerenl  qu'elle 
soit  droite  ou  oMique,  ce  qui  importe,  c'est  ce  qui  sort  de  celle  liouclie,  et 
ce  n'est  qu'une  llallerie  ou  une  m(''cliaucel(',  on  et  surtout  un  mensonge. 
J. 'homme  ne  me  plail  guère,  mais  que  faire?  Il  est  le  seul  que  j'aie  sons  la  main, 
je  dois  l'employer. 

l'ji  sa  f|ualilé  de  guide  quasi  officiel,  il  est  d'une  e\cessi\('  evigeuce.  Il  veut, 
bien  me  faire  remarquer  qu'il  n'a  été  le  guide  de  M.  \  alenle  Coulo  que  parce 
cjue  ce  dernier  lui  avait  signé  un  papier  lui  promeUant  3.ooo  ;^  ooo  pour  le 
\ovage;  il  ne  me  demanile  pas  de  signer  un  écrit,  mais  il  exige  la  moitié 
d'aNance.  Je  m'exc'cute,  (iuilliermo  ^a  chez  lui  pour  faiie  ses  pr('paialifs,  nous 
le  prendrons  demain  matin  en  passant. 

(l'est  d'ici  que  Bénediclo  et  Cailisto  (loi\ent  [)arlir  poui'  rclourucr  à  Oiixi- 
minà.  Ils  regrettent  de  nous  laisser,  l'un,  parce  que  le  lalia  est  bon,  l'autre 
parce  qu'il  x  a  de  la  graisse  pai'mi  nos  provisions.  F.e  vieux  Bénédicto  ])oit  le 
talia  comme  si  c'était  de  l'eau,  et  Callislo,  tout  en  aimant  énorméuicul  le  lalla, 
a  un  goût  plus  prononcé  encore  pour  la  graisse,  qu'il  mange  à  pleines  cuillerées, 
quand  il  croit  ne  pas  être  vu.  Voilà  |)Ourquoi  trois  boites  de  graisse,  de  cinq 
livres  anglaises  chacune,  ont  disparu  en  six  jours  de  voyage. 

Nous  dormons  dans  la  casa  de  Sauta-Anna.  Quelle  nuit  je  passe!  T-es  né<;ril- 
lons  pleurent;  pour  les  f;urc  taire,  on  les  bat,  et  j'entends  toml)er  d'énormes 
claques  sur  ces  [)auvres  gamins.  Dans  un  coin,  une  pt)ule  et  ses  poussins,  un 
peu  plus  loin,  inie  autre  poule  cou\c;  cinq  chiens,  d'une  maigreur  ali'rcuse,  se 
promènent  toute  la  nuit  et  passent  sous  mon  hamac;  ils  viennent  gratter  leurs 
puces  près  de  moi,  c'est  presque  la  maloea  iiulicnne. 

De  chez  Santa-Anna  à  chez  Guilhermo,  il  y  a  à  peine  trois  Uiloinèlres,  aussi, 
nous  y  arrivons  de  très  bonne  heure. 

Guilhermo  est  prêt,  et  nous  pourrions  partir  sur-lc-chanip,  s'il  n'\  axait  pas 
les  adieux. 

Toute  la  famille,  les  voisins  et  les  amis,  sont  là  au  grand  conqjlet  ;  ils  sont 
bien,  en  tout,  une  vingtaine  de  personnes  à  mine  renfrognée.  Cette  scène  des 
adieux  est  curieuse  et  menace  de  s'éterniser.  Il  faut  brusquer,  sans  cela  je  suis 
capable    d'éclater   de   rire    au  nez  de  tous  ces    gens.  Us   sont   véritablement 


20 


VOYAGE  AU   CUMIN A. 


grotesques;  uliaeiin  a  son  loiir  pieiid  Guilliermo  dans  ses  bras,  le  serre  leiidre- 
ment  sur  son  eœur  et  lui  cliiicliote  quelque  chose  à  l'oreille. 

«   Embarque/.!  embarquez!    » 

A  ces  mots,  la  vieille  Marie,  mère  de  Guilliermo,  s'approche  île  moi  et  me 
dit  :  «  Madame,  vous  ne  me  le  tuerez  pas,  mon  fîls?  » 

A  oilà  donc  la  cause  de  ces  grises  mines.  Ma  réputation  est  arrivée  jusqu'ici. 


Ciiniil  do  liilt'iuo. 


(iomme  on  est  mal  renseigné  sin-  mon  com|jte.  I*arce  que  j  ai  (ait  donner  la 
bustoinuidc  à  un  nègre  du  Trombelas  qui  axait  été  insolent,  on  me  suppose 
capable  de  luer  un  homme  sans  aucun  motif,  pour  le  plaisir  de  faire 
du  mal. 

<'  Non,  n'ayez  pas  peur,  ma  bra\e  femme,  je  ne  le  tuerai  pas,  Aotre  fils,  je 
me  contenterai  seulement,  s'il  n'est  pas  raisonnable,  de  lui  faire  donner  quel- 
(pies  coups  de  corde.  » 

Ij  la  pausre  vieille  devient  joyeuse.  La  coide!   Gela  ne  lue  pas,  elle  le  sait 


VOYAGE  AU  CL" MINA. 


Mcn;  elle  qui  a  recti  si   soini'iil  la   hasloiiiiacir  el  le  fouel,  n'en  est  pas  moins 
bien  poilanle. 

i'^nlin,  nous  parlons.  La  ii\  iére  cliangi'  d'aspeet;  elleilexienl  rianle,  elle  a 
une  laigeur  moyenne  de  700  mèlres,  avee  des  collines  sur  les  deux  rives.  Sur 
ces  collines,  les  easlanheiras  abondent  :  ce  n'est  pas  la  caslanlia  qui  manque, 
ce  sont  les  travailleurs.   <  hielques  barraeas,  rive  gauclie,  juchées  sur  des  talus, 


biir  If  pcilial. 


barraeas  très  [letites,  ressemblant  a  îles  |)oulaillers.  La  rive  droite  est  maré- 
cageuse jusqu'aux  pieils  des  collines.  Ui\i'  i^audie,  (\eu\  lacs,  très  poissonneux, 
parail-il  :  le  lac  Tucunaré  el  le  lac  Tucunarésinlio. 

\je  Bariricno  de  Pcdras  est  un  rocher  d'une  quinzaine  de  mètres  île  hauteur, 
formant  une  grotte  immense  au  devant,  el  par-dessus  laquelle  il  surplombe. 
Périodiquement,  cette  grotte  devient  une  vérilable  caserne  :  c'esl  là  le  lien  de 
réiuiion  des  JMueambeiros  du  Cuminà.  Dans  celle  grotte,  ils  viennent  faire  la 
pdifcdc^   c'est-à-dire  danser    et  s'enivrer  tant  (ju'il   v  a  à   boire  et  à    manger. 


i'î  VOYAGE  AU   CUMINA. 

Ij-d  pagode  dure  ordinairement  neuf  jours,  quelquefois  davantaoe.  Rlèlant 
le  sarré  au  profane,  ils  ehanlent  devant  le  saint  du  jour,  en  l'honneur  duquel 
la  fête  est  soi-disant  donnée.  Le  saint  est  là  dans  sa  niche,  témoin  muet  de 
l'orgie.  De  ces  pagodes-neuvaines,  les  jeunes  filles  et  les  jeunes  femmes  icslent 
ineomniodées  pendant  neuf  mois. 

En  amont  du  harraçào  de  Pedras  la  rivière  se  rétrécit,  les  collines  qui 
bordent  les  rives  sont  un  peu  plus  élevées  qu'en  aval,  le  courant  commence  à 
se  faire  sentir;  c'est  en  travaillant  beaucoup  que  nous  arrivons  avant  la  nuit  à 
la  eachoeira  Tronco,  sous  une  pluie  battante. 

C'est  ici,  à  la  eachoeira  Tronco,  que  je  vais  laisser  la  plus  grande  partie  des 
vivres  et  mon  grand  canot  Denlevi.  Je  fais  faire  le  campement  plus  grand  que 
d'habitude,  la  tente  qui  doit  rester  est  montée  axec  plus  de  soins,  je  fais  faire 
un  petit  ('chafaudage  pour  mettre  les  vivres  que  je  laisse  à  l'abri  de  la  \()racitc 
des  cupims  et  des  saul)as. 

.loâo  a  inie  forte  fièvre  depuis  hier  au  soir,  il  me  dit  que,  étant  allé  se  baigner, 
les  frissons  l'ont  pris  en  sortant  de  l'eau.  J'espère  que  cela  ne  sera  rien.  Je 
vais  attendre  un  jour  ou  deux,  la  fièvre  ne  résistera  certainement  pas  à  la 
quinine.  Je  le  laisseiais  bien  ici,  mais  pour  passer  les  cachoeiras  je  n'ai 
confiance  qu'en  lui;  il  est  le  seul  bon  pilote  de  mon  canot.  Il  est  à  mon 
service  depuis  plus  de  quatre  ans,  j'ai  apprécié  son  travail  qui  est  des  plus 
satisfaisants. 

(juilhcrino  profite  de  ce  qu'il  n'a  rien  à  faire  pour  commencer  son  rôle  de 
cicérone.  Il  est  très  bavard,  il  me  raconte  les  explorations  de  mes  deux  prédé- 
cesseurs. Je  l'écoute  attentivement,  il  en  monti-e  son  contentement,  un  sourire 
de  béatitude  s'épanouil  sur  ses  lèvres.  Ayant  fini  sa  narration,  il  allcnd  des 
éloges;  comme  je  reste  silencieuse,  il  a  une  mine  déconfite. 

C'est  qu'il  métiit  de  telle  façon  de  mes  prédécesseurs  que  cela  me  donne 
à  réfléchir.  Ils  étaient  Brésiliens  et  Paraenses  comme  lui.  En  ma  qualitt- 
d'étrangère,  je  dois  alors  m'attendre  aux  pires  calomnies. 

Me  sachant  campée  au  pied  de  la  eachoeira,  plusieurs  Mucambeiros,  hommes 
et  femmes,  viennent  me  rendre  visite  à...  <)  heures  du  soir. 

Ils  s'installent  comme  s'ils  étaient  chez  eux,  demandent  à  manger,  puis 
désirent  du  café,  du  tabac,  du  tafia,  du  savon.  Tout  leur  est  bon.  Ils  ramassent 


VOYAGE  AU  CUiMINÂ.  2ô 

(le  vieilles  euillers  et  des  i)()ilcs  vides  qu'ils  aimeraient  mieux  si  elles  étaient 
pleines.  Ils  s'éloii;nenl  un  peu  et  parlent  à  voix  basse  en  regardant  de  mon 
eolé.  .le  vois  leiu-  intention,  ils  veident  me  dévaliser  pendant  la  nuit. 

Us  sont  onze  et  nous  sommes  einq,  ear  il  ne  l'aut  eompter  ni  sur  Marlinlio 
ni  sur  Joâo  qui  sont  malades.  Nous  allons  voir.  J'appelle  mes  gens  et  leur 
dis  :  «  ]Mes  enfants,  vos  ritlcs  sont  ehargés,  gardez-les  à  portée  de  votre  main 
et  dormez  tranquilles  eette  nuit,  e'est  moi  qui  suis  de  garde.  »  Ils  ont  compris 
et  eommencenl  à  regarder  les  jMucamheiros  de  travers. 

Les  deuv  malades  et  les  vivres  sont  sous  ma  tente,  je  me  mets  dans  mon 
hamac  et  j'attends. 

Pendant  la  première  heure  rien  ne  bouge  :  le  cam|)ement  silencieux  semble 
èlre  plongé  dans  mi  profond  sommeil.  ,Ie  crus  m'ètre  trompée  sur  le 
comple  de  ces  Mucambeiros,  lorsque  j'entendis  un  bruit  presque  imper- 
ceptiljle  près  du  de[)6t  des  vivres.  En  regardant  altentivemeni,  je  vois  une 
ombre  se  mouvoir.  J'aime  mon  \^  inchesler. 

Au  bruit  sec  de  l'arme,  l'ombre  se  sauve  en  criant,  (l'était  Càiilhermo  (jui  se 
vo\ait  di'jà  morl. 

c<   Qu'est-ce  (jue  ^ous  faisiez  la,  (iuilhermo? 

—  Madame^  je  cherchais  ce  remède  que  vous  avez  mis  siu'  la  dent  de  ma 
tante  Figéna,  son  mal  aux  dents  est  revenu. 

—  Mais  vous  savez  bien  (juc  pi-rsonnc  n'a  le  droit  d'ouvrir  la  boîte  de 
[)harma(ic.  Je  n'ai  aucinie  envie  de  voir  i^\n  de  mes  matelots  s"cnq)oisonner.  » 

(juilhermo  \a  se  coucher  dans  son  hamac  pendant  que  je  me  dé'cide  à  aller 
me  promener  sur  la  |)lage. 

Bientôt  deux  personnes  se  dirigent  de  mon  cote.  Je  reconnais  le  frère  de 
(juilhermo,  Raymond,  et  sa  femme.  J'éteins  ma  cigarette,  je  me  place  derrière 
un  buisson  et  je  surveille.  La  fènnne  commence  à  s'emparer  de  tout  ce  qn'elle 
|)eut  :  cuillers,  assiettes^  bols,  etc.  Raymond  regarde  du  côté  du  campement. 
Us  sont  tellement  'absorbés  que  j'arrive  près  d'eux  et  sur  eux  sans  qu'ils 
m'entendent. 

"   (jue  faites-vous  ici?  » 

Ils  me  prennent  pour  una  eisào  (revenant),  et  fuient. 

Clés  ileuv   alcilcs   passées,   le   reste   de  la   nuit  t'st   calme.    \a-    lendemain   de 


t>i  VOYAGE  AU   CUMIN  A. 

1res  bonne  heure,  j'expédie  tout  ce  joli  monde  qui  probablement  ne  reviendra 
plus  me  visiter. 

Joào  ne  va  pas  bien,  le  mieux  sur  lequel  je  comptais  ne  se  produit  pas.  La 
fièvre  est  coupée,  mais  il  a  une  forte  dvsenterie.  Je  lui  donne  du  bismuth,  il  le 
rend  aussit(>t.  Je  ne  sais  plus  que  lui  faire  prendre.  Après  huit  joins  de  bons 


JoASisH\  se  piomènc  Jans  la  forêt. 

soins  il  n'a  plus  ni  dvsenterie  ni  fièvre,  mais  il  est  incapable,  tellement  il  est 
faible,  de  se  tenir  debout  tout  seul. 

.le  me  décide  à  le  laisser  ainsi  que  Martinho  qui  est  toujours  malade,  de  plus 
Antonio  restera  avec  eux  pour  les  soigner. 

Ce  voyage  commence  sous  de  mauvais  auspices  :  INIartinho  malade,  Joào 
malade,  la  population  hostile,  mi  guide  suspect.  Tous  ces  tristes  présages  ne 
seraient-ils  pas  suffisants  à  décourager  les  plus  vaillants? 

Mais  bah!  allons  de  l'avant.  La  \olonté  de  l'homme  est  plus  foile  (pie  le 
destin  qui   l'accable. 


CHAPITRE    m 

Cachoeira  Tronco.  —  Cacliooira  da  Lage  grande.  —  Cachoeira  do  Jandià.  —  Caclioeira  do 
Colderâo.  —  Cachoeira  do  Patinlio.  —  Travail  de  matelot  et  travail  d'exi)lorateur.  — 
Cachoeira  do  Martinho.  —  Cachoeira  do  Piiidobal.  —  Emotion.  —  Cachoeira  dolufenio.  — 
Chemin  par  terre. —  Raymond,  frère  deCuilhcrmo.  —  Le  serpent  deRavmond.  — Le  muet. 
—  Heures  d'ennui.  —  Rivière  élargie.  —  Guilheimo  malade.  —  Cachoeira  do  Cajual.  — 
Pictographie.  — Nature  hostile.  —  Furo  do  Pindobal.  —  Taperas  Macaco  et  Urucuri.  — 
Rio  Pènécnra.  —  Tapiras  Formig.il,  Jawary.  Livramento  et  S.  Antonio.  —  Igarapé  Agua 
l-'ria.  —  Cachoeira  do  Mcl.  —  Cachoeii'a  do  S.  Nicolaii.  —  Pierres  dessinées.  —  Caclioeii'a 
do  Belliscào.  —  Cachoeira  do  Varadourosinlio.  —  Cachoeii'a  do  Retiro.  —  Cachoeira  do 
Pi'ato.  —  Cachoeira  da  Pirarara.  —  Gnilliermo  mordu.  —  Cachoeira  da'l'oi're.  Cachoeira 
(la  Casinha  de  Pedras.  —  Cai  hoeira  do  ISréo  Rraaco.  —  Cachoeira  da  Tia<ua.  —  Cachoeira 
do  Sc'vci'ino.  —  Cachoeira    do  Armazcm.  —  Cachoeiia  da  Rampa.  —  Cactus.  —  Cachoeira 


Jeudi  \-  mai.  —  INIoii  |)elil  canot  Jixmin/ia  est  L'iiargé  depuis  hier;  tout  est 
prêt,  hommes  et  vivres,  .l'emporte  ce  qu'il  faut  poiu'  un  mois  et  demi,  mais 
je  compte  être  de  retour  en  cet  endroit  dans  ini  mois  au  plus  lard. 

Guilhermo  est  pilote.  J'ai  en  plus  trois  hommes  :  Esiève,  Chico  et  José.  Ils 
sont  forts  et  courageux.  Le  canot  est  léger,  nous  allons  donc  aller  très  vite. 

La  cdc/iocira  'fioiito  a  cinq  travessôes.  Le  premier  travessào  excessivement 
sec  n'a  pas  de  canal,  nous  cherchons  un  chemin  rive  gauche  l't  nous  passons 
avec  difticidté.  Au  second  travessào,  nous  sommes  obligés  de  décharger  le 
canot  et  de  le  faire  glisser  complètement  vide  dans  un  petit  canal  rive  droite. 
Les  trois  autres  travessôes,  également  secs,  nous  obligent  à  chercher  notre 
chemin  tantôt  sur  une  rive  tantôt  sur  l'autre,  et,  malgré  toute  leur  bonne 
volonté,  mes  gens  n'arrivent  pas  à  trouver  un  canal.  L'ensemble  de  ces  cinq 
travessôes  donne  un  dcnivellemenl  de  plus  de  5  mètres. 


26  VOYAGE  AU   CUMINÂ. 

Sur  les  rives,  des  petites  collines  de  80  à  100  mètres  d'altitude,  s'estompent 
du  vert  métallique,  passant  par  le  bleu  pour  arriver  au  cendré  selon  leur 
éloignement.  ('es  collines  l'ormenl  une  inanimé  de  couleurs  (|ui  r('|)os('  l'uil 
fatigué  par  le  blanc  neigeux  des  eaux  bondissantes  de  la  cachoeira. 

CdcJiocird  (1(1  Lfigc  grande,  si\  travessnes  tous  très  forts,  le  canot  ne  peut 
|)asser  qiu'  vide.  \,v  décliargcnicul  se  fait  en  lougcaul  sur  la  lage  atH'osIcc  à  la 
grande  île.  C'est  une  étape  d'environ  [\  Ivilomètres,  avec  un  soleil  de  feu  sur  la 
tète  et  des  pierres  brûlantes  sous  les  pieds,  ,1'admire  mes  matelots  qui  font 
chacun  plusieurs  fois  le  ^oyage  sans  se  plaiiulre.  Le  soir,  nous  campons  en 
amont  de  la  caclioeira.  La  journée  a  été  très  fatigante  et  nous  n'avons  fait  que 
peu  de  chemin. 

iiS  /liai.  —  Jl  fait  à  peine  jour,  une  musicpie  que  nous  trouvons  peu  harmo- 
nieuse nous  fait  sortir  de  nos  hamacs,  nous  regardons  de  tous  côtés,  il  nous 
arrive  une  bande  de  porcs  sur  le  campement,  une  cinquantaine  environ. 
Estève  en  tue  deux.  Je  déclare  cjue  cela  suffit  au  granil  chagrin  de  mes  hommes 
qui  voudraient  s'emparer  de  toute  la  bande.  Mais  je  n'ai  pas  de  sel  à  gaspiller 
et  je  ne  puis  écouter  leurs  supplications.  Nous  restons  jusqu'à  midi  pour  net- 
lover,  ouvrir,  couper  et  saler  les  deux  porcs.  Puis  nous  déjeunons  et  nous 
nous  mettons  en  roule. 

Nous  passons  les  forts  courants  de  l'ile  de  Alilho  et  nous  arrivons  à  la 
cachoeira  do  Jandiâ. 

Cachoeira  do  Jaiidià.  Deux  forts  courants,  puis  un  peu  en  amont  un  barrage 
de  grosses  pierres  rondes  paraissant  simplement  posées  sur  un  pédral.  La  force 
de  ces  deux  courants,  même  lorsque  les  eaux  sont  grosses,  n'a  pu  ni  les  dépla- 
cer, ni  les  entraîner.  L'eau  passe  entre  les  pierres  ou  sous  les  pierres,  partout 
où  elle  trouve  une  issue.  Nous  faisons  de  même  pour  nous  frayer  notre  route. 
Le  canot  est  traîné  sur  les  pierres  ou  sur  la  terre  ferme  pendant  la  moitié  du 
temps.  Nous  arrivons  presfjue  à  la  nuil  à  l'île  do  Inglez  où  nous  allons 
coucher. 

Il)  mai.  —  Aujourd'hui,  la  journée  sera  l'ude,  je  désire  arriver  à  la  fameuse 
cachoeira  do  biferno  cl  Cuilhermo  me  dit  que  c'est  très  loin. 

Vjaduieira  do  Caldi-rao.  l  n  seul  travessào  longitudinal,  mais  avant  (l'vaiii- 
\cr  d'énormes  remous  foiincnl  entonnoir.   Ces   remous  mcnaccnl   a    chafiuc 


VOYAC.E  AU  r;UM INA.  27 

iiisliiiil   d'eiigloulir    iiolic    .lo/iniiilui.   Nous    passons   par  un  ('lioil  eaiial,   v'we 
gauche,  eiilre  cl'enormcs  locliers. 

Cavhocira  do  Vatiiiho.  Deu\  (IciHvi'llemciits  d'ciiviioii  7)  cenlimclres 
chacun.  I-c  canal  est  ri\c  (hoitc.  ^ous  ne  pouvons  a\anccr  (ju'à  \  idc,  il  nous 
faut  encore  décharger  le  cauol. 

Cl'est  un  travail  hien  spécial  ([uc  celui  déirc  Imiy/iiriio  dans  les  caclioci- 
ras  :  marcher  sur  le  sahie  hrùlaut  des  plagi's,  sauter  d  une  pierre  à  l'autre;  ces 
pierres,  soinent  à  angles  aigus,  coupent  les  pieds  tics  hommes  qui  ont  '|0  à 
jo  kilogrammes  siu-  le  dos  ou  sur  la  léle.  Le  canot  déchargé,  il  faut  immédia- 
tement se  mettre  au  milieu  de  la  cachoeira  pour  le  diriger  pendant  cjue  d'autres 
le  remorquent  avec  un  gros  câble.  Tous  sont  joyeux,  malgré  la  peine  pas  un 
ne  boude  à  la  besogne. 

Si  le  travail  du  matelot  est  fatigant,  celui  de  l'exploiateur  l'est  tout  autant. 
Que  l'on  se  figure  un  dallage  gigantesque  de  Goo  à  700  mètres  de  longueur, 
quelquefois  de  jilusieurs  kilomètres,  un  véritai)le  dallage  sans  \\\\  arbrisseau, 
sans  inic  herbe,  rien  :  chaussée  géante  chaufiée  toute  la  journée  [)ar  le  soleil  de 
l'équateur.  Les  pierres  atteignent  une  tem|)éralure  telle  que  mes  chaussures  en 
caoutchouc  sont  brûlées  et  (|ue  mes  [)ieds  ont  des  ampoules,  Aiiivée  en  amont 
du  pédral,  je  mets  bien  vite  mes  jambes  dans  l'eau. 

En  amont  de  la  cachoeira  do  l'atinho,  une  île  assez  grande  et  de  terre 
haute.  INous  prenons  le  canal  ri\e  gauche  de  l'île  et  nous  voilà  à  la  cachoeira 
do  LMartiidio. 

La  cdcliocint  dit  Marliiilio  a  deux  travessôes,  pas  très  forts,  mais  ils  sont 
secs.  L'eau  court  sur  un  lit  de  galets  et  nous  perdions  plus  de  temps  à  passer 
cette  petite  cachoeira  (pie  si  nous  axions  déchargé  le  canot  pour  traxerser  le 
petit  saut  accosté  à  l'île. 

Nous  voici  dans  un  étroit  canal  bordé  de  mius  géants,  foute  l'eau  de  la 
ri\iére  s'c'coide  par  là. 

Kive  gauche,  C.uilhermo  me  montre  l'entrée  du  chemin  où  circulent  les 
canots  pendant  les  grosses  eaux.  A  ce  moment,  le  courant  est  d'une  telle  vio- 
lence qu'il  est  impossible  d'aller  jusqu'à  la  cachoeira  do  Infcrno. 

La  cachoeira  do  Pindubal  est  à  la  sortie  du  furo  du  même  nom.  Elle  a  deux 
travessôes.  Encore  un  déchareemenl. 


08  VOYAGE  AU   CUMIN  A. 

Au  moment  où  les  hommes  sont  en  train  de  transporter,  par  le  pëdral,  le 
contenu  du  canot,  un  peu  en  amont,  nous  entendons  deux  coups  de  fusil. 
Nous  répondons  immédiatement  et  nous  voilà  tous  émus.  Comme  nous  avons 
laissé  deux  malades  au  campement-dépôt  de  la  cachoeira  Tronco,  nous  pensons 
qu'il  est  certainement  arrivé  un  malheur,  que  l'un  desileux  est  au  plus  mal  ou 
est  mort,  qu'on  vient  me  chercher. 

Dans  la  pi-écipilation  que  mes  hommes  mettent  à    passer  le  canot  en  amont 


Pierres  diles  .scrnambi. 


de  la  cachoeira,  ils  l'emplissent  à  moitié  d'eau.  Les  sacs  où  sont  les  vêtements 
de  rechange  et  nos  hamacs  sont  mouillés,  mais  qu'importe.  11  faut  se  dépêcher. 
Enfin,  j'aperçois  José  Antonio.  Très  émotionnée.  je  lui  demande  ce  qui  est 
arrivé.  Très  tranquillement,  il  me  répond  que  rien  d'anormal  n'est  survenu, 
qu'il  est  venu  par  le  chemin  avec  Raymond,  frère  de  Guilhermo,  et  le  muet, 
fils  de  la  vieille  Figéna,  pour  nous  aider  a  monter  le  canot  au-dessus  de  la 
cachoeira  do  Inferno. 


VOYAGE  AU  (.UMINA.  2!» 

Cachoeira  do  Inferno.  Devant  nous,  à  environ  i .'(Oo  mèlres  de  distance, 
dans  une  rigole  étioile,  une  a/igostitra,  entre  deux  murailles  cyclopéennes 
d  un  noir  d'encre  d'une  liauteur  de  3o  mètres  environ,  l'eau  de  la  rivière  se 
laisse  tomi)er  avec  un  énoi'me  bruit  sourd,  sautant,  bondissant,  se  beuitant  de 
roche  en  roche.  Nous  ne  vovons  qu'une  écume  d'un  blanc  de  neige  sur  laquelle 
les  ravons  du  soleil  donnent  des  reflets  de  lumière  d'un  inattendu  et  du  ne  beau  té 


l'iadoliat 


extraordinaires.  Le  tableau  est  splendide,  les  yeux  charmés  ne  peuvent  s'en 
détacher.  Je  cours  à  l'appareil  photogra|)liique,  je  souris  déjà  à  l'eHet  superbe 
de  ma  vue.  ^lon  enthousiasme  de  photographe  est  soudain  calmé.  Le  plaisir  de 
reproduire  l'enfer  m'est  refusé.  La  cachoeira  tient  ses  admirateurs  à  une  très 
grande  distance,  la  force  du  courant  nous  empêche  d'approcher.  Je  ilois  me 
résoudre  à  abandonner  ce  lieu. 

JMes  matelots  hissent  le  canot  en  amont  de  ce  saut.  Ils  aI)ordent  une  énorme 
muraille,  puis  ensuite,  pendant  plus  de  2   kilomètres,  ils  traînent  noti-e  |ietite 


-,n  VOYAGE  AU   rUMIN.V. 

embarcalion  dans  un  clroil  clicmiii  qu'ils  oui  piralablemenl  pr('|)ar(' : -des 
rondins  de  bois  onl  élc  placés  sur  tout  le  parcours  du  canot  pour  qu'il  ylisse 
plus  facilement.  Malgré  cela,  Joaitin/ia  proleste.  I-es  canots  ne  sont  pas 
habitués  à  aller  se  promener  à  l'ombre  des  L;rands  arbres  dans  la  torèt  vierge; 
une  planche  du  fond  du  canot  est  Ijrisée  el  la  proue  s'est  ouverte. 

Il  faut  donc  réparer  Joaninha.  Raymond  me  dit  qu'il  est  mailre-ehar- 
pentier  et  s'offre  pour  remettre  l'erabarcation  en  étal  dans  un  lem[)s  très 
court.  Guilhermo  m'assure  que  son  frère  est  un  haljile  conslrucleui',  le  meil- 
leur qu'il  connaisse.  Je  me  décide  à  lui  confier  le  travail. 

Ce  soir,  Ravmond  el  son  aide  le  muet  sont  gris,  mais  demain  ils  travail- 
leront. 

•20  mai.  —  Il  a  plu  une  partie  de  la  nuit,  aussi  le  vent  est-il  d'une  douceur 
inlinie.  La  teinte  bleu  azur  vigoureusement  accentuée,  que  présente  d'ordinaire 
le  ciel  de  l'équaleur,  est  remplacée  par  un  bleu  laiteux  avec  de  légers  nuages 
dont  les  contours  sont  dorés  par  les  rayons  du  soleil,  c'est  presque  un  ciel  des 
zones  tempérées. 

J'ai  envoyé  mon  fameux  guide  Guilhermo  au  campement  d'en  bas,  d'où  il 
rapportera  le  brai  dont  nous  avons  besoin.  J'ai  mal  fait  de  l'écouter.  Je  ne  sais 
pas  encore  si  son  frère  sait  travailler.  Hier  ce  dernier  était  ivre,  aujourd'hui  il 
l'est  davantage. 

(".omment  a-t-il  pu  se  griser?  La  dame-jeanne  de  tafia  est  sous  ma  tente, 
près  de  mon  hamac,  et  personne  n'a  la  permission  d'y  aller.  Je  lui  demande 
(lui  lui  a  donné  à  boire.  «  Personne  »,  me  dit-il,  il  n'a  |)oint  bu.  f\lèmc,  si  je 
veux  lui  donnei'  un  verre  de  lalla,  il  sera  coniciit.  ^  érilablcmenl,  c'est  trop 
d'audace. 

Enfin,  j'arrive  à  savoir  par  José,  mon  cuisinier,  fjuc  lorsque  je  suis  allée  me 
laveries  mains  à  la  rivière,  Raymond  a  prolilé  de  ma  courte  absence  pour  voler 
un  bol  de  tafia.  Nos  bols  onl  en  moyenne  une  contenance  d'un  litre  et  demi. 
Voleur  cl  menteur,  Raymond  est  l)ien  fils  de  Mucambeiros. 

Aussi,  quand  il  me  déclare  qu'il  ne  peut  travailler  qu'avec  ses  oulils  et  qu  il 
va  les  chercher,  j'éprouve  un  réel  |)laisir  à  le  voir  partir. 

Guilhermo  revient  vers  2  heures  de  l'après-midi.  Il  me  raconte  (pie 
Havmond  est    arrivé  au   campenienl    d'en    bas   dans    un    (oit  mau\ais  état,  il 


VOVA(iF:  AU   CUMINA.  :>! 

prétend  qu'il  a  èié  mordu  par  lui   sorpenl  en   travaillant    à   réparer  le   canot. 

Je  lui  déclare  que  cela  n'est  pas,  que  son  frère  s'est  grisé  avec  du  tafia  qu'il 
m'a  volé,  qu'il  n'était  point  blessé  quand  il  est  parti;  que,  s'il  avait  été  mordu 
ijar  un  serpent,  je  l'aurais  soigné,  car  j'avais  avec  moi  une  seringue  Pravaz, 
du  chlorure  d'or  et  du  permanganate. 

Guilhermo  me  raconte  l'arrivée  de  son  frère  au  campement.  Raymond  pleu- 
rait, criait,  se  jetait  pai-  leirc,  en  tenant  sa  main  blessée.  «  (^)ue  personne  ne 
me  parle,  dit-il  eu  ariivanl,  et  que  les  femmes  ici  présentes  ne  me  regardent 
pas.  »  Et,  tiès  sérieusemeni,  il  ilemande  à  chacun  de  cracher.  —  C'est  moi- 
même,  |)arail-il,  qui  lui  aurais  recommandé  de  faire  cracher  tout  le  monde 
avant  de  causer.  — Je  ne  suis  poiul  la  seule  probablement  à  trouver  son  remède 
aussi  singulier  que  bi/arre. 

Lorsque  tous  se  furent  exécutes,  Raymond  leur  conta  son  histoire  de  seipenl. 
I.e  plus  amusant,  le  plus  fort  devrais-je  dire,  c'est  que  le  muet  aidait  le  menleur 
à  mentir.  Avec  force  gestes,  il  montra  que  le  serpent  s'était  élancé  dans  l'air 
pour  venir  mordre  Raymond,  et  que  moi  je  les  avais  renvoyc'S  sans  même  les 
payer.  Un  muet  qui  nienl  est  un  comble.  Mais  celui-ci  est  également  un  lils  de 
Mucambeiro:  bon  chien  chasse  de  race. 

limai.  — Mes  gens  vont  abattre  un  arbre  pour  se  procurer  n\w  plandie 
indispensable  à  la  réparation  du  canot.  Chico  et  Estève  se  chargent  du  Iravail. 
Us  vont  aussi  vile  que  possible. 

Les  moments  les  plus  ennuyeux  du  voyage  sont  ceux  pendant  lesquels  on  ne 
voyage  pas.  Ces  arrêts  forcés  sont  toujours  d'une  grande  tristesse. 

Toute  suspension  de  notre  vie  active  produit  en  nous  le  même  eliet  phvsio- 
logique  que  si  un  de  nos  organes  cessait  de  fonctionner. 

Ouand  on  a  d'un  cê)té  un  horizon  borné  par  des  rochers  noiis  afireusement 
déchiquetés,  de  l'autre  la  forêt  vierge  avec  sa  végétation  luxuriante,  qui  vous 
étouflè  sans  laisser  passeï'  le  moindre  souffle  de  vent,  l'arrêt  foi'cé  ressemble  à 
une  mort  anticipée. 

Si  avec  cela  l'âme  est  triste  et  le  cerveau  hanté  d'idées  noires,  un  grand 
dégoût  de  la  vie  envahit  tout  l'être,  on  ne  peut  plus  diriger  ses  pensées,  en 
remonter  le  courant,  cl  tout  dans  l'existence  n'est  que  désespérance.  [Jn  mirage 
ail'ieuv  nous  fait  apparaître  toutes  les  choses  sous  un  lamentable  aspect.   On   se 


VOYAGE  AU  CUMIN  A. 


persuade  qu'il  n'y  a  ici-bas  qu'ennuis,  anieilumes,  cruelles  désillusions.  Plus 
de  désirs,  plus  d'espoirs.  On  en  arrive  à  souhaiter  la  mort  avec  la  conviction 
qu'elle  est  l'unique  remède  à  cette  horrible  soullVaucc.  —  Oui  sait  d'ailleurs  si 
le  mépris  de  la  vie  et  l'amour  de  la  mort  ne  sont  pas  le  commencement    de  la 


Fifjéua  luiiciimlj 


sagesse?  Vienne  la  reprise  du  travail,  le  signal  de  la  marche  en  avant,  ces  tristes 
pensées  son!  balayées  en  un  clin  d'œil,  le  mirage  a  disparu,  la  vie  renaît. 

22  mai.  —  Le  canot  est  à  peu  près  en  état  de  voyager.  Après  le  déjeuner  nous 
partons.  11  nous  reste  encore  sept  petits  sauts  de  o  m.  73  à  2  mètres  pour  en 
finir  avec  la  caehoeira  do  Infèrno.  Nous  avons  la  bonne  chance  de  ne  plus  avoir 
à  décharger  (|ue  trois  fois  le  canot. 


VOYAGE  AU  CUMIN  A.  ô") 

Au-dessus  du  dernier  saut  do  Inferno,  la  rivière  s'élargit  ])rusqiieraent,  à  près 
d'un  kilomètre.  L'effet  est  magi(|ne  ;  en  sortant  de  ces  canaux  ('troils  et  som- 
bres, on  est  heureiiv  de  respirer  tant  d'air  et  de  voir  tant  de  lumière. 

De  grandes  îles  sont  parsemées  au  milieu  de  la  rivière  devenue  libre.  Nous 
aiuions  pu  faire  un  bon  vovage,  si  subitement  Guilhermo  n'était  pris  par  une 
fièvre  qui  nous  oblige  à  camjier  à  1  île  do  ^lolongo. 

Afais  il  est  superbe,  (Iniilicrmo,  avec    sa  fîè^re.    Ses  gc-missemenls  attendri- 


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Piclugi;i|ili 


raient  un  cœur  crédule.  Le  mallieur  est  pour  lui  que  je  ne  oois  pas  à  sa 
maladie.  La  fièvre  de  Guilhermo  n'est  que  de  la  paresse.  Il  se  croit  un  person- 
nage important.  Je  vois,  d'après  sa  manière  d'agir,  qu'il  pense  diriger  mon  explo- 
ration à  sa  guise  et  je  vais  le  détromper.  Je  m'approche  de  son  hamac  et  je  lui 
tiens  ce  petit  discours  qui  lui  servira  de  quinine. 

«  Guilhermo,  je  vois  que  vous   êtes   très   malade;    vous   ne  pouvez  l'aire   le 
vo\age  avec  moi.  Demain  malin,  je  vous  déposerai  sur  la  rive  gauche  avec  votre 


r,4  VOYAGE  AU   CUMIN  A. 

sar,  votre  hamac  el  un  sabre  d'abalis.  Puis  vous  vous  en  irez  chez  vous,  vous 
n'en  èles  pas  encore  bien  éloigné.  Un  homme  comme  vous  ne  peut  pas  se 
perdre  dans  la  forèl. 

Mais,  Madame,  répond-il.  je  ne  suis   pas  bien   souffrant,  je  n'ai  qu'une 

petite  fièvre  de  rien,  demain  je  serai  probablement  mieux.  » 

.Te  savais  bien  qu'il  n'aurait  pas  besoin  de  quinine,  cette  douche  suffit. 

o3  /jiffi,  —  (kiilhermo  est  le  premier  levé,  il  aide  même  José  à  faire  le  café. 
.Te  l'entends  dire  à  son  compagnon  :  «  Senlior  José,  ces  blancs  n'ont  pas  de 
cœur.  » 

Nous  passons  le  Iravessào  do  Molongo  à  la  perche,  le  canal  est  ri\e  gauche, 
nous  arrivons  de  très  bonne  heure  à  la  cachoeira  do  Cajual. 

Cachoeira  do  Cajual,  quatre  travessôes,  tous  très  fort.  Nous  déchargeons 
.loaninha  et  prenons  un  sentier  déjà  tracé  rive  gauche.  Ce  sentier  a  environ 
im  kilomètre,  d'après  mon  podomètre.  I.e  canal  est  également  rive  gauche; 
sur  la  rive  droite  de  petites  îles,  quantité  de  pierres  et  peu  d'eau. 

Beaucoup  de  castanhas  sur  la  rive  gauche.  Jamais  personne  n'est  venu 
jusqu'ici  pour  la  caslanha.  Je  le  comprends,  car  il  n'y  a  pas  assez  de  bras  pour 
la  ramasser  en  bas  des  eachoeiras.  Personne  ne  voudrait  essayer  de  venir  de 
loin  pour  en  faire  la  récolte,  ce  serait  une  grande  fatigue. 

A  I  heure  de  l'après-midi,  nous  voici  devant  d'énormes  pierres  revêtues 
(le  dessins  indiens.  Je  ne  sais  pas  si  une  piclographie  aussi  rudimentaire  servira 
un  joiu'  il  quelque  chose.  Je  noterai  pourtant  avec  soin  toutes  les  pierres  dessi- 
nées que  je  verrai  dans  la  rivière.  Peut-être  contribueront-elles  plus  tard  à 
i-onstater  d'anciens  rapports  entre  des  groupes  humains  parfois  fort 
rioigncs\ 

Cette  pictographieest  loin,  oh  !  bien  loin,  des  belles  inscriptions  de  Palauqué, 
mais  enfin  elle  démontre  qu'autrefois  il  y  a  eu  des  Indiens  dans  celte  rivière 
aujourd'hui  déserte.  C'est  le  seul  vestige  qui  en  reste,  car  la  forêt  vierge  envahit 
tout,  la  belle  forêt  vierge  pleine  d'une  odeur  humide  de  végétaux  pourris, 
odeur  que  le  vent  nous  apporte  avec  une  persistance  insolente.  Tci  toute  la 
nature  est  hostile  au  voyageur  fatigué  :    la  faune,  la  flore,  les  éléments. 

1.    M.  <lo  Qii:ilrcf;igcs.  —   1.' Es jncc  humaine. 


VOYAdE  AU   CUMINA.  m 

Sur  la  rive  gauche  deux  îles:  l'île  das  Pombas  et  l'île  do  Talu.  Cv  sont  deux 
petites  îles  de  végétation  rabougrie,  des  sarranzals,  des  pierres  et  du  sable.  Il 
est  à  remarquer  que  les  Mucambeiros  en  fuite  n'ont  donné  une  dénomination 
qu'aux  très  petites  îles,  celles  où  ils  campaient  provisoirement,  où  ils  ne  pou- 
vaient être  surpris  ni  en  aval  ni  en  amont. 

Rive  droite^  l'entrée  du  furo  do  Pindobal  avec  très  peu  d'eau.  La  similitude 
qui  existe  entre  le  Trombetas  et  le  Cuminâ  est  frappante.  Au  Trombetas  un 
très  grand  saut,  le  Jacicury',  ici  un  saut  très  haut,  l'Inferno  ;  au  Trombetas  le 
furo  do  Damiano  allant  d'aval  en  amont  du  Jacicury,  furo  sec  et  impraticable, 
ici  au  Cuminà,  le  furo  do  Pindobal  allant  d'aval  en  amont  do  Inferno  :  comme 
le  furo  do  Damiano,  il  est  tellement  sec  qu'il  n'est  pas  navigable.  Le  même 
soulèvement  géologique  doit  avoir  produit  ces  deux  eaehoeiras  qui  se  trouvent 
être  identiques  da)îs  deux  rivières  voisines. 

En  amont,  rive  gauche,  voici  la  bouche  de  l'igarapé  Samahuma.  Ci'est  lie  cet 
igarapé  que  le  Padre  Nicolino"  est  parti  dans  le  centre  de  la  foièt  vierge  poui' 
faire  un  sentier  de  la  bouche  de  l'igarapé  Samahuma  jusqu'à  la  bouche  de  l'iga- 
rapé des  Roucouyennes  où  il  espérait  rencontrer  des  Indiens  et  les  eampos 
geràes,  d'après  les  fausses  indications  que  les  Mucambeiros  lui  avaient 
données. 

Kn  amont  de  l'igarapé  Samaliinna,  rive  gauche  également,  nous  rencontrons 
la  première  tapera^  des  Mucambeiros.  Elle  appartient  à  la  ^ieille  Figéna,  la 
forêt  vierge  a  à  peu  près  tout  repris.  Cette  tapera  s'appelle  Macaco.  Le  nom 
vient-il  d'un  singe  qu'un  chasseur  aurait  tué  en  cet  endroit  ou  de  ce  que  la 
vieille  Figéna  a  une  ligure  anthropoïde?  {Voir  pho/og/ap/iie .)  Toujours  est-il 
que  nous  sommes  en  plein  dans  les  macaques  :  tapera  do  Maoaco,  igarapé  do 
Macaco,  serra  do  Macaco,  île  do  Macaco  où  nous  campons  et  où  nous  ne 
voyons  aucun  macaco. 

24  mai.  — -  L'ne  pluie  fine,  imperceptible,  formani  une  épaisse  nuée  froide 
qui  nous  glace,  nous  oblige  à  attendre  un  peu  :  il  me  serait  impossible  de 
prendre  une  direction  avec  cet  épais  brouillanl, 

1.  Voir  Foyage  au   Trombeius. 

2.  Voir  Campos  génies,  cbapiuc  X,   |>af;i'!,  141   t-L  siiivaiUes. 

3.  Tapera,  .nnriciiiic  lialiitatioii  iili.iiulouiK'c. 


5(1 


VOYAGE  AU   C.UMINA. 


Le  bon  soleil  de  l'cqualeur  le  dissipe  en  un  instant. 

Le  lit  de  la  rivière  est  sablonneux,  déjà  de  belles  plages  appaiaissenl. 
Guilliertno  me  dit  que  l'été  elles  vont  presque  d'une  rive  à  l'autre,  il  n'y  a 
qu'un  étroit  eanal  où  tout  au  plus  peut  passer  une  montaria.  De  plus,  c'est  un 
endroit  de  prédilection  des  tracajas'.  Malheureusement,  ce  n'est  pas  encore  la 


Cachociin   do  V'anidourosinho. 

saison  de  la  ponte.    Hive  droite,  la  tapera  d'Urueuri   appartenant   a  Lotliario, 
beau-père  de  mon  guide. 

Sur  la  même  rive,  un  peu  en  amont,  voici  la  bouche  du  Kio  j'cnécuia,  la 
rivière  on  il  v  aurait  des  Indiens  Panais.  Presque  à  son  embouchure,  la  Pénécura 
reçoit  l'igarapé  de  Santa  Luzia  qui  prend  sa  source  à  la  montagne  du  même 
nom  (jue  l'on  aperçoit  à  une  dizaine  de  kilomèlres  dans  l'intérieui'.  De  la 
montagne  de  Santa  Luzia  jusqu'à  la  l'cnecura  le  pays  est  plat,  sans  incident. 


1.   Tiacajd,  toilue   d'eau. 


vovAOK  al;  cumin  a. 


57 


c'est  à  celte  montagne  que  Lotiuuio  a  eoiiduil  le  Pèie  Micolino  |)om-  lui 
montrer  des  Indiens  qui  n'y  avaient  jamais  habité.  Il  fit  faire  à  ce  très  crédule 
rère,  trop  bon  pour  soupçonner  la  fausseté  de  son  guide,  un  long  voyage  dans 
la  Pénécura,  vo\age  pendant  lequel  le  Père  Nicolino  souffrit  cruellement  de 
la  faim,  sans  j)ar\enir  à  Aoir  ces  fameux  Indiens  qui,  d'après  les  dires 
des     JMucambeiros,     étaient    en     relations    journalières    avec      ces     deiniers. 


1 

1 

-y-     ^ 

Uu  canal  dans  la   cacliot-ira    \  aradoMiusiuli 


Guilherrao  est  très  offusqué  de  constater  que  je  connais  l'histoire  du  Cumina, 
et  de  me  trouver  incrédule  aux  mensonges  qu'il  me  débite  à  la  douzaine. 

Nous  passons  successivement  quatre  laperas.  Ce  sont  :  ri\  e  gauche,  Formîgal 
et  Jawary  appartenant  à  Santa-Ainia  et  à  sa  femme,  Lixramenlo  au  vieux  Tarô; 
rive  droite,  S.  Antonio  à  Coletta,  sœur  de  Figéna. 

Il  est  à  remarquer  que  toutes  ces  taperas  sont  placées  de  maniei  e  a  ne  pouvoir 
être  surprises.  La  vue  s'étend  très  loin,  en  amont  et  en  aval.  Il  est  impossible 
à  un  canot  de  s'approcher  sans  être  aperçu. 


08  VOYAGE  AU   CUMINÂ. 

Hive  droite,  je  remarque  les  deux  bouches  de  l'igavapé  Aijua  Fria,  un 
igarapé  très  grand.  Guilhermo  l'a  remonté  pendant  dix  jours  avec  Horace  ((ui 
était  venu  au  Cuminâ  pour  chercher  de  l'or.  Guilhermo  n'a  pas  vu  d'Indiens, 
ni  rencontré  des  vestiges  de  leur  séjour  en  ces  lieux,  mais  il  sait  tout  de  même 
qu'il  y  en  a  à  la  source  de  l'igarapé.  Je  me  contente  de  hausser  les 
épaules. 

Aujoui'd'hui  est  notre  meilleure  journée  de  marche  depuis  le  commencement 
du  voyage.  La  raison  bien  simple  est  facile  à  dire  :  la  rivière  n'a  presque  pas 
de  fond,  nous  avons  toujours  marché  à  la  perche.  î»Jous  arrivons  à  G  heures 
à  l'ile  do  Mcl,  il  fait  presque  nuit. 

Le  soleil  de  l'équateur  me  joue  de  jolis  tours.  Mon  nez,  mes  joues  el  mes 
bras  sont  d'une  magnifique  couleur  écarlate.  Si  j'avais  quelque  coquetterie,  je 
pourrais  souffrir  de  ce  petit  accident.  Mais  qui  donc  s'aviserait  d'avoir  de  la 
coquetterie  ici? 

2.3  mai.  — Cachoeiia  do  Mcl.,  un  1res  grand  élargissement  de  la  rivière,  une 
grande  île,  d'autres  plus  petites,  des  pierres,  avec  de  l'eau  partout  sans  un  seul 
canal  praticable. 

Le  déchargement  du  canot  se  fait  au  milieu  de  la  rivière,  la  charge  est 
déposée  dans  la  dernière  île  de  la  cachoeira  en  amont,  (l'est  deux  kilomètres  à 
faire  en  passant  d'une  pierre  à  I  autre,  avec  parfois  de  l'eau  jusqu'à  la  cheville, 
souvent  jusqu'à  la  ceinture. 

Les  huit  travessôes  do  Mel  sont  lestement  parcourus;  avant  déjeuner  nous 
sommes  à  la  cachoeira  do  S.  Nicolaii. 

Cachoeira  do  S.  Nicolaû.  Un  grand  pédral,  rive  droite,  barre  la  rivière  et 
oblige  l'eau  à  s'échapper  par  un  étroit  canal,  rive  gauche.  Un  seul  dénivel- 
lement de  70  centimètres,  mais  le  courant  est  si  rapide  qu'il  faut  passer  le 
canot  à  sec  sur  le  pédral. 

A  la  cachoeira  do  S.  Nicolaû,  je  compte  quatorze  pierres  dessinées  '.  Je  prends 
des  photographies  de  ces  dessins,  j'étudie  chacun  d'eux,  comme  si,  par  la  seule 
force  de  ma  volonté,  j'allais  décider  ces  rébus  indéchiffrables  à  s'expliquer  eux- 
mêmes. 

Mais,  ce  qui  ne  fut  pas  du  tout  de  ma   volonté,  c'est  un  petit  accident  qui 

I.  Voir  la  planche  de  piclogiaphie  iiidicniir  .1  la  lin  du   xoluinc  a\  aril-iieiniéie  giaMirc 


VOYACIE  AU  CUMIN  A.  r.9 

m'ari'iva.  Je  photograpliiais,  j'avais  le  voile  noir  sur  la  tète,  avançant,  reculant, 
oubliant  complètement  où  j'étais  grimpée,  gesticulant  si  bien  que  je  tombai 
dans  le  vide  d'iuie  hauteur  de  i   m.    h). 

L'appareil  s'en  alla  de  son  cote,  le  verre  dépoli  se  brisa.  Après  un  sérieux 
examen,  je  constatai  avec  plaisir  que  j'avais  encore  mes  bras,  mes  jambes,  ma 
tète.  Seule,  ma  colonne  \ertébrale  se  plaignait  un  peu,  oli!  très  peu.  Il  y  a  des 
grâces  d'état  pour  les  photogra|)lies  aml)ulants. 

La  cachocira  do  Bclliscdo  cuire  le  pédral  cl  la  plage  du  même  nom  a  deux 
travessôes  (jue  nous  passons  à  la  corde  sans  tiécharger. 

La  cachocira  do  l'aïadouroRinho  est  une  des  plus  ennuyeuses  du  Cuminâ. 
Nous  parcourons  quatorze  travessôes  formant  tous  des  sauts.  Il  y  a  un  chemin 
par  terre,  un  varadouro,  live  droite,  mais  mon  excellent  Cinilhermo  n'en  a 
parlé  qu'en  descendant.  En  montant,  il  nous  racontait  que  le  canal  était  rive 
gauche. 

.loaiiin/ia  passe  à  vide  et  à  sec  sur  des  pierres  à  angles  aigus.  Mes  gens 
font  un  travail  de  Titans.  A  chaque  instant,  ils  sont  tenus  de  soidever  le  canot 
sur  leurs  épaules.  \  celte  besogne,  ils  ne  sont  que  trois,  Guilhermo,  comme  la 
mouche  i\\.\  coche,  parlant  beaucoup,  conseillant  sans  cesse,  cl  ne  faisant 
jamais  rien. 

Au  déjeuner  José  ne  peut  manger,  il  crache  le  sang.  Cela  est  la  conséquence 
d'im  ellort  qu'il  a  dû  faire  en  soulevant  tout  seul  la  proue  du  canot,  tandis  que 
les  deux  autres  le  poussaient  pour  le  faire  avancer. 

Au  fliner  Estève  ne  peut  que  remuer  difficilement  la  jambe  droite  qui  s'est 
trouvée  prise  entre  une  pierre  et  le  canot.  Chico  n'en  peut  plus.  Il  va  se  cou- 
cher sans  dîner  :  c'est  fl'un  mauvais  signe,  car  Chiquienho  est  toujours  de  bon 
appétit.  Guilhermo  n'est  pas  fiuigué  et  pour  cause  :  vilain  bonhomme! 

Le  27,  nous  sommes  en  amont  de  la  cachoeira  de  Varadourosiuho  (|ui  nous 
a  coûté  deux  jours  de  travail  et  cinq  déchargements. 

Rive  gauche,  l'igarapé  do  Retiro  et  le  sentier  de  l'Anglais.  L  n  Anglais  vint 
jusqu'ici  il  y  a  environ  six  mois;  il  cherchait  de  l'or,  il  fit  faire  ce  sentier  qui 
va  de  la  cachoeira  do  Retiro  dans  le  centre.  On  peut  marcher,  parait-il,  pendant 
trois  jours  dans  ce  sentier  qui  va  jusqu'à  la  rive  droite  de  l'igarapt'  do  Retiro. 
L'Anglais,  ayant  pris  les  fièvres,  est  reparti. 


w  voy.\(;e  au  cuminA. 

La  cachoeira  do  lictiro  comprend  d'étroits  c;niaux  avec  six  sauts,  nous  y 
pénétrons. 

Guilhermo  a  la  triste  idée  de  choisir  le  pédral  le  plus  long  pour  transporter 
les  bagages  en  amont  de  la  cachoeira  :  c'est  le  seul  chemin,  assure-t-il.  Cette 
longue  trotte,  avec  le  soleil  brûlant  et  les  pierres  chaudes,  fatigue  énormément 


mes  malelols.  le  ne  veux  plus  de  pareille  mannnivre,  je  Aois  arriver  le  moment 
où  les  pauvres  garçons  tomberont  malades.  Désormais,  nous  ferons  im  sentier 
sous  bois  sur  une  des  ri\es,  ainsi  f|ue  nous  en  avions  l'habitutle  dans  les  autres 
voyages. 

Guilhermo  n'aime  pas  le  bois.  Il  tient  à  nous  faire  décharger  sur  les  pierres 
et  dormir  dans  les  très  jjetites  îles.  En  voici  la  raison:  les  Mucambeiros,  fuyant 
leurs  maîtres,  étaient  dans  l'obligation  de  se  tenir  toujours  sur  le  qui-vive.  Afin 
de  ne   laisser  aucune   ti'acc  après  eux,   pour  ('Ire  plus  dillicilcmenl  sur[)ris,  ils 


VOYAGE  AU  CLMINA.  il 

déchar^eaienl,  a  la  mode  de  mon  guide,  leurs  provisions  siu'  les  |)ieiTes,  ils 
dormaient  dans  les  petites  des. 

Du  moment  que  je  ne  suis  pas  en  fuite,  que  je  n'ai  ni  le  besoin  ni  la  coutume 
de  me  cacher^  cette  façon  de  voyager  ne  fiiit  pas  mon  alfaire. 

Les  vivres  sont  partie  en  amont  partie  en  aval  de  la  caehoena;  une  forte 
averse  nous  a\ant  retardés,  nous  sommes  surpris  par  la  nuit.  Nous  voilà  au 
milieu  de  la  eachoeira  do  Reliro,  sans  vivres,  sans  hamacs,  sans  vêtements  de 
rechange!  Nous  sommes  tous  fumeurs,  donc  nous  avons  tous  des  allumettes.  Je 


Pass.ige  du  cauot  sur  It-s  pient 


fais  faire  un   bon  feu,  |)uis  nous  nous  séchons:  après  quoi  chacun  s'étend  sur 
une  pierre  et  s'endort. 

Je  me  suis  mise  très  près  du  feu,  couchée  sur  une  grande  pierre  plate,  une 
pierre  plus  petite  me  sert  de  mol  oreiller.  Le  lendemain  je  suis  moidue,  j'ai  les 
membres  brisés.  Pour  dormir,  les  pierres  sont  loin  de  \aloir  un  lit  tle  plume. 

■iS/iiai. — Nous  arrivons  pour  déjeiuier  en  amont  de  la  eachoeira  do  Rctiro. 
Il  était  temps:  vingt-quaire  heures  sans  manger  en  travaillant  beaucoup,  c'est 
excessif. 

Cavlioeira  do  Pratn.  —  Rive  dioite,  un  seul  saut  de  i  m.  h).  Rive  gauche, 
plusieurs  travessOes.  Il  n'y  a  point  de  canal.  Par  endroits,  l'eau  coule  sous  les 
pierres  :  nous  devons  alors  complètement  décharger  le  canot. 

6 


i-I  VOYAGE  AU  CUMINÀ. 

>îoLis  campons  clans  une  petite  île,  en  aval  de  la  périlleuse  cachoeira  da 
l'iiarara. 

2()  mai.  —  La  caclioeira  da  Pirarara  est  un  vaste  eliarap  de  pierres  :  des 
pierres  et  toujours  des  pierres^  puis  trois  petits  canaux  étroits  dans  lesquels 
l'eau  s'engouffre  avec  impétuosité. 

Guilliermo  veut  encoie  faire  décharger  sur  un  immense  pédral.  Celte  fois-ci 
je  me  fàciie  pour  tout  de  ])on  et  je  vais  avec  Estève  chercher  le  meilleur  canal, 
nous  aviserons  ensuite  pour  le  déchargement  s'il  y  a  lieu  de  l'eff'eetuer.  Guil- 
hei*mo  connaît  certainement  le  chemin;  il  est  payé  pour  nous  le  montrer,  il  le 
fait  sans  conscience.  Parfois,  on  supposerait  qu'une  mauvaise  raison  ou  un 
intérêt  quelconque  le  pousse  à  me  nuire,  à  fatiguer  inutilement   ma   troupe. 

Hier  soir,  en  péchant,  il  a  trouvé  le  moven  de  se  faire  mordre  au  pied  par 
une  trahira.  Aujourd'hui,  il  est  incapable  de  mettre  le  pied  dans  l'eau,  il  regarde 
travailler  ses  camarades  :  cela  fait  son  affaire. 

Un  bon  canal  nous  comblerait  de  joie  et  diminuerait  la  fatigue  de  mon 
équipage.  11  i\\  en  a  point  dans  cette  cachoeira  où  une  fois  de  plus  nous  jouons 
de  malheur.  Le  moins  mauvais  est  celui  de  la  rive  gauche.  Nous  déchargeons 
également  sur  la  rive  gauche. 

Nous  passons  sept  travessôes  avant  le  déjeuner  et  six  dans  l'après-midi  pour 
arriver  jusqu'à  l'île  das  Gallinhas  où  finit  la  cachoeira  da  Pirarara.  Je  ne  sais 
pour  quelle  raison  cette  cachoeira  se  termine  là  :  le  même  pédral  et  les  traves- 
sôes continuent  sans  interruption  jusqu'en  amont  de  la  Casinlia  de  Pedras. 

Nous  nous  arrêtons  à  l'île  das  Gallinhas  bien  qu'il  ne  soit  que  3  heures,  mais 
notre  canot  a  besoin  d'un  nouveau  calfatage,  les  pierres  des  cachoeiras  ont 
enlevé  brai  et  étoupe. 

Je  regarde  tristement  le  désolant  paysage  qui  s'étend  devant  moi,  en  aval, 
aussi  eu  amont  :  ce  ne  sont  que  des  pierres  séparées  les  unes  des  autres  par 
des  cloaques  et  je  suis  à  me  demander  comment  ces  vastes  espaces  couverts 
d'une  eau  croupissante,  sous  un  soleil  tropical,  ne  nous  rendent  pas  tous 
malades  à  en  mourir. 

3o  mai.  —  Guilhermo  se  réveille  en  gémissant  :  son  pied  lui  fait  mal;  de 
plus,  hier  soir,  une  piranha  l'a  mordu  à  la  main  droite,  tout  s'acharne  après 
nous,  le  voilà  hors  d'état  de  me  rendre  le  plus  léger  service. 


VOYAGE  AU  CUMINA.  ■  iô 

Chico  calfate  le  canot,  nous  sommes  prêts  de  bonne  liciire  et  nous  parlons 
bien  vite  pour  de  nouvelles  cachoeiras  qui  vont  le  décalfater  à  nou\cau. 

La  cachoeira  da  Torrr  est  une  suite  de  petits  travessôes  et  de  rapides  (jiie 
nous  passons  à  la  corde  sans  décharger;  le  canal  est  rive  droite. 

Ce  nom  de  Terre  lui  vient  d'un  amas  île  grosses  pierres,  amas  que  nous 
avons  déjà  souvent  rencontrés  el  qui  n'éveillent  nidlemenl  l'idée  dune  tour. 

La  (•(ichociid  (la  Casinha  de  Pcdras  doit  sou  nom  à  une  grosse  iiicrre 
suspendue  et  soutenue  par  trois  autres  plus  petites  :  elle  forme  un  petit  ai)ri. 

Quatre  petits  canaux  et  trois  travessôes,  le  canot  est  (U'-chargé  par  la  rive 
droite  et  passé  par  le  second  canal  de  la  rive  gauche.  Te  trouve  une  |)ierre  avec 
delà  pictographie  à  coté  de  la  Casirilia  de  Pcdras. 

Nous  arrivons  pour  déjeuner  à  la  pointe  du  lirro  liraiico.  Je  vais  avec 
Cuilliermo  et  deux  matelots  à  la  recherche  de  brai,  nous  avons  la  chance  d'en 
trouver  immédiatement  plus  que  nous  ne  voulons  en  emporter.  I /arbre  à  cire 
vit  ici  en  famille,  j'en  compte  une  dizaine  de  pieds  autour  lie  moi,  etGuilhermo 
me  dit  que  si  nous  allions  plus  au  centre  nous  en  trouverions  davantage.  .Te 
fais  emplir  deux  seaux,  cela  nous  suffira  pour  braver  notre  canot. 

Notre  Joaninha  est  toute  parfumée  pai"  la  douce  et  agréable  odeui'  de 
cette  cire  végétale. 

La  cachoeira  do  Bréo  Hraïu-o  a  deu\  travessôes  que  nous  parcourons  à  la 
corde  sans  difficulté. 

La  grande  île  da  Tracuà  est  transversale  au  milieu  de  la  rivière.  Nous  avons, 
en  passant  par  la  rive  droite,  quatre  kilomètres  de  rivière  libre  de  la  cachoeira 
do  Bréo  Branco  à  la  cachoeira  fia  Tracuii. 

La  cachoeira  da  Tracuà  a  trois  canaux.  Celui  de  la  rive  gauche  est  très  sec, 
celui  du  centre  est  périlleux;  il  nous  reste  celui  de  la  rive  droite  qui  a  peu 
d'eau,  mais  où  nous  passons  sans  danger  les  cinq  travessôes  dont  se  compose  la 
cachoeira. 

Rive  droite,  trois  petites  îles  au  milieu  du  pédral  où,  sans  terre  végétale,  des 
sarranzals,  des  araças  et  des  génipas  sont  d'une  belle  venue.  Les  rayons  du 
soleil  et  l'humidité  ambiante  sont  la  cause  de  ces  phénomènes  vitaux. 

Au-de.ssus  de  la  cachoeira  la  rivière  devient  libre,  l'eau  tranquille  ne  parait 
pas  avoir  de  courant,  c'est  avec  plaisir  que  mes  matelots  rament  clans  ces  eaux 


44 


VOYAGE  AU   CUMIN A 


calmes  qui  feint  contraste  avec  les  terrililes  ealaracles  {|ne  nous  venons  de 
traverser.  Il  n'\  a  pins  à  s'occu|)er  tin  meillenr  canal,  nous  avançons  sans  peine 
an  hinit  cadencé  des  rames. 

IS^ons  n'avons  qn'à  regarder  le  ciel  toujoiu's  brouille  de  nuages,  qu'à 
supporter  aisément  un  climat  brûlant  et  humide  qui  donne  la  vie  luxuriante 
à     de     magnifiques    frondaisons,     tout     en     restant    méchamment    ironique 


Caclioeiia  ilo  liclijo.  Ti 


envers   le    voyageur   auquel     il   ne   permet   aucune    illusion,    aucun   mirage. 

Au  milieu  de  tontes  ces  poussées  vers  la  vie,  pas  une  plante  qui  puisse  vous 
nourrir  :  c'est  beau,  mais  c'est  inutile.  Il  es!  viai  que  cela  n'est  peut-être 
d'autant  pins  beau  (pi'à  cause  de  sa  complète  inutilité. 

ji  mai.  —  Le  plaisir  de  voyager  sur  des  eaux  paisibles  a  été  d'une  durée 
très  limitée. 

A|)rès  avoir  dormi  à  la  pointe  d'amont  d'une  petite  île,  dans  une  direction 
ou(>st-est,  dès  7  heures  du  matin  nous  sommes  à  la  cdchoeini  do  Scvciino. 


VOYAGE  AU   CUMIN  A.  ir. 

II  est  inutile  de  chercher  le  meilleur  chemin,  car  il  n'y  a  qu'un  étroit  canal  avec 
1res  peu  d'eau.  La  plus  grande  partie  de  l'eau  de  la  rivière  s'engouffre  en 
amont  sous  d'cnorines  pierres  cl  vient  sortir  en  aval  avec  IVacas,  faisant  des 
remous  qui  menacent  à  chaque  instant  d'engloutir  notre  .lodiiin/ui.  Les 
deux  dénivellemenls  de  cette  a/if^nsfou/ri  nous  obligent  à  débarquer. 


En  amont,  c'est  de  nouveau  la  rivière  calm<',  l'eau  dévalant  doucement 
entre  des  plages  de  sable.  La  rivière  élargie  a  peu  de  foiul  :  sin-  les  rives,  de 
petites  collines  avec  des  castanhas  en  abondance. 

Gachoeira  do  Armazem.  —  Une  roche  creuse  formant  une  petite  grotte 
où  cinq  à  six  personnes  pourraient  s'asseoir,  mais  non  se  tenir  debout.  Cette 
roche  est  appelée  le  Magnsin  par  les  Mucambeiros  et  elle  a  donné  son 
nom  à  la  cachoeira. 

Pour  dtjeinier,   nous  nous  installons  dans  le  Mcigasiii^  où  nous   jouissons 


'iC.  VOYACE   AU   CUMINA. 

d'une    agréable   fraîclieur,    fraîclieiir   d'aulant    plus    appn'ciie    fp»^    nous    ne 
sommes  point  habitués  à  un  pareil  sybaritisme. 

Nous  passons  rive  droite  quatre  travessoes.  Le  premier  esl  très  fort.  Mes 
matelots  ne  sont  que  trois  poiu'  travailler,  aussi  se  fatiguent-ils  beaucoup, 
(iuilhermo  est  resté  dans  le  Magasin  ;  il  prétend  qu'il  ne  peut  aller  au 
soleil,  les  deux  morsures  de  trahiras  lui  donnant  la  fièvre.  C'est  une  fièvre 
extraordinaire  que  celle  de  (ruilhermo,  une  fièvre  ennemie  de  tout  travail  qui 
n'empêche  point  notre  homme  de  très  bien  manger. 

Cachoeiia  da  liampa.  —  Lne  superbe  rampe  en  penle  douce,  rive 
gauche.  Au-dessus  de  cette  rampe  de  gigantesques  cactus  (des  jamacarus), 
d'énormes  pieds  de  croas,  plante  dont  les  fibres  servent  à  faire  de  la  corde 
d'une  belle  couleur  blanche,  des  ananas  sauvages;  de  loin,  ces  plantes  font  un 
effet  magnifique  et  leur  ensemble  donne  l'illusion  d'un  spicndide  jardin 
d'agrément. 

Mais  contentez-vous  d'admirer  de  loin,  ces  belles  plantes  ne  sont  point 
sociables,  elles  sont  couvertes  de  dures  épines;  si  vous  avez  la  hardiesse  de  les 
toucher,  vous  payez  un  peu  cher  votre  témérité. 

Je  veux  prendre  une  photographie  de  ce  tableau  de  nature.  L  n  homme  près 
d'une  plante  sera  un  terme  de  comparaison.  J'envoie  Estève  auprès  d'une 
cactée.  Il  en  revient  littéralement  criblé  d'épines  imperceptibles,  le  soir  il  a 
les  mains  et  les  pieds  tuméfiés. 

Nous  ne  pouvons  passer  rive  gauche  où  pourtant  le  canal  est  très  bon,  car 
la  rampe  se  continue  dans  le  lit  de  la  rivière  et  les  pierres  sont  si  glissantes 
qu'il  est  impossible  de  se  tenir  sur  les  pieds  pf)ur  remorquer  le  canot  avec  la 
corde.  Rive  droite,  (piatre  travessoes  que  le  canot  passe  à  vide. 

Nous  nous  arrêtons  à  File  da  Pcdra  Prrta.  Ce  nom  lui  vient  d'une 
énorme  pierre  granitique  noire,  mesurant  2j  mètres  de  longueur  sur  13  de 
largeur  et  9  de  hauteur.  Ce  bloc  géant  est  posé  en  amont  de  l'ile. 

Il  est  4  heures,  nous  sommes  déjà  dans  la  pénombre  tant  le  ciel  est 
bas,  surliaissé  encore  par  de  gros  nuages  noirs.  L'orage  avance  sur  nous  avec 
rapidité.  Voici  l'averse,  nous  n'avons  pas  eu  le  temps  d'élever  la  tente.  Assise 
sur  une  pierre,  avec  mon  caoutchouc  et  mon  parapluie,  j'attends  patiemment 
que  la  pluie  s'arrête. 


VOYAGE  AU   (.LIMIXA.  47 

Il  est  des  jours  d'une  tristesse  infinie,  ils  sont  nonil)reii\  [)Oiii'  moi  ces 
temps  giis  de  deuil.  l'Ius  en  harmonie  avec  mon  âme  que  les  temps  clairs  et 
gais,  ils  n'en  |)èsent  néanmoins  que  plus  lourdement  sur  moi,  ils  me 
rappellent  les  heures  douloureuses  de  mon  existence,  ils  me  doiuient  presque 
le  dégoût  de  la  vie. 

i'^''  juin.  —  Chaque  matin,  en  me  réveillant,  le  jour  qui  commence  me 
semhle  plus  pénible  à  passer  que  le  précédent,  l'ennui  qui  est  mon 
insépanihie  compagnon  m'enserre  de  plus  en  plus.  Il  me  faut  absolument 
marcher,  prendre  des  directions,  inscrire  des  angles,  passer  des  caclioeiras. 
Mon  ardeur  au  travail  n'est  soutenue  que  par  la  lâche  sacrée  que  je  me  suis 
imposée  et  (pie  je  poursuis  sans  relâche. 

La  caclioeira  do  To/inu  est  très  forte.  Nous  avons  d'abord  de  forts 
courants  rive  gauche;  puis,  au  milieu  de  la  caclioeira,  nous  traversons  par 
un  étroit  canal  et  nous  allons  chercher  un  chemin  rive  droite.  Les  trave.ssùcs 
d'amont  de  la  rive  gauche  étant  très  forts,  notre  canot  ne  résistei-ait  pas  à 
l'impétuosité  du  courant.  Nous  mettons  toute  la  matinée  à  vaincre  les  six 
travessôes  de  la  cataracte;  ils  forment  ensemble  un  dcnivellemeut  de  plus  de 
8  mètres. 

Avec  la  caclioeira  do  Torino,  nous  finissons  la  première  partie  des 
cachoeiras  héroïques,  l^endant  i4  >  kilomètres  en  amont  jusqu'à  la  caclioeira 
da  Paciencia,  nous  n'avons  plus  que  de  petites  cataractes  que  nous  pourrons 
franchir  sans  décharger  le  canot.  Mes  gens  seront  moins  fatigués  et  nous 
ferons  chaque  jour  davantage  de  chemin. 


CHAPITRE    IV 

En  amonl  do  Toiino.  —  Un  jacaro.  —  Tapera  do  \azaret,h.  — Ii;ai'a|)i-  do  Rrniedia.  —  Ho  cl 
SeiTa  do  ïuriman.  —  Tapera  de  Santa-Anna.  —  P>ives  en  lorniation.  —  Tapir,  espérance 
déçue.  —  Point  de  gihicr.  —  Les  balatas.  —  Matelot  ennuy('.  —  Cacliocira  do  Tajiin.  — 
(laclioeira  do  Taxi.  —  llailioeira  dû  Cajual.  —  Mctiei'  d'explorateur.  —  Les  Indiens  de 
Giiillieriiio.  —  Un  tapir  blessé  et  [)ris.  —  Correction  à  .losé.  —  Caelux/Ii-a  da  l'oanna.  — 
>  iandc  de  tapir,  —  La  forêt  vierge.  —  Sentier  des  indiens  l'iànoeotôs.  —  Tapi'ia  de 
S.  .losé.  —  l^a  lièvi'e.  —  Tristesse  de  l'isolenn'iil.  —  Moyen  stupide  de  se  guérir  de 
la   lièvre. 


Il  n'est  |)as  facile  de  rendfc  iiiléressiiiiU'  lu  leeliire  (l'iiiie  lelalion  tle 
voyage  lorsque  ce  voyage  se  fait  dans  un  pays  inhabile  où  les  mêmes 
paysages  se  répètent  à  l'infini  et  (jnand  surtout  la  |)rineipal(>  qiialiU'  du  récit 
doit  être  la  vérité  exacte  des  faits,  des  accidents.  D'ailleurs,  ini  e\|)l()ral('ur 
n'est  pas  pa\é  pour  faire  de  belles  phrases.  Il  n'a  pour  mission  que  de  lairc 
connaître  le  pays  qu'il  visite,  il  trace  le  chemin  que  le  colonisateur  deyra 
ensuite  peu|)ler  et  cultiyer. 

Le  récit  que  je  fais  de  ce  voNage  au  (Ituiiinà  est  inie  série  de  lails 
techniques  que  j'énumère  sans  trop  soigner  mon  style;  il  me  faut  marcher, 
toujours  marcher,  le  temps  me  presse. 

En  amont  de  la  cataracte  do  Toituo,  la  riyière  a  peu  de  fond;  nous  allons 
souvent  à  la  perche  en  cherchant  notre  chemin  entre  des  plages  ou  des 
pierres,  en  faisant  des  zig/ags  d'une  rive  ti  l'autre. 

Un  jacaré  trop  sociable  vient  en  reconnaissance  à  une  très  petite  distance 
de  notre  canot.  Je  lui  envoie  une  balle  poin-  lui  mettre  du  plomb  dans  la  tête, 
il  en  est  très  incommodé.  11  se  laisse  emporler  par  le  courant,  le  yentre  m 
l'air  :  manière  de  voyager  des  jacarés  morts. 


VOYAGE  AU  CUMINA 


41) 


Rive  gauche,  l'igarapé  de  la  Prain  Branca  a,  à  son  eml)oiicluire,  une 
plage  haute  formée  de  sable  blanc. 

Rive  droite,  la  tapera  do  Nazareth,  appartenant  à  Santa- \nna.  La  forêt 
vierge  a  toujours  rejiris,  les  nouvelles  pousses  sont  à  la  même  hauteur  que  le 
bois  environnant,  il  est  utile  d'apprendre  pour  le  savoir,  car  rien  ne  le 
ferait  supposer,    qu'il    y    a   eu    autrefois    un    défrichement    en    cet   endroit. 


Cachoi'iia  do  Reliro,  rive  eauclie. 


Celle  lapera  est  à  l'embouchure  de  l'igarapé  do  Remedio,  un  igarapc  assez 
grand  où  les  Mucambeiros  allaient  chercher  de  la  salsepareille. 

De  l'ile  de  Taruman,  en  face  de  la  serra  du  même  nom,  jusqu'à  la  tapera 
Sanla-Anna,  la  rivière  est  encombrée  par  des  pierres,  la  navigation  devient 
difficile. 

A  la  tapera  Santa-Anna,  sur  la  rive  gauche,  les  arbres  de  la  capuera  sont 
un  peu  plus  bas  cjue  la  forêt  environnante.  Santa-Anna  est  moins  vieille  que 
Nazareth. 

7 


ôO  VOYAGE  AU  CUMINA. 

Nous  marchons  jusqu'à  la  iitiil  jjurec  que  nous  ne  l'encoiilrons  (jiie  des  rives 
en  formation,  rives  composées  de  limon  et  de  détritus  végétaux,  rives  sans 
consistance  où  l'on  ne  peut  marcher  sans  s'enfoncer  dans  une  houe 
nauséalionde. 

Nous  trouvons  enfin  un  chemin  de  tapir.  La  terre,  ayant  été  hattue,  est 
plus  dure.  Nous  en  profilons  pour  aller  camper  dans  la  for«H  à  une 
cinquantaine  de  mètres  de  la  rive. 

Si  le  tapir  avait  eu  la  honne  idée  de  venir  hoire  pendant  la  nuit  ou  le  matin 
de  très  bonne  heure,  cela  nous  aurait  fait  plaisir.  Il  v  a  longtemps  que  nous 
n'avons  mangé  de  viande,  chacun  s'endort  avec  la  perspective  riante  d'être  le 
premier  à  voir  le  tapir  et  avec  le  désir  de  le  tuer. 

1  juin.  —  Le  tapir  n'a  point  paru.  Il  a  plu  une  partie  de  la  nuit.  I^a  tente, 
ayant  été  mise  à  la  chute  du  jour,  n'a  pas  été  bien  étirée  et  nous  nous  sommes 
mouillés.  Etre  le  jour  inondé  par  la  pluie  n'est  en  somme  qu'une  bagatelle, 
tandis  que  la  nuit  c'est  désagréable.  Le  lendemain  on  s'éveille  maussade  et 
courbaturé. 

Malgré  l'attention  soutenue  avec  laquelle  mes  gens  fouillent  des  yeux  la 
rive,  ils  ne  voient  rien,  pas  une  pièce  de  gibier  ne  se  présente.  Ils  sifflent  les 
macaques,  imitent  à  la  perfection  le  liocco  et  l'agami,  appellent  le  tapir  à  s'y 
méprendre,  mais  rien  n'apparaît.  Nous  n'avons  pas  de  chance. 

Nous  voyons  bien  un  ménage  de  jacarés,  une  famille  composée  de  cinq 
loutres,  une  maman  capioura  allaitant  ses  deux  petits;  toutes  ses  bêles  nous 
laissent  approcher  très  près  d'elles,  pas  une  n'éprouve  de  frayeur,  elles 
semblent  deviner  qu'elles  ne  sont  pas  comestibles,  leur  instinct  les  guide  assez 
pour  leur  faire  comprendre  qu'elles  n'ont  rien  à  craindre. 

A  l'Ilha  da  Barreira  Branca,  nous  vovons  du  gypse  à  la  pointe  d'amont. 

Depuis  l'île  da  Sauba,  nous  avons  sur  les  deux  rives  une  grande  quantité  de 
ces  beaux  arbres  bien  connus  dans  les  Guvanes  :  des  balatas.  Il  y  a  trois 
variétés  de  balatas  :  le  balata  rouge  ou  balata  de  montagne,  le  balata  indien 
et  le  balata  blanc  ou  à  gutta-percha.  Le  balata  donne  un  petit  fruit  gros 
comme  une  |)rune,  d'un  goût  fort  agréable. 

Quand  un  matelot  se  réveille  ATtoRiiEctDO,  c'est-à-dire  agacé,  notre 
voyage  en  souffre  d'autant.    Il  rame  |)eu  et  mal,  sa  figure   est  renfrognée,   il 


VOYAGE  AU   CUMINA.  M 

•gronde,  ne  trouve  rien  de  bien,  l'eau  court  trop  vite  à  son  gré  ou  la  journée 
de  travail  est  trop  longue,  il  querelle  ses  camarades.  Si  vous  axez  à  passer  une 
cachoeira,  prenez  garde;  il  pourrait  mettre  le  canot  dans  un  courant  ou  dans 
des  remous  pour  amener  un  naufrage,  veillez  à  ce  qu'il  ne  laisse  l'embarcation 
se  briser   sur  une  roche   :   c'est   sa  façon  de  dissiper   sa   mauvaise  humeur. 

Dans  ces  moments,  mon  caractère  violent  me  sert  admirablement.  Mon  mari 
eut  à  souffrir  avec  ses  équipages  composés  exclusivement  de  nègres.  Sa  nature 
ilélicate,  son  esprit  élevé,  sa  philanthropie  exagérée  s'accommodaient  mal  avec 
la  brutalité  nécessaire  parfois  avec  ces  natures-là.  Aujourd'hui,  c'est  José  qui  a 
besoin  d'être  réprimandé.  Il  est  servi  à  souhait,  il  se  souviendra  de  ma 
semonce. 

Cachoeirinha,  deux  rapides  que  nous  passons  à  la  perche. 

L'estirâo  '  du  Tapii'i  est  une  direction  nord  de  plus  de  six  kilomètres,  la 
rivière  a  peu  de  fond,  une  grande  plage  rive  droite  et  deux  plus  petites  rive 
gauche. 

Toujours  des  balalas  sur  les  deux  rives.  Ils  sont  ici  en  telle  abondance 
que,  malgré  la  longue  distance  à  franchir  pour  se  transporter  en  ces  lieux, 
l  exploitation  en  serait  encore  lucrative. 

Cachoeira  do  Tapiii,  quatre  travessôes  de  force  moyenne,  le  canal  rive 
droite  est  bon,  nous  allons  à  la  corde. 

En  amont,  et  jusqu'à  la  cachoeira  do  Taxi,  la  rivière  est  sèche.  ]>'eau  est 
même  insuffisante  pour  notre  petit  canot  qui  souvent  touche  le  fond.  Le  lit 
de  la  rivière  est  tapissé  de  petits  galets  semblables  à  ceux  que  nous  appelons 
cailloux  de  rivière  —  peut-être  parce  qu'on  les  trouve  au  bord  de  la  mer  — 
et  qui  servent  à  caillouter  les  allées  de  nos  jardins. 

"i  juin.  —  En  a\al  de  la  cachoeira  do  Taxi,  Chico  a  eu  la  chance  de  prendre 
deux  gros  surubims,  qui  sont  les  très  bien  venus,  car  ces  jours  derniers  le 
poisson  a  peu  mordu  et    le  gibier  ue  s'est  point  montré. 

Cachoeira  do  Ta.ri.  —  (Quatre  traxessôes.  Les  trois  premiers  sont  passés 
à  la  perche.  Le  dernier  en  amont  étant  un  peu  plus  fort,  nous  oblige  à 
remorquer  Joaniiiha  avec  la  corde. 

I.  Estirùo,  lonsiie  troUe, 


b^l  VOYACE  AU  CUMINA. 

Une  autre  cachoeira  sans  nom.  Rive  gauche,  elle  a  eintj  petits  ra|)iiles, 
d'énormes  pierres,  beaucoup  de  petites  iles  et  trè>  peu  d'eau.  Nous  allons 
relativement  très  vite.  Le  grand  canal  est  rive  droite  et  n"a  qu'un  seul 
tra\essâo. 

Cacliocird  do  ('(ijikiI.  —  IjC  chemin  est,  ri\('  gauche,  accosté  à  une  rampe. 
Cette  rampe  est  couronnée  par  un  beau  cajneiro  qui,  malheureusement,  n'a 


C.Tchoeira  da   Piraraia,  rive  dioilc. 


pas  de  fi-uit  en  ce  moment.  C'est  cet  arbre  qui  donne  son  nom  à  la  cachoeira. 
Nous  trouvons  trois  travessôes  que  nous  parcourons  à  la  corde. 

Depuis  la  cataracte  do  Torino^  les  cachoeiras  sont  peu  dangereuses  et  ibrt 
inofFensives.  S'il  en  était  toujours  ainsi,  je  croirais  faire  une  promenade 
d'agrément.  Pour  se  sentir  vraiment  en  exploration,  il  faut  de  beaux  remous 
en  forme  d'entonnoir  ou  un  très  fort  courant  ou  un  canal  périlleux. 

Notre  \  ie  serait  banale  et  monotone,  notre  profession  insipide,  si  les  jours 
se  succédaient    sans   imprévu,   si    nous    recommencions,   comme   cela    arrive 


VOYAGE  AU  C.UMINA.  55 

souvent,  chaque  malin  ce  que  nous  avons  fait  la  veille.  Avant  le  dépari  on 
peut  rêver,  \o\v  en  iniai^ination  la  grandeur  et  la  beauté  de  la  lâche  à 
accomplir,  la  réalité  a  vite  dissipé  les  illusions.  L'existence  est  ici  toute  simple, 
toujours  la  même.  On  a  constamment  autour  de  soi  la  même  végétation  pro- 


ii'ariua.  ca 


digieuse,  le  même  ciel  incandescent,  les  mêmes  incidents,  le  même  soleil  fou 
de  puissance  qui  nous  affole  le  sang,  les  nerfs  et  les  idées.  Par  bonheur,  la 
pensée  d'un  devoir  inéluctable,  un  danger  inattendu  à  conjurer,  une  nouvelle 
difficulté  à  surmonter  détournent  notre  attention  et  nous  excitent. 

Ils  sont  heureux  les  explorateurs  auxquels  surviennent  des  aventures  extra- 


tri  VOYAGE  AU   CUMINÀ. 

ordinaires,  (|ui  oui  à  vaincre  les  ëlémenls,  à  luller  contre  d'inexlricables  périls. 
Moi,  je  vais  tristement  dans  la  lumière  crue  et  blanche  du  soleil  équatorial, 
n'ayant  plus  la  curiosité  des  premiers  voyages  où  l'élrangeté  des  formes  des 
végétaux  géants  me  ravissait. 

La  seule  chose  qui  m'arrive  et  qui  n'est  point  extraordinaire  est  que,  en 
vivant  ainsi  à  la  sauvage  dans  un  pavs  désert,  mon  âme  s'idenlifle  au  milieu, 
j'arrive  à  ne  plus  pouvoir  jouir  de  la  belle  nature  qui  m'entoure.  Et  cependant 
celte  nature  ferait  les  délices  de  bien  des  civilisés. 

L'île  do  Vapor  que  nous  côtoyons  est  ainsi  appelée  parce  que  la  pointe 
d'amont  a  la  forme  de  la  proue  d'un  vapeur. 

L'île  de  Moquem  est  un  peu  plus  en  avant.  Elle  a,  en  amont,  une  plage  assez 
vaste.  Quand  Guilhermo  a  accompagné  le  D'  Tocantins,  ils  ont  vu  sur  cette 
plage  un  boucan  d'Indiens. 

Guilhermo  est  toujours  étonnant.  Il  m'assure  que  ce  boucan  avait  été  fait 
par  des  Indiens  Roucouyennes,  que  ces  Indiens  sont  là,  sur  la  rive  gauche  de 
l'île,  et  que  si  nous  approchons  de  cette  rive  nous  serons  fléchés,  ces  Indiens 
étant  BRABos.  La  preuve,  ajoute-l-il,  que  ces  Indiens  sont  là,  c'est  qu'un 
peu  plus  haut  il  y  a  un  igarapé  qui  porte  leur  nom.  Ni  lui  ni  aucun 
Mucambeiro  n'ont  jamais  vu  un  Roucouyenne.  N  importe,  cela  ne  fait  rien, 
il  est  absolument  sûr  que  ces  Roucouyennes  sont  là. 

Je  lui  dis  que  les  Roucouyennes  sont  en  elTet  sur  celte  rive,  mais  très  loin, 
qu'on  ne  les  rencontre  que  dans  le  Haut  Paru  et  ses  affluents,  que  ce  sont 
d'honnêtes  Indiens  bien  plus  civilisés  que  ne  le  furent  jamais  les  MueamJjeiros. 
—  Mon  homme  a  l'air  de  ne  pas  me  comprendre. 

Vers  le  soir,  Estève  tue  un  canard  :  c'est  une  chance.  Nous  aurons  à  dîner 
ce  soir. 

Nous  campons  à  la  pointe  d'aval  d'inie  grande  île.  A  jjeine  sommes-nous 
accostés  qu'un  tapir  siffle  de  l'autre  côté  de  la  rivière,  nous  lui  répondons  vile, 
on  décharge  le  canot  et  trois  hommes  traversent  la  berge  pour  aller  rendre 
visite  à  cet  intéressant  pachyderme.  Estève  le  tire  à  une  très  petite  distance, 
mais  noire  gibier  se  sauve  à  travers  bois  avec  une  balle  dans  le  corps.  Il  est 
déjà  nuit  dans  la  forêt,  il  nous  est  impossible  de  le  poiusuivie,  les  chasseurs 
reviennent  au  campement. 


VOYAGE  AU   eu  M  IN  A.  h:, 

Nous  nous  reposons  près  de  deux  carbels  (ails  par  les  Indiens,  ces  carl)els 
sont  de  l'été  dernier. 

Il  est  très  curieux  de  voir  l'effet  produit  par  ces  deux  mauvais  carbets  sur 
mes  malelols.  Chacun  nettoie  son  Winchester  et  le  charge.  Chico,  peu  causeur 
d'habitude,  ne  parle  plus  du  tout  ;  Guilhermo  ouvre  des  yeux  efrarés;  Estève 
ne  veut  dormir  que  sous  ma  tente  et  près  du  pharol.  José,  sans  doute,  pour  se 
donner  du  courage,  boit  [)lus  de  tafia  qu'il  ne  lui  en  faut,  aussi  querelle-l-il  ses 
camarades. 

De  mon  hamac,  je  le  prie  de  se  taire  et  il  se  permet  de  me  répondre  : 

»  Je  sais,  dit-il,  que  c'est  toujours  après  moi  que  Madame  se  fâche,  et 
jamais  après  les  autres. 

—  José,  si  je  me  fiche,  c'est  cpie  lu  le  mérites.  Demain  malin,  alors  que  In 
auras  recouvré  toute  ta  raison,  je  le  causerai.  » 

Il  va  se  coucher,  point  très  tranquille,  il  sait  que  je  ne  manque  jamais  à  ma 
parole.  Malgré  les  fumées  de  l'ivresse,  il  se  tiemande  ce  (pii  lui  arrivera  le  len- 
demain. 

\  juin.  —  Les  trois  chasseurs  retournent  à  la  recherche  du  tapir.  I^i  pauvre 
bête  est  sur  le  bord  de  la  rivière,  elle  est  venue  se  mettre  à  l'eau  pour  calmer  la 
fièvre  que  lui  donne  sa  blessure.  Elle  est  vite  capturée,  saignée,  écorchée.  Mes 
gens  reviennent  au  campement  pour  couper  la  viande  en  morceau  et  la  saler.  A 
midi,  nous  pouvons  partir;  nous  n'emporlons  que  la  viaiwle  du  tapir,  nous 
laissons  les  os  pour  les  urubus. 

Pendant  que  les  antres  sont  allés  à  la  recherche  de  notre  gibier,  José  est 
resté  avec  moi.  Il  n'est  pas  très  rassuré.  Quand  il  me  voit  prendra  un  sabre 
d'abatis  et  aller  dans  la  forêt  couper  une  forte  liane,  il  comprend  tout  de  suite 
que  cette  liane  lui  est  destinée.  En  effet,  je  lui  donne  une  correction  digne  de 
figurer  dans  ses  souvenirs. 

Un  moment  après,  j'ai  eu  regret  de  l'avoir  fiappé  si  fort,  je  l'appelle  et  je  lui 
dis  : 

•  T'ai-je  fait  bien  du  mal? —  Mais  n'est-ce  pas  ta  faute?  Ne  méritais-tu  pas 
cette  correction? 

—  Non,  dit-il  en  souriant,  Madame  ne  m'a  pas  fait  mal.  l  ne  mère  bal  tou- 
joiu's  son  fiis  avec  amour.  >■> 


56  VOYAGE  AU  CUMIN  A. 

Je  reste  e-hahie.  Voilà  un  homme  de  trente-huit  ans  qui  reçoit  des  coups  et  il 
a  encore  une  phrase  pour  trouver  que  son  maître  a  hien  fait.  C'est  tout  juste  s'il 
ne  me  remercie  pas. 

Nous  sommes  dans  une  région  de  tiès  grandes  îles,  de  rive  à  rive  la  rivière  a 


Caclueira  d:i  Pirarara,  caiial  central. 

plus  de  2  kilomètres.  Le  lit  tie  la  rivière  est  sablonneux,  et  nous  allons  avec  des 
fonds  de  2")  centimètres  à   i  mètre. 

Nous  rencontrons  un  ra|)ide  que  nous  essayons  de  passer  à  la  perche,  mais  la 
perche  glisse  sur  les  pierres,  nous  sommes  obligés  de  nous  servir  de  la  corde. 

Voici  la  fameuse  ile  do  (iarafon,  Tile  où  a  eu  lieu  le  massacre  des  Indiens 
Piânocotos  de  la  I^oanna,  j)ar  les  Mucaml)eiros ',  et  aussitôt,  un  peu  en  amont, 
rive  droite,  c'est  l'embouchure  de  l'igarapé  Poanna,  où  il  v  a  de  ces  Indiens 
l'iânocolôs. 


Voir  Poaiina,  Cliapitrc  Vlllj  |>.ig(>s  112  cl  suivautcs. 


VOYAGE   AU  CUMINA.  57 

Cachoeira  da  Ponnna,  deux  rapides  que  nous  franchissons  à  la  corde.  T.e 

lit  de  la  rivière  est  encombré  par  de  petites  îles  et  des  pierres.  En  amont  de  la 

grande  île  de   la   Poanna,   nous  voyons  un  campement  indien  cjui  remonte  à 

peine  à  un  mois,  les  feuilles  qui  recouvrent  les  carhets  sont  encore  vertes. 

3  Juin.  — Nous  partons  de  très  bonne  heure  pour  regagner  le  temps  que  nous 
avons  perdu  avec  le  tapir.  Cinq  minutes  ajn-ès  notre  départ,  nous  sommes  encore 


Cachoeira  da  Piraiara,   travessào  d'aval,  ri 


arrêtés  dans  notre  marche  par  un  épais  brouillard  cpii  ne  permet  même  pas 
aux  prouères  de  voiries  pierres  sui'  lesquelles  notre  canot  va  achopper  à  chaque 
instant. 

dette  brume  épaisse  couvre  toute  la  rivière,  nous  éprouvons  une  sensation 
de  froid,  je  demande  une  couverture.  Les  matelots  profitent  bien  vite  de  l'occa- 
sion j>our  me  réclamer  un  boujarou  supplémentaire  de  tafia.  Enfin,  le  soleil 
apparaît  et  darde  ses  rayons  de  feu.  Le  brouillard  se  dissipe  et  nous  laisse  voir 
le  grand  et  éternel  sourire  du  ciel  bleu. 

8 


bH  VOYAGE  AU   CUMIiNÀ. 

l*oiir  déjeuner,  j'ai  un  morceau  de  ta[)ir  rôti  sur  la  braise,  .le  dois  me  répéter 
souvent  (jue  c'est  une  viande  excellente  aiin  de  bien  m'en  convaincre.  Certai- 
nement le  tapir  a  une  chair  très  savoureuse,  mais...,  il  y  a  un  mais.  Cette 
viande  bonne,  excellente,  fort  agréable  au  goût,  est  un  peu  coriace  et  difficile 
à  digérer  pour  un  estomac  qui  n'y  est  pas  habitué.  Si  pour  votre  malheur  votre 
estomac  la  supporte,  vous  vous  aperce\ez  avec  eliroi  que  cette  viande  a  une 
propriété  purgative  exagérée. 

Nous  en  souffrons  tous,  mais  le  plus  malade  est  Estève  qui  véritablement  fait 
pitié.  Â  2  heures  de  l'après-midi,  je  suis  dans  l'obligation  de  faire  une  distri- 
bution générale  de  sous-nitrate  de  bismuth. 

IJllimo ponte  do  castanhal.  C'est  ici  que  nous  \  oyons  les  derniers  castanheiros, 
en  amont.  Plus  loin,  après  la  bifurcation  des  deux  bras,  le  Pariï  et  le  Murapi, 
il  n'v  a  pas  de  Castanhas. 

Toujours  des  balatas  sur  les  deux  rives. 

Les  vestiges  des  Indiens  sont  de  [)lus  en  plus  nombreux.  A  la  bouche  de 
chaque  igarapé,  il  y  a  un  campement. 

Nous  recommençons  à  voir  quelques  collines  isolées  eà  et  là;  depuis  la 
cachoeira  do  Cajual,  les  rives  étaient  basses  et  l'intérieur  paraissait  ctrc  un 
terrain  plat. 

Je  désire  arriver  à  la  cachoeira  da  Faciencià  aujourd'hui.  Aussi,  ai-je  doublé 
la  ration  de  talia.  Nous  fdons  véritablement  bien. 

La  rivière  tourne  à  l'est  et  nous  allons  garder  cette  nouvelle  direction  jusqu'à 
l'igarapé  des  Koucouyennes;  en  amont  des  grandes  cachoeiras,  nous  allons  dans 
une  eau  morte,  sans  courant,  sans  rapide. 

Les  eaux  sont  calmes  et  tranquilles,  le  paysage  est  beau  :  de  lointaines  mon- 
tagnes diversement  teintées  arrêtent  le  regard  ainsi  que  des  gracieuses  orchi- 
dées sur  des  arbres  géants;  mais,  comme  bien  des  choses  ici-bas,  tout  cela  est 
surtout  admirable  à  distance. 

Si  au  lieu  d'aller  au  miheu  de  la  rivière,  on  s'approche  de  la  rive  et  qu'on 
jette  un  coup  d'icil  dans  le  sous-bois,  la  végétation  est  désordonnée,  confuse, 
sale,  laide  et  nauséabonde.  Mais  si  l'on  entre  en  pleine  forêt,  le  taldeau  est 
pire  :  les  épines  déchirent,  les  lianes  arrêtent  les  pas,  on  est  forcé  de  se  baisser, 
presque  de  ramper  ou  d'escalader  un  échafaudage  de  brindilles  qui  s'affaissent 


VOYAGE  AU  CUMINA.  ôi> 

sous  lo  poids  du  marcheur  et  le  mettent  un  peu  trop  lirusquemenl  par  terre.  Ou 
bien  l'on  enfonce  dans  la  boue  et  les  détritus  végétaux  en  décomposition.  De 
plus,  les  habitants  de  ces  lieux  marécageux  se  jettent  avec  rage  sur  le  téméraire 
vovageur  :  ce  sont  les  carapanas  et  les  piaôs  qui  lui  sucent  le  sang,  les  fourmis 
qui  moi^dent  si  furieusement  qu'elles  déchiquètent  la  peau,  les  chiques,  les 
carapates  et  les  mueuims  qui  élisent  domicile  sur  et  dans  votre  individu.  Quand 
on  sort  de  cette  belle  forêt,  qui  de  loin  paraît  si  luxuriante,  on  est  dans  un  état 
lamentable. 

Rive  droite,  nous  trouvons  l'entrée  du  sentier  des  Indiens  l'iànocotôs.  Ce 
chemin  va  jusqu'en  amont  des  grandes  cachoeiras  et  nous  dispense  d'affronter 
quatre  grandes  cataractes  que  nous  ne  pouvions  traverser  et  remonter  qu'en 
six  jours. 

Rive  gauche,  la  tapera  de  Senhor  José.  Elle  est  abandonnée  depuis  si  long- 
temps qu'il  est  impossible  d'en  retrouver  le  moindre  vestige.  Un  peu  en  amont, 
nous  rencontrons  une  ilc  avec  de  belles  plages,  nous  nous  arrêtons  pour  y 
dormir.  Il  en  est  temps,  je  n'en  puis  plus. 

Il  est  des  heures  d'une  suprême  désespérance  :  ce  sont  celles  qui  précèdent 
un  accès  de  fièvre.  Nous  sommes  dans  son  empire,  elle  exerce  ici  un  pouvoir 
tyrannique,  aujourd'hui  je  lui  paye  mon  tribut.  Seule,  sous  ma  tente,  je  subis 
la  solitude  dans  son  horreur.  Malgré  une  épaisse  couverture,  sous  laquelle  je 
me  couche,  je  grelotte  avec  les  plus  violents  frissons  de  cette  maudite  fièvre. 
Isolée,  dans  les  ténèbres  de  la  nuit,  je  suis  agitée  par  des  cauchemars  qui  me 
font  voir  autour  de  moi  toute  une  légion  d'êtres  fantastiques  qui  ricanent,  me 
regardent,  me  frôlent.  La  fièvre  augmente,  c'est  la  nuit,  c'est  l'abime. 

Oh!  avoir  un  chez  soi,  être  entouré  des  siens!  De  l'eau!  de  l'eau!  Personne 
pour  me  donner  un  peu  d'eau. 

Et  mes  matelots  sont  là-bas,  à  l'autre  extrémité  de  la  plage,  hors  de  la  portée 
de  ma  voix.  Ils  rient,  ils  s'amusent,  ah!  Si  je  pouvais  aller  jusqu'à  îa  rivière, 
mais  la  rivière  est  loin  et  mes  jambes  sont  faibles. 

Je  vois,  tour  à  tour,  mes  hommes  passer  d'un  côté  à  laiitre  du  foyer.  Le  foyer 
est  rouge,  les  hommes  sont  noirs  et  luisants,  la  nuit  est  sombre  et  mon  être 
brisé  s'en  va  dans  le  nc-aiit.  Oh!  si  j'avais  un  peu  d'eau!  Puis,  c'est  un  som- 
meil de  plomb  semblable  à  la  mort. 


60 


VOYAGE  AU   CUMINA. 


Bien  que  brisée  par  ce  violent  accès  de  fièvre,  le  lendemain  je  reprends  le 
collier.  La  fraîcheur  du  matin,  la  splendeur  empourprée  du  soleil  levant  me 
font  oublier  ma  fatigue.  Mais  bientôt  ce  même  soleil,  sa  réverbération  dans 
l'eau  me  communiquent  la  même  sensation  que  si  les  rayons  de  cet  astre  de 


feu  convergeaient  sur  ma  tète.  Je  n'y  puis  tenir,  et  pourtant  il  me  faut  tra- 
vailler. Il  me  reste  à  employer  le  moyen  stupide  souvent  utilisé  par  mes  gens  : 
aller  me  mettre  à  leau,  un  bain  rafraichit  le  corps  et  les  idées.  «  L'eau  fait  peur 
à  la  fièvre,  disent-ils,  et  si  l'on  n'en  meurt  pas...,  c'est  qu'Allah  nous 
protège.  » 


CHAPITRE  V 


Cachoeira  daPacienciâ.  —  Travessôes  récalcitrants.  —  La  faim.  —  Une  cigarette.  —  Cachooira 
clo  Jacaré.  —  Les  ananas.  —  Fausse  alerte.  — Cachoeira  Rcsplcndor.  —  Ile  montagneuse. 

—  Fatigues.  —  Estève  et  Gniliiermo.  —  Orage.  —  Solitude.  —  Oiseaux-raouclies.  — 
Cachoeira  Grande.  —  Les  sucurijus.  —  Peur  de  me.s  matelots.  —  Le  meilleur  chemin.  — 
Cordonnier  par  force.  —  Aliondame  et  disette.  —  Estomacs  de  matelots.  —  Jaguar.  — 
Igarapé  des  Roucouyennes.  — .Toie  de  ma  trou|)e.  —  Fin  du  sentier  des  Indiens  Pianocotôs. 

—  Barracas  indiennes  avec  provisions.  —  Photographies.  —  Guilhermo  démoralise  mes 
gens.  — Confluent  du  Paru  et  du  Murapi. 


0  /ni//.  —  La  nalure  n'est  ni  triste,  ni  gaie,  mais  nous  l'envisageons  de  l'une 
ou  de  l'aulfe  nianièie,  selon  l'état  de  notre  ànie.  Aujourd  liui,  je  la  vois  très 
sombre,  (iela  n'a  rien  d'étonnant  après  mon  accès  de  liè\  re  de  la  nuit  passée. 

Cacliocini  iln  Paciencià.  —  Deux  canaii.x  étroits  séparés  par  une  de 
rocheuse,  i'ile  dos  Maguarys.  Deux  énormes  barrages  de  rochers  coupent  toute 
la  rivière,  il  faut  encore  une  fois  hisser  le  canot  par-dessus  la  colline  et  trans- 
porter les  vivres  par  un  sentier  que  nous  faisons,  allant  d'aval  jusqu'au  milieu 
de  la  cachoeira. 

Le  canal,  rive  droite,  est  impraticalile,  ce  n'est  qu'une  grande  masse  d'eau 
descendant  avec  la  vitesse  d'une  trombe  entre  deux  murailles.  Il  serait  impru- 
dent de  trop  s'approcher  de  cette  chute,  nous  nous  contentons  de  la  contem- 
pler d'assez  loin. 

Rive  gauche,  le  canal  n'est  point  bon,  cependant  le  pédral  un  peu  incliné 
permet  au  canot  de  passer.  Le  premier  banc  de  roches  forme  trois  chutes,  trois 
marches  d'un  escalier  gigantesque.  Après  ces  trois  premières  marches,  un  autre 
banc  forme  également  trois  autres  chutes  beaucoup  plus  fortes  que  les  pre- 
mièi'es. 


r,L>  VOYAdE  AU  (UMIXÂ. 

Poiu'  les  trois  premières  chutes,  le  canot  est  hissé,  rive  gauche,  sur  le  pédral 
incliné,  pour  les  trois  suivantes  le  canot  est  passé  sur  le  pédral  qui  est  accosté  à 
l'ile  dos  Maguarvs.  Il  a  fallu  toute  la  journée  pour  la  circulation  du  canot  et  des 
bagages. 

Te  reste  toute  cette  journée  en  aval  de  la  cachoeira.  Ces  longues  attentes  au 
pied  des  cachoeiras,  au  milieu  des  pierres  brûlantes,  sous  un  araça  dont  le 
maigre  feuillage  donne  Fillusion  d'être  à  l'ombre,  ce  n'est  pas  très  confortable; 
j'aurais  pourtant  tort  d  en  dire  du  mal,  j'y  goûte  des  joies  infinies.  Comme  je 
suis  seule  des  heures  entières,  j'arrive  de  rêveries  en  rêveries  à  oublier  la  triste 
réalité,  je  ne  me  souviens  plus  des  ennuis  de  mon  existence  et  mon  moi  s'en 
va  loin,  très  loin,  aux  pays  des  chimères.  Oh  !  les  beaux  songes,  les  doux  rêves 
que  je  fais  à  l'ombre  des  goyaviers  sauvages!  Tendres  songes  et  rêves  réconfor- 
tants que  jamais  personne  ne  saura  et  qui  seuls  procurent  un  peu  de  calme  à 
mon  âme  tourmentée  et  endolorie,  à  mon  cœur  fatigué  de  tant  de  souffrances, 
à  mon  être  qui  aspire  au  bonheur  suprême! 

Nous  campons  en  amont  du  sentier,  rive  gauche,  au  milieu  de  la  cachoeira. 
Notre  canot  a  de  nouveau  besoin  d'être  calfaté,  toute  l'étoupe  est  partie  sur  les 
pierres. 

Quand  la  fièvre  tient  une  proie,  elle  ne  la  laisse  pas  facilement.  Toute  la 
nuit  j'ai  la  fièvre  et  le  délire.  Dès  le  matin,  Estève,  qui  m'a  veillée  émet  timi- 
dement l'idée  de  retourner.  Je  le  reçois  de  telle  façon  qu'il  n'aura  jamais  plus 
la  velléité  d'en  reparler. 

']  juin.  —  Il  nous  reste  encore  huit  travessôes  avant  d'en  avoir  fini  avec  la 
Paciencia.  Nous  cherchons  notre  chemin  entre  les  pierres,  revenant  sur  nos 
pas  pour  prendre  un  autre  chemin,  abandonnant  celui-ci  pour  un  autre  plus 
mauvais.  Les  deux  premiers  travessôes,  rive  gauche,  sont  franchis  à  la  corde, 
pour  le  troisième  nous  devons  alléger  le  canot,  le  quatrième  est  passé  à  la 
corde,  au  cinquième  déchargement  complet.  T^e  sixième  et  le  septième  sont 
parcourus  à  la  perche  et  le  huitième  à  la  corde.  Nous  sommes  toujours  rive 
gauche,  la  rive  droite  étant  encombrée  de  |>etiles  îles  entre  lesquelles  courent 
de  minces  filets  d'eau. 

Nous  nous  arrêtons  pour  déjeuner  dans  une  petite  île  accostée  à  la  rive 
gauche.  Le  menu,  pour  vaiicr,  est  le  même  qu'hier  et  qu'avant-liier  :  c'est  du 


VOYAGE  AU  CUMINÂ.  (ir. 

tapir.  Malgré  tonte  ma  bonne  volonté,  mon  estomac  refuse  de  s'habituer  à 
cette  nourriture.  Je  viens  d'aillems  de  passer  deux  terribles  nuits  de  fièvre  qui 
sont  une  excuse  à  la  délicatesse  de  mon  estomac.  Mais  voici  que  la  question 
devient  épineuse  :  ou  manger  du  tapir  ou  ne  rien  manger.  J  ai  tellement  faim 
que  je  me  décide  à...  fumer  une  cigarette.  Ce  déjeuner  peu  substantiel  ne  me 
donnera  certainement  pas  d'indigestion. 

La  faim!  combien  d'estomacs  de  névrosés  voudraient  connaître  la  faim? 
Quand  j'étais  à  Paris,  je  ne  sus  jamais  ce  qu'elle  pouvait  être.  A  cette  heure,  je 
puis  enseigner  à  ceux  qui  le  désireraient  un  moyen  aussi  sûr  qu'excellent  pour 
arriver  à  éprouver  la  sensation  de  la  faim,  plutôt  désagréable  :  ils  n'ont  qu'à 
vovager  dans  les  régions  désertes  de  l'intérieur  du  Para. 

Les  premiers  jours,  le  premier  mois,  tout  \a  bien,  il  y  a  à  manger  dans  le 
canot.  Mais  après?  après,  c'est  le  régime  de  la  faim  quotidienne.  La  vie  est 
toute  d'aventure,  la  nourriture  est  incertaine,  aléatoire;  il  y  a  deux  jours  de 
diète  sur  trois,  le  poisson  ne  mort  pas  et  le  gibier  fait  défaut.  Alors  on  Anne 
et  l'on  oublie  presque  tout  en  suivant  les  nuages  que  forme  la  fumée. 

Quelle  délicieuse  chose  qu'une  bonne  cigarette  quand  on  a  bien  faim!  Mes 
dames,  vous  qui  pour  vous  distraire,  humez  de  délicieuses  cigarettes  de  barbe 
du  sultan,  vous  qui  du  bout  de  vos  jolies  lèvres  envoyez  si  gracieusement 
des  spirales  de  fumée  d'un  bleu  si  suave  que  votre  gaie  rêverie  s'éternise,  vous 
êtes  loin  de  supposer  que  de  pauvres  voyageurs  fument  de  très  mauvaises  ciga- 
rettes pour  oublier  la  faim  et  que  bien  que  bleue  la  fumée  leur  fait  voir  l'exis- 
tence tout  en  noir. 

Cachoei/a  (/o  Jacarc.  —  Trois  forts  travessôes  qui  nous  obligent  à  décharger 
entièrement  le  canot;  le  transport  des  bagages  se  fait  sin-un  pédral  au  milieu  de 
la  rivière,  le  canot  passe,  rive  gauche,  dans  un  petit  canal  accosté  à  la  rive. 

Des  collines  bordent  les  deux  rives,  une  colline  un  peu  plus  forte  qu'on  peut 
prendre  pour  une  petite  montagne  semble  en  amont  fermer  la  rivière. 

Un  fort  banc  de  rochers,  tenant  toute  la  largeur  du  cours  d'eau,  lui  fait  faire 
un  saut  d'environ  8  mètres  de  profondeur.  Les  bagages  sont  passés  et  nous 
allons  camper,  rive  gauche,  en  amont  du  saut,  laissant  le  canot  en  aval,  demain 
on  le  passera. 

S  juin.  —  Le  lendemain,  en  effet,  dès  le  matin,  on  hisse  le  canot  par-dessus 


64 


VOYAGE  AU  CUMINA. 


le  saut.  Pauvre  canot!  le  voilà  de  nouveau  comme  une  écumoire,  il  faut  le  cal- 
fatei'  et  le  braver  à  neuf. 

Pendant  que  Chico  et  Estève  sont  en  train  de  réparer  le  canot,  je  vais  avec 
José  couper  des  ananas.  Derrière  notre  campement,  il  v  en  a  ini  vérital)le 
champ.   Ce  sont  fie  petits  ananas  sauvages,  gros  comme  des  œufs  de  poides, 


L  do  Se 


acides  et  remplis  de  piquants.  Néanmoins,  je  les  trouve  excellents  et  j'en  veux 
faire  une  provision. 

Je  suis  en  train  de  faire  ma  cueillette.  Au  milieu  de  mon  occupation,  je  vois 
arriver  Chico  tout  essoufflé;  il  vient  m'avertir  qu'il  y  a  des  gens,  en  aval,  dans 
les  travessôes  d'amont  de  la  Pacienciâ,  que  certainement  ils  viennent  pour 
nous. 

Des  gens,  du  monde  dans  un  canot!  Qu'est-ce  que  cela  veut  dire?  Les 
hommes  que  j'ai  laissés,  en  bas,  étaient  bien  trop  malades  pour  avoir  pu  se 
mettre  en  voyage  aussi  vite.   Ce  ne  sont  pas  des  miens,  ce  ne  sont  pas  des 


VOYACJE   AU   CUMINÂ.  65 

Indiens,  car  il  parait  qu  ils  ont  des  cliemises  blanches,  qui  est-ce  donc?  Me 
voilà  tout  émotionnce. 

C'est  que  le  sort  a  toujours  été  dur  pour  moi,  et  la  succession  d'amères 
épreuves  dont  le  destin  m'a  gratifiée  a  rendu  mon  âme  trop  facile  à  émouvoir. 
Je  redoute  toujours  un  changement,  car  un  changement    ne  peut  être  qu'une 


nouvelle  douleur.  Ces  gens  qui  viennent  map[)orlent  nécessairement  une  autre 
déception. 

Je  vais  jusqu'à  la  live.  Il  y  a  eu  erreur.  Chieos'est  trompé.  Après  vérification, 
nous  constatons  que  ce  ne  sont  que  des  pierres,  sur  lesquelles  les  rayons  du 
soleil  levant  se  reflètent. 

Et  voilà  !  Ce  ne  sont  que  des  pierres.  Elles  ont  ému  des  gens  que  le  tigre 
n'effraye  pas,  pendant  un  instant,  elles  ont  causé  de  l'agitation  à  mou  àme  trop 
éprouvée. 

Une  petite  montagne  oblige  la  rivière   a   prendre   une    direction   nord-sud, 

9 


ce.  VOYAdK  AU   eu  M  IX. \. 

mais,  aussitùL  la  montagne  contournée,  nous  allons  clans  la  même  direetion 
ouest-est. 

iNous  passons  (len\  Iravessoes  assez  forts  pour  mériter  le  nomdeeaehoeiras. 
Mes  matelots,  n'étant  pas  forcés  de  décharger  le  canol  ni  de  le  transporter  par 
terre,  (jualilient  dédaigneusement  cette  cachoeira  du  nom  île  tra\essùes.  Le 
canal  est  accosté  au  pédral  de  la  rive  gauche. 

Nous  pénétrons  dans  un  étroit  canal  où  s'écoule  toute  1  eau  du  (iuminà.  In 
grand  pédral  est  à  droite,  un  autre  grand  pédral  est  à  gauche;  plus  avant,  nous 
nous  heurtons  à  une  violence  du  courant,  comme  nous  n'en  avions  pas  encore 
rencontré  dans  cette  rivière.  Nous  sommes  obligés  de  mettre  deux  cordes  sup- 
plémentaires, notre  Joaninha  avance  lentement  avec  deux  cordes  à  la  [noue 
et  une  à  la  poupe.  Les  cordes  sont  tellement  tirées  que  leur  grosseiu'  diminue 
de  moitié;  heureusement  que  ce  sont  des  cordes  neuves,  c'est  leur  premier 
voyage.  Nous  arrivons  à  vaincre  ce  courant,  il  nous  fait  mal  augurer  de  la  ter- 
rible cachoeira  qui  est  en  amont. 

Cachoeira  Resplendor.  De  petites  îles  à  contours  indécis,  des  pédrals, 
une  grande  île  montagneuse  faisant  tout  d'abord  croire  à  une  bifurcation  de  la 
rivière,  et  de  grandes  chutes  de  tous  les  côtés.  Là,  c'est  un  lilel  d'eau  au  milieu 
des  pierres,  plus  loin^  c'est  une  masse  énorme,  faisant  un  bruit  semblable  à 
celui  du  tonnerre.  Cela  est  beau,  très  beau,  d'une  majesté  impossible  à  rendre, 
mais  comment  allons -nous  passer? 

Je  commence  par  faire  transporter  les  bagages  en  amont  de  la  cachoeira, 
jusqu'à  la  grande  plage  qui  termine  la  grande  île  montagneuse.  Le  décharge- 
ment se  fait  par  le  pédral  accosté  à  l'île  rive  gauche.  Malgré  toute  leur  bonne 
volonté,  mes  matelots  ne  peu\ent  terminer  le  transport,  la  nuit  les  surprend. 
Ils  \\\:n  peuvent  plus,  ils  sont  épuisés,  et  cela  se  comprend  :  ils  oui  marche 
toute  l'après-midi  sur  des  pierres  qui  leur  hiùlent  les  pieds,  avec  un  dur  soleil 
sur  la  tète  et  par  une  température  asphyxiante;  je  crains  à  chaque  instant  de 
les  voir  tomber  de  fatigue. 

Arrivés  au  campement,  ils  ne  veulent  point  manger.  Estève  a  la  fiè\re  et  la 
jambe  dioite  très  enflée,  José  a  aussi  la  fièvre,  Chico  se  laisse  tomber  dans  son 
liamae,  sans  songera  changer  ses  \ètements  de  travail,  qui  soni  mouillés,  ])()ur 
ses  xèleuicMtsdc  uiiil,  (|ui  sont  secs.    Il  me  lau!  le  rcNcillei- cl  le  faire  clianger, 


VOYAGE  AU   CUMIN A.  fi7 

car,    dormir  avec   «les   vêtements  mouillés,  c'est  la  fièvre  poui'  le  lendemain. 

(itiilhcinio  est  frais  et  souriant;  avec  son  mauvais  rire,  il  est  là,  se  moquant 
des  autres.  Il  tombe  mal,  mes  hommes,  malades,  ne  sont  point  disposés  à  sup- 
porter ses  quolibets. 

Eslève  se  fâche,  et  japprendsainsi  queGuilhcrmo  travaille  aveeune  excessive 
mollesse.  Si,  devant  moi,  il  a  l'air  de  coopérer  àToHivre  commune,  par  derrière, 
à  cha«(uc  instant,  il  répète  à  mes  gens  qu'ils  sontliien  insensés  de  tant  travailler, 
(pi'il  vaut  bien  mieux  [)rendre  moins  de  peine,  aller  |)lus  doucement,  qu'ainsi 
je  me  dégoûterai  du  voyage,  que,  d'ailleurs,  ils  auront  quand  même  la  même 
somme. 

Il  leur  reproche  leur  obéissance,  leur  disant  (ju'ils  sont  liailès  comme  des 
esclaves. 

(iuilhcrmo,  ap|)ren<ls-ie  encore,  vole  au  sucre  tous  les  joins,  jxjur  se  faire  des 
chilx's'.  Il  se  dit  (|uc,  quand  il  n'\  aura  plus  de  vivres,  il  faudra  bien  retour- 
ner. C'est  véritablement  un  vilain  bonhomme,  un  triste  individu,  (pie  cet 
être-là.  Hypocrite,  foinbe,  menteur,  voleur,  il  a  tous  les  traits  caractéristiques 
auxquels  se  reconnaît  un  vrai  (ils  de  Mucambeiio,  il  a  tous  les  vices  que  doit 
posséder  le  descendant  de  ces  lâches  traîtres. 

Je  lui  parle  sé\èrement,  mais  seulement  pour  la  forme,  ,1c  sais  depuis  long- 
temps (|ue  ces  ^lucambeiros  sont  rebelles  à  toute  éducation,  à  toute  amé- 
lioration. 

L'âme  de  ces  hommes,  depuis  leur  naissance  éle\és  dans  la  fourberie,  est 
mauvaise  pour  toujoius.  Leurs  instincts  et  leurs  intérêts  sont  leurs  seuls  guides; 
ils  n'ont  aucune  idée  de  la  morale  universelle  qui  élève  l'homme.  Intellectuelle- 
ment et  moralement,  ils  ne  peuvent  être  nos  égaux,  je  ne  l'ignore  point,  et, 
bien  que  souffrant  de  leurs  vices,  j'éprouve  une  réelle  satisfiiction  d'amour- 
propre  en  pensant  que  je  leur  suis  supérieure  et  en  songeant  à  ce  qui  me  fait 
cette  su|)ériorité. 

Pendant  la  nuit,  un  violent  orage  nous  bouleverse  :  tonnerre,  grand  vent, 
pluie  l)attante,  l'ouragan  est  au  complet.  Notre  tente  est  presque  renversée, 
tout  est  inondé  d'eau,  hamac  et  moustiquaires. 

I.  ChUn\  farint*  tle  m.tnioc  df^layée  avec  de  IVan. 


fis 


VOYAGE  AU   nUMINA. 


Eslève  était  en  sueur,  nous  avons  mis  sur  lui  tout  <c  que  nous  avions  de  cou- 
vertes; heureusement  qu'il  n'a  pas  été  atteint  par  la  pluie.  Que  ferais-je  en  ce 
moment,  d'un  matelot  soutirant  d'une  pneumonie  dont  la  guérison  exigerait 
des  soins  qui  entraveraient  nos  projets?  Mais,  les  autres  et  moi,  nous  grelottons 
jusqu  au  matin;  ee  n'est  qu'un  accident  de  nos  voAages  d'exploration. 

()  juin.  —  Apres  a\oii-  examiné  successivement  le  canal  ri\e  di'oile  et  le  canal 


iuiIuuiifaniBÉiâi 


rive  gauche,  nous  nous  décidons  à  prendre  le  premier.  Pourquoi?  (>  serait  hien 
difficile  à  dire,  les  sauts  étant  aussi  mauvais  et  aussi  nomhreux  d'un  côté  que 
de  l'autre.  T>es  six  sauts  de  la  caehoeira  nous  mettent  dans  l'obligation  de  pas- 
ser le  canot  quatre  fois  au  sec,  au-dessus  du  pédral,  siu'  la  rive  droite  du  canal; 
il  y  en  a  pour  toute  la  journée. 

Je  vais  voir  et  photographier  le  lies  pie  iidor.  Mes  épreuves  ressemblent  à 
trois  dessins  indiens  paraissant  vouloir  représenter  des  tètes  ornées  de  l'acan- 
gatara.  L'acangatara  est  la  eoill'ure  de  plumes  cpic  les  Indiens  revêtent  dans 
leurs  i'cles. 


VOYAGE  AU   CUMIXA. 


(U» 


Je  suis  fomplètement  seule  sur  cette  plage  iléseite,  depuis  le  matin  jusqu'au 
soir.  Oli  !  la  belle  journée!  One  la  solitude  est  ai<réable!  J'v  aspire  avee  force, 
et  je  trou\e  délicieux  les  instants  que  je  passe  ainsi.  Ne  plus  entendre  causer, 
ne  pas  être  forcée  de  converser  avee  mes  gens,  qui  peuvent  travailler  sans  moi! 
T,es  anachorètes  n'étaient-ils  pas  de;'grands^épicinii'ns  en  allant  dans  le  di'sert 


pour  jouir  plus  complètement  de  la  solitude,  pour  avoir  un  peu  de  ce  honlieur 
qu'on  ne  peut  trouver  qu'en  soi-même. 

En  disant  (jne  je  suis  seule,  je  me  trompe,  car  j'ai  l'agréable  compagnie  diui 
couple  d'oiseaux-mouclies.  Ces  oiseauv  sont  si  beaux  (ju'on  ne  se  lasse  point 
de  les  admirer.  Leurs  mouvements  sont  prompts  et  gracieux.  Ils  se  rendent  avec 
la  rapidité  de  l'éclair  à  la  fleur  qu'ils  veulent  atteindre,  et  ils  ne  forment  plus 
avec  elle  qu'un  corps  aussi  délicat  qu'harmonieux,  qui  ne  lévèle  leur  présence 
que  par  un  imperceptil)le  battement  d'ailes.  A  peine  si  je  les  distingue  après 
leurs  divers  changements  de  direction,  mon  œil  ne  les  recoimail  qu'aux  éclats 


70  VOYAGE  AU   CUMINA. 

métalliques  lances  parleur  plumage  multicolore.  Il  n'y  a  que  les  métaux  et  les 
pierres  précieuses  qu'on  puisse  comparer  aux  reflets  brillants  de  ces  jolis  petits 
êtres. 

V  T  heures,  Jooninhn  est  en  amont  de  la  caclioeira  Resplendor.  La 
coque  de  mon  pauvre  canot  semble  avoir  été  passée  à  la  râpe,  et,  de  nouveau, 
il  faut  calfater  et  braver. 

10  juin.  —  Nous  doublons  la  pointe  de  terre  ferme  qui  se  trouve  en  amont 
de  la  plage  do  Resplendor  et  nous  voyons  dans  le  lointain  de  belles  raies  lumi- 
neuses d'un  blanc  argenté  paraissant  descendre  du  ciel  bleu.  Mes  gens,  peu 
esthétiques,  qui  d'habitude  n'apprécient  pas  les  beautés  de  la  nature,  font  une 
exclamation  admirative.  dette  chose  qui  nous  parait  si  belle  a  nom  (lachoeira 
Grande  et  sera  la  plus  ennuyeuse  à  franchir  de  toutes  les  cachoieras  ([ue  nous 
aurons  rencontrées  dans  ce  voyage. 

Cachoeira  Grande.  Cette  catai'acte  n'a  pas  moins  de  vingt  cl  un  travcssùes 
principaux  avec  beaucoup  de  rapides.  L'un  de  ces  travessôes  est  un  saut  d'une 
dizaine  de  mètres  de  hauteur. 

Les  quatre  premiers  d'entre  eux  sont  passes  à  la  corde  et  nous  allons  accoster 
au  pédral  qui  se  trouve  au  centre  de  la  rivière  :  c'est  le  meilleur  chemin  pour 
transporter  les  bagages. 

Chieo  et  José  commenVent  à  décharger  le  canot.  Pendant  ce  temps,  je  vais 
avec  Estève  et  Guilhermo  à  la  découverte  d'un  chemin.  Nous  traversons  la 
grande  île  qui  est  en  face  du  pédral.  Cette  île  est  une  région  bien  curieuse  avec 
des  pierres  hautes  de  di\  à  douze  mètres  et  une  grande  quantité  de  trous,  puis 
enfin  des  puits  de  sept  à  huit  mètres  de  fond  s'enfoncant  sous  l'île  en  galeries.  Il 
V  a  quelquefois  communication  entre  divers  ])uits,  d'autres  fois  le  ])uils  est 
traversé  par  un  fdet  d'eau. 

11  nous  faut  veiller  sur  nos  pas,  car  pour  un  moment  d'inattention  nu  de 
simple  maladresse  nous  risquons  de  revenir  infirmes  au  campement.  Souvent 
en  passant  au-dessus  d'un  de  ces  puits  nous  entendons  un  grognement  sourd 
que  nous  connaissons  bien  :  nous  avons  réveillé  un  sueuriji'i  '  et  nous  allons 
vile  plus  loin  pour  ne  pas  troubler  davantage  le  sommeil  d'une  bête  de  dimeu- 


,-y,i,  1. 


VOVAOK   AU   CUMINÀ.  71 

sioiis  oïdinairemenl  respeeUibles.  Il  faut  grimper,  escalader  d'énormes  pieries; 
|)uis,  quand  nous  arrivons  en  haut  de  ces  pierres,  nous  nous  laissons  glisser, 
moveu  rapide  mais  |)eu  moelleux  de  descendre  un  escarpemi'Ut. 

Après  une  heure  et  demie  de  cet  exercice,  je  charge  mes  hommes  d'aller  à  la 
découverte  et  je  les  attends  au  fond  d'une  clairière. 

Je  suis  depuis  une  heure  étendue  sur  les  pierres  attendant  tranquillement 
leur  retour  lorsque  soudain  j'entends  des  cris,  des  appels  éperdus. 

C'est  que  tlepuis  un  moment  mes  deux  matelots  partis  à  la  découverte  me 
croient  dévorée  j)ar  un  tigre  dont  ils  ont  relevé  les  traces;  ils  ont  sans  résultat 
exploré  plusieurs  clairières.  Ne  m'y  trouvant  pas  ils  se  sont  d(^à  vu  à  Fernando 
de  Noronha'.  Hélas  !  la  peur  seule  d'un  châtiment  est  donc  ma  sauvegarde 
pendant  ce  voyage. 

Ils  ont  découvert  un  chemin  où  il  n'y  aura  à  passer  le  canot  par  terre  qu'une 
seule  fois,  (l'est  dans  le  canal  rive  gauche  entre  la  terre  ferme  et  l'ile  des 
sucuriji'is. 

Nous  retournons  pour  déjeuner  au  pedral  ou  sont  restes  Chico  et  José.  Nous 
prenons  notre  repas  très  vile  et  ensuite  nous  nous  dirigeons  dans  ce  canal  rive 
gauche.  Je  \ais  avec  mes  gens,  ainsi  le  travail  se  fera  plus  prestement  et  surtout 
Guilhermo  le  paresseux  travaillera. 

Le  meilleur  chemin  est  fort  mauvais.  Le  canot,  bien  que  vide  ne  franchil 
les  travessôes  qu'avec  beaucoup  de  difllcuUés  et  une  somme  énorme  de  travail. 

Les  cinquième,  sixième,  septième,  huitième  et  neuxième  Iraxessùes  sont 
parcoiu'us  à  la  corde.  Pendant  que  nous  passons  le  septième  traxessâo  ariive 
une  forte  pluie  qui  ne  lombe  que  pendant  dix  minutes  et  rafraîchit  à  peine 
1  atmosphèi'c.  Cette  pluie  laisse  sur  le  canal  où  nous  sommes  une  buée  chaude, 
un  véritable  nuage  épais,  compact,  que  les  rayons  du  soleil  dissipent.  Le  nuage 
s'élève  en  colonnes  de  vapeur  et  disparait  aussi  vite  (ju'il  s'clait  formé. 

Le  dixième  travessào  n'étant  qu'un  saut,  Joaninha  passe  siu'  les  pierres  par 
la  rive  gauche.  Nous  montons  encore  le  onzième  et  le  douzième  travessào  et 
nous  voilà  en  amont  du  pédral  par  oii  les  bagages  ont  été  transportés.  Il  est 
presque  nuit,  nous  nous  arrêtons  dans  une  petite  île  rocheuse  au  milieu  de  ce 
pédral. 

I.    Famunlo  ,1.    Sonmim.   \nvj,nv  du  lilrsil. 


7'J  VOYAGE  AU  CUMIN  A. 

Il  luin.  — Nous  avons  employé  toute  la  matinée  à  franchir  les  treizième, 
quatorzième  et  quinzième  travessôes,  ce  sont  encore  des  sauts.  Dans  la  soirée 
nous  en  finissons  avec  la  cachoeira  Grande.  Le  canal  est  rive  gauche  entre  lui 
pèdral  et  quatre  petites  îles  accostées.  Nous  campons  et  nous  calfatons  le  canot 
à  la  bouche  de  l'igarapé  des  Roucouyennes'. 

Nous  en  avons  fini,  paraît-il,  avec  les   Cachoeiras    du   Cuminà.    Nous  ne 


lrf)u\erons  plus   que  fjuelques    rapides   ou    de  très  petits   tra\essùes. 

Ma  dernière  paire  de  caoutchoucs  est  restée  dans  la  cachoeira  Grande,  telle- 
ment usés  qu'ils  ne  tenaient  plus  à  mes  pieds.  Aussi,  en  ce  moment,  je  me  trans- 
forme en  cordonnier.  Je  savais  bien  qu'en  exploration  il  fallait  savoir  se  suffire 
à  soi-même,  s'appi-endre  et  s'attendre  à  faire  ini  peu  de  tout,  mais  se  faliriquer 
des  chaussures  est  plus  difficile  qu'on  ne  se  l'imagine.  J'arrive  à  confectionner 
de  bonnes  semelles  avec  de  la  corde,  le  dessus  du  pied  est  recouvert  avec  un 


I.   Igaiiipc  des  Roucouv  enues,  voir  Cliapiue  \  ill,  pages  1 1 1  et  siiiviintes. 


VOYAGE  AU   eu  MINA.  7;^ 

morceau  de  loilc  à  voile.  Cela  n'est  point  élégant  mais  peut  me  servii-,  c'est  le 
principal. 

Bien  que  j'en  sois  à  ma  huitième  année  d'exploration,  je  ne  suis  point  lonl- 
à-fail  revenue  aux  âges  primitifs,  je  soull're  énormément  de  vivre  .sans  confort. 
Que  dis-je?  Sans  confort?  Mais  je  manque  absoliunenl  des  choses  les  plus 
indispensables. 

Aussi,  lorsqu'après  a\oir   été  privé  de  tout  pendant  six  mois,  l'explorateni 


ilo    1  iiiiiio.  rivo  (li-i)iLo. 


re\ient  à  la  \  ie  civilisée,  letourne  là  où  chacun  jouit  des  bienfaits  (\v  la  société, 
une  folle  de  bien-être  s'empare  de  lui,  il  voudrait  user  et  abuser  de  tout  en 
même  temps.  Son  estomac  fatigué,  am-mié  par  les  privations,  se  détraque 
complètement  sous  l'eflbrt  (|u'il  réalise  pour  digérer  tout  ce  qu'(''tourdimeul  il 
absorbe. 

La  bouche  de  l'igarapc-  des  Houcouyennes  est  très  poissonneuse.  Nous  avons 
dix  gros  surubims,  ce  (|ui  fait  environ  vingt-cinq  kilogrammes  de  poisson.  Aies 
gens  en  profilent  pour  faire  bombance  pendant  une  paitie  de  la  nuit. 

Dans  les  déserts,  la  \  ie  est  alternativement  faite  d'abondance  et  de  disette. 
Les  poissons  sont  plus  régulièrement  cantonnés  qu'on  ne  le  croit  générale- 
ment. Aucun  animal  n'aime  à  vivre  isoh'  :  poisson,  gibier,  bètcs  de  toutes 
sortes,  se  réunissent  en  certains  |)()intsque  d'instinct  ils  trouvent  |)lus  agrt'-ables 


71  VOYACE  AU   CUMIN  A. 

ou  plus  propices  à  leur  subsislanee.  Aussi  la  nature  est-elle  là  fort  peuplée, 
plus  loin  ahsolumenl  d(''serte.  Alors  l'être  humain  en  certains  lieuv  trouve  tout, 
en  ahoiulauce  :  le  poisson  mord,le  gil)ier  pullule,  les  vée(étan\  mêmes  poussent 
à  l'inlini;  tandis  qu'en  maints  endroits  tout  lui  t'ait  dél'aul. 

I.es  jours  de  disette  nous  vivons  aux  dépens  de  nous-mêmes;  nous  mai- 
grissons tous  avec  ensemble,  sans  plaintes.  Les  jours  rl'ahondanee  mes  matelots 
absorbent  toute  la  journée  :  ils  mani^cnl  l'n  déeliargeaul  le  canot,  ils  mangent 
en  ramant,  ils  mangent  en  parlant,  el  la  nuit  ils  se  lèvent  pour  manger.  Mais  ce 
(pii  esl  permis  à  des  estomacs  habitues  dès  renfanee  à  un  pareil  régime  ne 
réussit  point  toujours  à  ini  eslomae  eiuopéen. 

.le  jeiine  très  bien,  je  passe  facilement  trois  ou  (juali'c  jours  à  ne  prendi-e 
qu'un  |)eu  de  llii'.  (hiand  a^ri^e  l'abondance  mon  estomac  est  inirailable,  il 
refuse  de  fonctionner,  je  ne  consomme  que  très  peu. 

Cette  nuit,  nous  recevons  la  visite  d'un  jaguar  qui  parail  avoir  un  penchant 
pour  Çhico.  Il  était  déjà  près  du  hamac  de  ce  dernier,  lorsque  riuilhermo,  <pii 
était  rc\eillé,  a  donné  le  signal  d'alarme.  Le  tigre  esl  loin  (pie  nous  nous 
frottons  encore  les  yeux. 

12  juin.  —  En  amont  de  l'igarapé  des  Roncouyeinies^  le  Cumiuà  prend 
la  direction  nord-nord-ouest.  Une  île  rocheuse  avec  une  grande  quantité  de 
pierres  dans  le  lit  de  la  rivière,  deux  petits  travessôes  ennuyeux  sans  être 
dangereux,  absence  complète  de  canal,  voilà  ce  que  l'hoiizon  nous  oll're  poiu' 
l'instant. 

Mes  matelots  sont  jo\cu\  sui'  les  eaux  calmes,  joyeux  de  n'avoii'  plus  de 
cachociras  à  passer,  joxcux  d'avoir  une  belle  rivière  large,  joyeux  surtout 
d'avoir  bien  mangé  toute  la  nuit  et  d'avoir  encore  du  poisson  pour  toute  la 
journée.  Et  ils  vont  tête  nue,  torse  nu,  pieds  nus  dans  la  grande  clarté  du 
soleil  sans  aucun  souci.  Ils  chantent  des  chansons  très  gaies  sur  des  airs 
tristes,  de  1res  mélancoliques  sm-  un  Ion  d'allégresse,  et  ils  sont  heureux  I 
(  hiani  à  moi,  je  vais  tristement  dans  la  lumière  blanche  du  ciel  bleu,  mon 
esprit  inquiet  soutire  d'un  mal  sans  remède,  et,  quand  viendra  l'heure 
dernière  que  mon  àme  ne  repoussera  pas,  elle  me  sera  plus  agréable  que  la 
tendre  clarté  du  matin  qui  m'était  si  doux  sous  mon  beau  ciel  de  France. 
Mais   il   s'agil    bien    ici   des   rêves  de  mon    imagination.  .T'ai   auli'c  chose  à 


\()Y.\(iK  AL    CUMIN  A.  T.". 

l'iiiie  que  tle  la  lilleraliire  ou  du  senlinieul.  Je  suis  iei  pour  Iraeei'  nu  levé 
exact  el  aussi  complet  que  possible  du  Rio  Cuminà,  sous-allluent  de 
l'Amazone.  Coupous  bien  vite  les  ailes  à  la  folle  du  loi^is,  et  mesurons 
des  angles,  prenons  des  altitudes,  voyons  longitudes  el  latitudes,  maxima  et 
minima  de  la  températm'e,  largeur  de  la  rivière.  Précisément,  voici  une  belle 
plage  que  le  Créateur  a  placée  là  tout  exprès  pour  que  je  puisse  y  faire 
mesurer  une  base. 

Nous  allons  à  la  perclie  d'une  allure  vraiment  surprenante.  Guilliermo 
prétend  que  nous  avons  la  marcbe  d'un  vapeur.  Il  serait  à  désirer  poiu-  mon 
voyage  que  l'abondance  régnât  tous  les  jours  dans  mon  enloiuage.  Il  est  viai 
que  mes  hommes  s'y  habitueraient,  et  l'habitude  gàtc  tout,  surtout  quand  il 
s'agit  de  bonnes  choses  susceptibles,  à  la  longue,  d  amollir  ceux  qui  en  usent 
journellement. 

En  aval  du  terminus  du  sentier  des  Indiens  Piànocotôs  est  une  grande  ile 
dont  le  canal  live  gauche  est  complètement  obstrué  par  le  sable.  Certainement 
l'eau  passe  là  l'hiver,  mais  en  ce  moment  la  plage  est  à  peine  humide. 

Je  fais  accoster  rive  droite  pour  voir  le  chemin  des  Indiens.  Ce  chemin  est 
ini  sentier  de  chasse  à  peine  tracé.  Les  naturels  peuvent  seuls  s'y  reconnaitre 
et  le  suivre  sans  s'égarer. 

A  l'entrée  du  sentier,  il  y  a  trois  btirvacds  :  une  toute  neuve  dont  les 
feuilles  doivent  avoir  été  coupées  depuis  peu  de  jours;  l'autre  est  de  I  année 
dernière  et  la  troisième  est  en  construction,  les  montants  sont  placés,  mais  les 
feuilles  de  la  toiture  manquent. 

Sous  la  bdiiacd  neuve,  nous  trouvons  un  arc,  des  llèches,  du  tapioca, 
de  la  cassave,  un  panier  contenant  des  colliers  de  perles  bleues  el  des  boutons 
de  porcelaines  blancs  et  rouges,  une  tangue  de  femme,  des  graines  sèches  de 
la  forêt,  du  'àX  de  coton  bien  (Hé,  un  fuseau  à  fder,  du  roucou  en  graines, 
dans  une  petite  calebasse  du  roucou  [)réjjare,  une  giande  calel)asse  avec  de 
l'eau,  y\ne  marmite  renversée  au-dessus  d'un  foyer.  Deux  fo\crs,  donc  t\i;\.\\ 
familles. 

Les  Indiens  étaient  iei  hier  ou  avant-hier  cl  ils  reviendront  bientôt 
puisqu'ils  ont  laissé  des  provisions.  Je  laisse  des  hameçons  au-dessus  de  I  arc 
et  des  (lèches,  et  des  perles  au-clessus  du  panier. 


7fi  VOYAGE  AU   C.UMINA. 

Au  i)Oi't,  je  compte  sept  pirogues  faites  avec  fecoi'oe  du  julaliy.  Elles  soûl 
cassées  et  liors  d'usage,  pas  une  n'est  en  état  de  naviguer.  Les  Indiens  sont 
donc  partis  en  amont  avec  une  pirogue  eu  état  de  les  transporter,  sans  cela 
ils  seraient  à  même  d'en  faire  une  et  les  femmes  seraient  ici  à  la  Ixiirticd 
ou  il  V  aurait  au  port  une  pirogue  en  état  de  remonter  la  rivière. 

Nous  poursuivons,  mais  il  n'y  a  plus  de  rire  ni  de  chansons.  Mes  matelots 
ne  parlent  que  d'Indiens  féroces  qui  vont  nous  iléelier  et  ils  ne  sont  point 
rassurés.  J'ai  l'air  d'èlre  très  absorbée  par  mon  travail  et  de  ne  pas  les 
entendre. 

Le  soir,  nous  nous  arrêtons  à  une  belle  |)Iage  où  il  y  a  de  très  jolis  araças 
d'une  assez  belle  venue,  ,1e  me  promène  un  peu,  je  prends  une  tasse  de  thé 
et  je  me  mets  à  révéler  mes  clichés.  INayaul  que  trois  châssis  à  ma 
disposition,  je  dois  faire  ce  travail  assez  sou\enl. 

Si\  clichés  à  révéler  pour  un  photograplie  bien  installé  dans  sa  clianil)re 
nuire,  cela  n'est  rien  à  (aire.  Mais  en  voyage,  assise  sur  le  sable  de  la  plage, 
avec  de  l'eau  tiède  c[ue  je  n'ai  pas  eu  le  temps  de  tillrer,  une  lanterne  qui 
n'éclaii-e  pas,  pour  chambre  noire  un  morceau  d'ctoll'c  sous  lequel  j'étoullé 
et  que  le  vent  soulève  de  temps  en  tem[)s,  il  faut  véritablement  me  faire 
violence  à  moi-même  pour  ne  pas  dans  un  moment  d'humeur  jeter  le  lt)ut  à 
la  rivière. 

I  J  Juin.  —  Celte  luiil  mes  gens  ont  peu  \)in\v  ne  pas  dire  point  dormi. 
Chacun  s'est  occupé  à  ouvrir  son  Winchester,  à  en  nettoyer  soigneusement 
chaque  pièce  à  le  cliarger  jusqu'à  la  bouche,  l'cudaut  ce  liavail,  ils  causent  à 
voix  basse,  ils  parlent  des  Indiens.  Guilhcrmo  (jui  csl  de  bcaucoiq)  le  plus 
vieux  est  loin  d'èlre  le  plus  raisonnable  de  ma  troupe  :  il  est  en  train  de  la 
démoraliser. 

1'  C'est  certain,  dit-il  à  ses  compagnons,  que  les  Indiens  nous  enverront 
des  llèches  empoisonnées.  La  "  Blanche'  >  ne  connaît  pas  le  danger,  c'est 
pourquoi  elle  va  toujours  de  l'avant;  mais  il  est  bien  sur  (|ui'  personne  ne 
reviendra    de    celte    e\pédili(m.    H    csl    préférable    d'avertir    Madame,    il    faut 

I.  La  V  BlaDchi'  >.  Il  hniiiiii,  est  le  uom  lé  plus  (hilleur  que  les  ^ois  de  l'iulcrieur  Inunenl  a  nuus 
donner.  Quand  ils  vous  disent  n  minha  brauca  u.  c'est  qn'ils  veulent,  ou  s'excuser  d'une  faute  ou 
niellre  voire  fjénérosilé  à  couU  ibulioii. 


VOYAGE  AU   CUMIN  A.  77 

qu'clli'  retomiu'  si  elle  ne  veut  [)as  moiiiii-  cl    nous   enlrin'ner  a\ei-   elle   dans 
sa  perte.    >> 

(le  n'esl  point  mal  pense  de  la  part  d'un  indisidu  ([ni  ne  soni;e  <iu'à 
inlei  rompre,  (ju'à  empêcher  de  fuiii'  un  vo\ai;c  qui  l'ennuie.  Le  lendemain 
matin  j'altends  trancjuillement  (|uc  l'un  li'eux  ose  me  eommimiquei' 
l'averlissement     de     Guiliiermo.     .J'ai     la     Terme     résolution     de     débarquer 


Ciicli(ifi];i  da  l'aricnci.i,    lea   Lrois    premier. '^    eliuLe 


immédiatement  celui  qui  me  parlera  de  retour.   Tous  sont  restés  silencieux. 

Nous  partons  de  très  honne  heure,  à  5  heures  et  demie.  A  8  heiu'es,  nous 
arrivons  au  confluent  <lu  l'an'i  et  du  Aliu'api,  les  ileux  allluenls  principaux 
du  (lumiiià. 

Il  est  curieux  de  constaler  la  l'aeililc'  avec  laqLielle  on  déeoiuage  des 
hommes  sans  volontc'  ni  énerj^ie.  Mes  [)auvi'es  matelots  jeltent  des  rei^ards 
elFarés  sur  les  deux  rives,  le  canot  est  toujoiu's  tenu  au  milieu  de  la  rivière. 
S'il    nous    arrivait    une    flèche    en    ce    moment,    ils    ploui^eraient    à    la    liàte. 


78  VOYAGE  AU   CUiMlNÀ. 

ils  iiR'  laisseraiciil  sciik',  Ws  Mljaiuloiiiiciaicnl  loul,  ils  oiiUlieiaiciil  la  r'iiosc 
principale,  c'est  qu'un  de  nos  rilles  \aul  mieux  <jue  loules  les  tleclies  des 
Indiens. 

On  ne  |)eut  raisonner  la  crainte  mêlée  de  superstition.  I^es  premiers 
liommes  s'effrayaient  des  sorciers,  de  choses  desquelles  nous  rions  aujourd'hui. 
—  Des  matelots,  munis  d'armes  précises  dont  un  seul  coup  mettrait  des 
centaines  d'Indiens  en  fuite,  ont  peur  de  {lèches  peut-être  inoffensives,  à  coup 
sûr  bien  inl'érieures  si  on  les  compare  à  nos  balles. 

D'ailleurs,  que  m'importent  les  flèches  des  Indiens,  seraient-elles  empoi- 
sonnées? La  mort  n'est  rien  de  bien  terrible.  Elle  est  plutôt  im  repos 
bienfaisant  après  une  vie  agitée  et  malheiu'eusc.  Je  comprends  à  celle  heure 
de  ma  triste  existence  le  «  du/ce  /-r/'/igeriiu/i  »  dont  pailcnl  les  marliri'S 
funèbres  des  premiers  chrétiens  à  Rome. 


CHAPITRE   VI 

Uio  Pani,  montée,  descente.  —  l'r-elic  iiifi-uitiieuse.  —  Tiinbo.  —  Préparalil's  eonlro  les 
liiiliens.  —  Igarapp  Iiiiarara.  —  C.ani|)eiiient  indien.  —  Femmes   indiennes.  —  Inventaire. 

—  [nntile  attente.  —  La  raaloca.  —  'l'apéra  Es[)irito  Santo.  —  Cachoeira  do  Carapo  r;rande. 

—  Les  earruios.  —  Igarapé  S.  Antonio.  —  l'eau  de  sucnriju.  — •  Effet  [)roduit  par  le  campo. 

—  Cachoeira  do  Cliico.  —  Morro  do  Toeantins.  —  Souvenirs  laissés.  —  Un  grand  igarapé. 

—  Tapir  au  bain.  —  Tous   malades.  —   Guiliiermo  et  ses  gémissements.  —   Exercice  de 
patience.  —  Jaguar.  —  Cachoeira  da  Ouça.  —  Je  laisse  Chico  et  Guilhermo.  —  En  amont 

>  avec  deux  matelots.  —  Toujours  pas  de  gibier.  —  La  faim.  —  Une  capiouara.  —  Estève 
l)lessé.  —  Retour  au  campement  de  Chico.  —  Tristesse  du  retour.  —  Le  pétrole  est  (ini. 
--  Ciiez  les  Indiens.  —  Bonne  ciiasse  et  lionne  i-ivière. 


A  ciiviion  lia  kilomt-tre  avjint  la  coiidiience  du  Parti  et  du  Murapi  que  nous 
allons  monter  et  descendre  l'im  après  l'autre  pour  reprendre  ensuite  leCuminâ, 
l'eau  de  la  rivière  est  noire  rive  droite  et  blanche  rive  gauche,  mais  d'un  blanc 
sale,  d'une  couleur  suspecte  qui  ne  me  dit  rien  de  bon.  Ce  bras  de  i>aucli(' 
pourrait  bien  être  une  rivière  à  sczàcs  '. 

Le  Rio  Pariï,  à  son  embouchure,  mesure  i  t  i  mètres,  il  ressemble  plutôt  à  mi 
ruisseau  qu'à  une  grande  rivière.  Tout  de  suite,  en  amont,  il  comt  vivement, 
mais  il  n'a  pas  de  fond;  notis  passons  avec  peine  notre  petit  canot  au  milieu 
des  pierres.  Parmi  ces  pierres  deux  ont  des  dessins  indiens". 

Un  petit  travessâo,  que  nous  franchissons  à  la  perche,  est  suivi  d'inie 
cachoeira,  il  nous  faut  alléger  le  canot  et  continuer  à  la  corde. 

Guilhermo  veut  faire  des  baptêmes  à  son  idée  et  il  est  très  offusqué  que  je 
n'écrive  pas  aussitôt  les  renseignements  précieux  qu'il  daigne  me  donner.  Nous 
dépassons  un  amas  de  petits  cailloux  émergés  sur  une  longueur  et  sur  une 
largeur  de  3  mètres,  au  milieu  est  un  génipa  étiolé. 

I.  Sezôcs.  fièvres  intermittentes, 
■j.  Voir  la  ]il:uiclie  <lo  piclogiaphie. 


S(i  VOYAGE  AU   CUMIN  A. 

«  Celte  ile,  me  dit  Giiilliermo,  s'appelle  Vll/ui  licdiiiidd .  M;i(l:ime  n'écrit 
pas  le  nom  de  celle  île?  )>  Sur  un  non  1res  sec,  il  regarde  les  aiilres,  il  pi'cnd  un 
air  1res  vexé  et  il  a  l'air  d'insinuer  que  «  vraiment  Madame  ne  fait  pas  bien  son 
travail.  » 

Nous  nous  arrêtons  à  une  petite  plage,  à  un  coude  de  la  rivière,  mais  c'est 
en  vain  que  chacun   pèche,   l'oint  de  poisson,   jtas   une  seule  piranha.  Nous 


avons  i)ient()l  l'explicalion  de  celle  pénurie;  un  peu  en  amont,  à  un  campe- 
ment d'Indiens,  nous  voyons  du  limiio'  pr('l  à  élre  jele  à  l'eau.  T>es  Indiens 
enivi'eut  le  poisson  du  l'arû  avec  du  timho,  cl  nous  buvons  de  celle  eau! 

La  rivière  est  un  peu  plus  large  qu'à  l'emliouchure,  elle  a  de  i  m)  à 
200  mètres.  Oiielques  collines  apparaissent  sur  la  rive  droile,  depuis  le 
eoniluent   le   |)avs  est  sans   relief. 


I.    Timho,  |,l.inti 
gflls. 


iloiil  lin  ^c  sc'il  puni-   liicr    Ii-   puisson, 


VOYAGE  AU  CUMIN  A.  81 

Nous  campons  rive  gauche,  en  terre  ferme,  à  la  terreur  de  mon  entourage 
qui  préférerait  demeurer  dans  une  petite  île  où  nous  reposerions  très  mal,  mais 
où  les  Indiens  ne  pourraient  nous  surprendre. 

Guilhermo  devient  tout  à  fait  insupportable.  Si  je  le  débarquais? 

\'\jidii.  —  11  parait  que  c'est  aujourd'hui  que  nous  allons  voir  la  maloca', 
lencontrer  ces  terribles  Indiens.  jMcs  hommes  sont  un  peu  lassiucs  parce  que 


JovNiMU  v;i  jiar  terri 


les  ritles  sont  chargés;  les  couteaux-[)oignards  et  les  sabres  d'abatis,  très  bien 
aiguisés,  coupent  comme  des  rasoirs. 

Ces  préparatifs  ne  me  conviennent  guère,  il  esl  rare  qu'ils  n'occasionnent 
des  accidents.  Le  civilisé  peureirv  a  sou  fusil,  l'Indien  effrayé  a  son  arc  et  ses 
(lèches  empoisonnées;  les  voilà  tout  à  couii  en  présence,  ils  se  regardent, 
s'observent  avec  défiance;  un  mouvement  insignifiant,  un  geste  mal  interprété 
suffisent   pour  faire,  d'un  côté,  partir   la  flèche,  de  l'autre,  riposter  avec  du 

I.  Maloca,  maison    indiciini'. 


82  VOYAGE  AU  CL  MINA. 

plomb.  Et  une  tribu  bonne  et  tranquille  avant  la  visite  des  civilisés  devient 

braba  et  liostile. 

Je  veux  bien  que  mes  matelots  soient  prêts  a  se  défendre  au  besoin,  mais  je 
leur  recommande  expressément  de  ne  se  servir  de  leurs  armes  qu'à  la  dernière 
extrémité,  de  ne  tirer  que  si  j'en  donne  le  signal. 

Ils  ne  peuvent  cacher  l'ennui  que  leur  cause  mon  ordre.  Pour  me  faire 
changer  d'avis  ils  essayent  de  m'impressionner.  Ils  me  répètent  leur  éternelle 
phrase  :  «  liidio  nào  e  gente  é  bicho  do  matlo.  »  — L'Indien  ce  n'est  pas  un 
homme,  c'est  un  animal  du  bois.  —  A  quoi  je  réponds  qu'eux  sont  des  brutes, 
il  n'v  a  point  à  en  douter,  tandis  que  les  Indiens  sont  meilleurs  et  leur  sont 
supérieurs  au  point  de  vue  moral  comme  au  point  de  vue  intellectuel. 

Ils  sentent  que  je  vais  me  fâcher  et  ils  s'empressent  de  me  promettre  qu'ils 
feront  comme  je  le  ilésire. 

JNous  laissons  rive  gauche  les  deux  bouches  de  l'igarapé'  Imararà,  distantes 
l'une  de  l'aulrc  d'environ  «Soo  mètres. 

A  "  h.  /|o  m.,  à  un  campement  indien,  rive  droite,  nous  apercevons  trois 
femmes  qui  s'enfuient  dans  la  forêt.  La  dernière  a  un  cnfani  sur  les  bras  et  un 
autre  qu'elle  (raine  par  la  main. 

Leur  peau  est  d'un  jaune  très  clair,  leurs  cheveux  sont  coupés  comme  ceux 
des  hommes  sur  le  front  et  laissés  dans  toute  leur  longueur  par  derrière.  C'est 
la  dernière  (pie  j'ai  le  mieux  remarquée,  elle  n'avait  point  de  tangue  et  ses 
deux  seins  ressemblaient  à  deux  blagues  à  tabac  vides.  C'était  d'un  elTet 
inattendu  et  tout  à  fait  risible  que  de  voir  ces  deux  mamelles,  affolées  comme 
leur  propriétaire  elle-même,  s'élancer  dans  l'espace,  puis  revenir  battre  sur 
la  poilrinc  poiu'  s'claiicer  de  nouveau. 

•le  les  appelle  lacln  (sœin),  je  leur  offre  des  perles,  des  miroirs,  mais  la 
peur  est  trop  forte,  elles  ne  m'écoutent  pas,  elles  fuient  encore  plus  vite. 

Nous  accostons  à  l'endroit  d'où  les  femmes  sont  parties.  Je  rencontre  trois 
barracas  à  peu  près  neuves,  une  autre  en  construction,  un  énorme  boucan, 
et  huit  chiens  petits  et  maigres  qui  aboient  désespérément  en  se  tenant  toujours 
à  une  bonne  distance  de  nous,  de  vrais  chiens  d'indiens. 

Sur  le  boucan  :  un  couata,  deux  singes  rouges,  six  trahiras,  deux  couriviatas, 
deux  surubims;  en  bas  du  boucan,  une  marmite  de  fabrication  indienne  avec 


VOYACE  AU   CUMIN  A.  ><Z 

(lu  poisson  qui  a  été  déjà  hoiicaiii-  et  qui  a  été  bouilli  avec  du  piment  :  voila 
ce  qui  tombe  sous  nos  veux.  Je  fais  retirer  la  marmite  afin  (]U('  le  j)oisson  ne 
brille  pas  pendant  l'absence  des  bidiennes. 

Sons  les  ùdr/riras  sont  dis|)ersés  neuf  arcs,  vingt-trois  (lèebes,  ein([  tubes 
de  baml)ons  contenant  des  pointes  de  flèches  empoisonnc-es  au  curare,  une 
tangue  très  bien  faite  avec  des  perles  blanches  (dans  le  l)as  de  la  langue  ime 
grecque  est  dessinée  en  bordure  a\ec  des  perles  bleues),  de  la  cassave  enve- 
loppée dans  des  feuilles  de  balourous,  et  une  ancienne  boite  de  conserves  en 
fer-blanc  contenant  une  paire  de  ciseaux,  un  peigne  de  fabrication  indienne 
et  un  fragment  de  petit  miroir. 

Je  m'installe  dans  un  hamac,  hamac  de  couleur  et  d'odeur  de  roucou  cl 
j'attends.  Tous,  hommes,  femmes  et  enfants,  sont  cachés  dans  le  bois  et  nous 
surveillent.  En  vo\ant  nos  intentions  pacifiques  peut-être  se  montreront-ils? 
Je  l'espère. 

Je  fais  préparer  le  (h-jeuner  et  nous  déjeunons.  Nous  attendons  encore  et 
personne  n"ap|)rochc.  J'avance  un  peu  \ers  le  bois,  du  côte  où  je  les  ai  vus 
s'enfuir;  j'ap|)elle,  je  |)arle  ouayana  à  haute  voix,  l/éelio  seul  répond  à  mes 
offres  tentantes  :  •<  )  rpc'  icc'  cnlioiiroii  ?  icc  aroiia  ?  »  —  Ami,  veux-tu  des  perles, 
un  miroir?  —  Je  ne  sais  que  cioire,  peut-être  ne  comprennent-ils  pas  le 
ouavana. 

Comme  sœur  Anne,  je  ne  vois  rien  venir;  vers  ii  heures,  je  me  dc'cide  à 
partir  et  je  laisse  des  cadeaux  :  des  |)erles  et  des  hameçons. 

A  midi,  nous  trouvons  un  abatis  à  l'extrémité  d  une  grande  direction  :  c'est 
la  demeure  des  Indiens  Piânocotôs.  —  Je  parlerai  de  ma  visite  et  des  mœurs  de 
ces  Indiens  Pi;uiocot(')s  au  chapitre  XI,  voir  pages  i")i  et  suivantes. 

Après  avoir  fait  connaissance  avec  ces  Indiens,  nous  jiartons  à  5  heiu'es  et 
demie  et  nous  continuons  notre  route  en  amont. 

]Mes  gens  sont  surpris,  ils  ne  me  cachent  pas  l'élonnement  fpi  ils  ont  eu  en 
m'entendant  parler  aux  Indiens  un  langage  qu'ils  ne  connaissent  jjas.  Du 
moment  qu'ils  ignorent  que  je  sais  quelques  langues  indiennes,  ils  concluent 
que  je  suis  un  peu  sorcière  et  leur  admiration  pour  moi'se  mêle  d'une  certaine 
crainte. 

Nous  campons  dans  une  petite  de,  en  face  de  la  bouche  d'ini  igarapc.  Inutile 


84  VOYAGE  AU   CUMIN  A. 

de  dire  que  ma  troupe  n'a  pas  ferme  l'(eil  de  la  nuit,  elle  s'allendait  à  cliaque 
instant  à  être  attaquée  par  les  Indiens. 

i5  iuin.  —  Nous  laissons  rive  gauche  la  lapera  de  l'ispirito  Sa/it-o,  la  dernière 
installation  des  Mucamheiros  en  fuite,  (luilliermo  l'aflirme  du  moins,  il  reeon- 
nail  fort  bien  l'igarapé  qui  est  eu  amont,  mais  je  reste  iuerédule,  ear,  à  Templa- 


.li)\NiMi\    naufr. 


cernent  qu'il  me  montre,  il  va  de  gros  et  grands  arbres  de  bois.dur.  Je  a  ois  des 
aeapus  dont  le  bois  est  incorruptible  et  un  paô  d'arco  avec  de  belles  fleiu's  d'ini 
jaune  d'or.  Le  pao  d'arco  est  de  la  famille  des  ébénaeées.  Il  y  a  ^  iugt-cinq  ans 
à  peine  cjue  les  Miicambeiros  sont  descendus  daus  ces  régions  et  le  pao  d  arco 
ne  peut  pas  en  si  peu  de  temps  atteindre  une  grosseur  semblable  a  celle  que 
mon  arbre  a  atteint.  Une  fois  de  plus  Guilliermo  est  dans  l'erreur. 

Avant  le  déjeuner,  nous  voyons  des  carrascas,  rivegauclie,  puis  un  vainpinho 
(petit  eampo),  toujours  même  rive. 


VOYAGE  Al    CIMINA.  8r. 

La  rivière  s'élargit,  elle  mesure  près  <le  joo  mètres  el  arrive  à  400  mètres  de 
lai'geiir  à  la  cachoeira  do  Gampo  grande. 

Me  voilà  donc  arrivée  à  ces  fameux  Campos  gerâes  qui  ont  déjà  motivé  trois 
explorations.  Il  est  vrai  que  les  trois  commissions  exploratrices  ont  négligé  de 
faire  le  levé  et  ont  oublié  de  fournir  nn  rapport  '. 

Cachoeira   do  Campo  i^rande.   Elle  a  trois  travessôes   avec  un  minimum 


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RPH^n^^HI^É^Éââ^'  :.•  r^ 

:^a^^^^^l 

(^acliui'iia  Hespleiidor.  dessins  indiens. 


d'eau.  Le  canal  est  rive  droite,  sur  la  rive  gauche  entre  lile  et  la  terre  ferme, 
le  canal  est  à  sec,  nous  passons  sans  décharger,  mais  avec  beaucoup  de  travail. 

De  la  cachoeira  do  Campo  grande  à  l'igarapé  .S.  Antonio,  le  lit  de  la  rivière 
a  de  très  grosses  pierres  à  effleurement.  Nous  cherchons  notre  cliemin  en  reve- 
nant plusieurs  fois  sur  nos  pas. 

Nous  bivonaquons  à  la  bouche  de  l'igarapé  S.  Antonio.  C'est  de  cet  igarapé 
que  M.  Couto  a  commencé  son  sentier  qui  devait  avoir  son  point  terminus  à 

I.    Vnii-  Campos  gci-iies.  Cliapitir  X,  pages  i  i  i   et  suivantes. 


sfi  voya(;e  au  cumina. 

Obidos,  sur  lAmazone.  Guilliermo  me  dit,  qu'à  six  heures  de  la  bouciie  de 
l'igaiapé,  où  nous  sommes,  en  auiont,  il  v  a  deux  bons  canots  que  M.  Coulo 
a  laissés. 

Ce  soir,  je  vais  me  coucher  fucliée  a\ec  moi-même.  Ne  me  trouvant  pas  assez 
fatiguée  par  une  rude  journée  de  travail  au  soleil,  je  viens  de  passer  plus  de 
deux  heures  pour  dépouiller  un  sucinijii  de  i>  m.  3o  de  longueur,  je  n'ai  rien 
fait  qui  vaille.  Chico  me  voit  dépitée,  il  m'assure  qu'il  en  tuera  un  autre  encore 
plus  grand.  Fort  bien,  mais  quand  il  en  tuera  un  autre,  il  n'est  peut-être  pas 
bien  sûr  que  j'aie  l'idée  d'avoir  une  peau  de  sucurijû. 

iC)  juin.  — Nous  allons  devant  nous  ayant  toujours  le  eampo  sur  la  rive  gauche 
et  la  forêt  sur  la  rive  droite.  A  celte  même  rive  droite,  \\n  peu  en  amont  de 
l'igarapé  de  S.  Antonio,  est  une  pierre  dessinée. 

L'ellet  magique  que  le  eampo  exerce  sur  mes  gens  est  incroyable  :  ils  sont 
joyeux,  ils  chantent,  ils  ne  pensent  plus  aux  Indiens,  et  c'est  en  vain  que 
Guilliermo  veut  insinuer  qu'il  est  possible  qu'il  y  ail  dans  le  haut  des  Indiens 
féroces,  personne  ne  l'écoute. 

Guilhermo  se  plaint  depuis  deux  jours  que  l'auriculaire  de  la  main  droilc  lui 
fait  grand  mal,  je  crains  qu'il  n'ait  un  panaris. 

Nous  passons  une  cachoeira  avec  un  seul  travessâo.  Gette  cachocira  n'a  pas  de 
canal,  nous  allons  où  nous  pouvons,  au  milieu  de  petites  lies  et  de  grosses 
pierres. 

('nchoeira  do  Cliico.  La  malchance  me  poursuit,  mais  nous  verrons  bien 
qui  l'emportera  ou  du  destin  que  j'ai  rencontre  si  souvent  contre  moi,  ou  de  ma 
volonté  toujours  vaillante  et  tenace. 

Dans  cette  cachoeira,  un  seul  petit  canal  est  praticable,  encore  est-il  obstrué 
par  des  branches.  Ghico  va  le  nettoyer.  En  voulant  couper  une  branche  avec 
un  sabre  qui  avait  été  affilé  en  prévision  d'une  lutte  avec  les  Indiens,  il  se  fend 
le  second  orteil  du  pied  droit.  La  coupure  est  proprement  faite,  le  coup  de 
sabre  est  donné  de  main  de  maitre.  Chico  perd  du  sang  en  cpianlilé. 

Le  perchlorure  de  fer  dilué  n'arrêtant  pas  l'iK'morragie,  je  lui  mets  du  per- 
chlorure  de  fer  :  le  sang  est  enfin  refoulé,  mais  Chico  est  à  peu  près  inutilisé. 
Nous  traversons  cette  petite  cachoeira  à  la  corde  et  nous  contituions  lentement 
noti'c  roule  avec  une  rame  i\v  moins. 


VOYAGE  AU   CUMI.NA.  87 

Nous  avons  en  ce  moment  le  campo  des  deux  côtés  de  la  rivière,  un  beau 
eampo  avec  des  berges  escarpées  tombant  à  pic,  d'une  hauteur  moyenne  de 
j  à  6  mètres. 

Sur  la  rive  droite,  et  à  une  très  petite  distance  de  la  rive,  se  trouve  le  Alorro 
Tocantins  qui  doit  son  nom  au  docteur  Toeanlins.  Cie  dernier  est  monté  sur 
une  petite  colline  de  Go  mètres,  altitude  relevée,  et  presque  entièrement 
déboisée.  11  a  gravé  ses  initiales  G.  T.  sin-  un  petit  arbre,  souvenir  bien 
éphémère. 

C'est  une  tendance  générale  de  vouloir  laisser  quelque  chose  de  soi  ini  peu 
partout  où  l'on  passe,  f/homme  périssable  n'est-il  pas  outrecuidant  quand 
il  trace  des  em[)reinles  qu'il  croit  inellacables  de  son  court  séjour  sur  la  terre. 

Ici,  dans  cette  rivière,  trois  explorateurs  ont  avant  moi  visité  ct\s  beaux 
camjjos.  Le  l*ère  Nicolino  marqua  avec  un  clou  la  date  de  son  passage  au- 
dessous  des  dessins  indiens  de  la  cachoeira  Hes[)lendor,  l'eau  a  complètement 
eflacé  cette  date  de  1.S76.  he  docteur  Tocantins  a  mis  ses  initiales  sur  un  arbre 
l'arbre  est  bien  |)rès  de  mourir,  il  n'en  a  plus  (pie  pour  quehpies  aimées. 
\\.  i'.oido  a  donné  son  nom  à  ime  île. 

Et  moi,  ne  laisserai-je  rien?  Je  j)ense  en  mon  C(eiu'  qu'il  vaut  mieux  me  l'aire 
petite,  demeurer  ina|)erçue.  l'oin-  la  créature  humaine  tout  passe  promptement. 
Se  faire  oublier,  oublier  soi-même  est  l'idéal  de  la  vie.  Il  est  bon  d'oublier  la 
l'aligne,  le  dégoût,  la  tristesse  et  l'ennui. 

l'j  juin.  — (iuilhermo  s  est  plaint  toute  la  nuit.  Ce  matin,  sans  m'en  demandei- 
l'autorisation,  il  s'abstient  de  tout  travail.  Clneo  gouverne  le  canot  à  sa  place 
Tout  il'abord,  je  suis  portée  à  me  fâcher.  Après  réflexion,  je  trouve  un  moyen 
plus  pratique  :  du  jour  où  il  ne  travaille  plus,  je  ne  le  pave  pas.  Il  faut  toujours 
prendre  les  gens  par  leur  côté  sensible  pour  en  l'aire  quelque  chose. 

Nous   allons    toute    la  journée  dans  la   chaleur   étouHlinte  du   soleil,    nous 
laissons  de  nombreux  igarapés  sur  les  deux  rives.  La  rivière  coule  doucement 
serpentant  mollement  dans  une  même  direction.  Elle  est  étroite,  puis  s'élar£,'it 
pour  se  rétrécir  ensuite. 

Mon  regard  se  promène,  charmé  par  le  brillant  paysage  de  lumière  qui  se 
déploie  devant  moi.  De  nombreuses  espèces  de  papillons  voltigent  sur  de  petites 
plages  ou  autour-  de  quelque  arbre  en  fleurs.  .le  ne  sais  vraiment  ce  qui  me  ravit 


88  VOYAGE  AU   CUMINÂ. 

le  plus  ou  (lu  luillaiil  ciel  hieu  ou  tle  Féclat  des  fleurs  ou  des  vives  couleurs  des 
papillons. 

A  I  heure  de  l'après-midi,  nous  nous  trouvons  en  face  de  la  lixicie  par- 
lagée  en  deux  bras  :  celui  de  la  rive  gauche  est  plus  large  el  celui  de  la  rive 
droite  a  plus  de  courant. 

Nous  entrons  dans  le  bras  rive  gauche,  il  est  très  profond  à  l'embouchure; 
les  grandes  perches  de  4  et  5  mètres  de  longueur  ne  parviennent  pas  à  en  lou- 
cher le  fond,  nous  allons  à  la  rame.  Nous  avons  fait  à  peine  un  kilomètre  que 
voilà  la  rivière  obstruée  par  trénormes  pierres  avec  1res  peu  «l'eau.  Si  nous 
suivons  cette  voie,  il  nous  faudra  décharger  ioaniiiha  et  la  pousser  ou  la 
porter  sur  les  pierres  pendant  plusieurs  kilomètres.  Et  après  aurions-nous  de 
l'eau?  J'en  doutc^  aussi  nous  ballons  prutlemnient  en  retraite  et  nous  allons 
prendre  le  bras  de  la  rive  droite  qui  a  meilleure  ligure  cl  semble  vouloir  nous 
mener  plus  avant. 

Les  la|)i;s  d'ici  n'ont  jamais  vu  Ihommc.  lin  voici  un  qui  est  en  tiain  de  se 
l)aigner,  il  ne  se  dérange  pas  à  notre  a|)proche,  il  vicnl  même  assez  ])rcs  de  la 
poupe  du  canol  pour  que  (Ihico  puisse  lui  donner  un  coup  de  rame  sur  la  tète. 
H  est  inutile  de  le  tuer,  nous  ne  pourrions  l'emporter. 

Nous  campons  sur  une  petite  plage  rive  droite.  Nous  sommes  tous  malades  ou 
en  Irain  de  le  devenir.  Çhico  soullre  de  son  pied  blessé,  (luilhermo  de  son 
pauaris,  José  et  Estèvc  brisés  par  le  travail  se  plaignent,  sont  courbatures  outre 
mesure.  Moi,  de  mon  coté,  je  me  nourris  fort  mal  depuis  plusieurs  mois  et 
Je  suis  d'une  faiblesse  excessive. 

Estève  et  José  déploient  la  tente  avec  des  mouvements  lents  et  fatigués.  Je 
fais  l'infirmière,  je  soigne  le  pied  de  Chico  et  j'essaye  de  fermer  sa  blessure 
toujours  ouverte,  je  perce  le  doigt  de  Guilhermo  :  c'est  tout  ce  que  je  puis.  Je 
me  laisse  tomber  dans  mon  hamac  en  oubliant  non  seulement  de  dîner,  mais 
aussi  d'alhnncr  mou  inséparable  cigaiette. 

Je  suis  dans  mon  hamac  et  je  voudrais  bien  dormir.  Cela  est  impossible  avec 
(iuilherm(j  qui,  à  côté  de  moi,  gémit  sur  tous  les  tons.  Quand  je  suis  prête  à 
céder  à  un  sommeil  réparateur  et  mérité,  un  :  «  Ah!  Jésous!  )>  aigu,  me  fait 
sursauter.  Chico  se  plaint  également,  mais  plus  discrètement. 

i8  juin.  —  Je  ne  pense  pas  pouvoir  travailler  tout  le  jour  au  soleil.  Je  me 


VOVAC.E   AU   CIMIXA.  X9 

lève  fatiguée,  brisée,  sans  énergie,  sans  volonlé,  sans  le  désir  de  voyager  aujour- 
d'hui. Je  voudrais  pouvoir  rester  ici,  me  reposer  et...  dormir. 

La  rivière  se  continue  calme,  je  la  trouve  beaucoup  trop  calme.  Je  voudrais 
une  grande  cachoeira  bien  ennuyeuse.  J^a  difficulté  me  fouetterait  le  sang  et  me 
ferait  oublier  Guilhermo.  Car  Guilliermo  est  là,  toujours  à  mes  côtés,  gémissant 
à  haute  voix,  sa  plainte  continuelle  nous  exaspère  tous. 

Je  ne  connais  pas  un  exercice  plus  salutaire  pour  s'exeicer  à  la  patience  que 


Urspli-nilor,  tiavess.'io  d  auionl. 


de  placer  derrière  ou  devant  soi  un  nègre  qui,  sur  tous  les  tons  bas  comme 
aigus,  toute  la  journée  et  toute  la  nuit,  crie  à  vos  oreilles  des  «  Ah!  Jésous  » 
successifs  que  le  plus  dur  tympan  ne  peut  supportei*. 

Cela  me  fait  l'eftèt  du  «  toujours,  jamais  »  que,  dit-on,  une  voix  ftiit  conti- 
nuellement entendre  aux  damnés.  Ah!  Guilhermo!  tu  ne  comprendras  jamais 
la  beauté  de  cette  philosophie  :  «  Le  silence  seul  est  grand,  tout  le  reste  est  fai- 
blesse. )' 


".M)  VOYAdE  AU   CTMINA. 

In  igarapé,  rive  gauclic,  à  peu  près  de  la  largeur  de  la  rivière,  a  un  débit 
d'eau  presque  nul.  (l'est  tout  ce  que  nous  rencontrons  l'après-midi. 

Sur  le  soir,  nous  avons  uni'  petite  émotion,  agréable  :  lui  animal  traverse  la 
rivière  un  peu  en  aval  du  point  où  nous  sommes.  «  Lue  biclie!  »  dit  Kstève, 
et  vite  nous  rebroussons  chemin,  escomptant  déjà  un  excellent  rôti  pour  notre 
dîner.  Oli!  déception!  le  mirage  de  l'estomac  est  plus  perfide  encore  (jue  celui 
des  veux.  Plus  près  de  l'animal,  notre  biche  se  trouve  être  un  jaguar  de  belle 
taille.  Cependant  la  poursuite  continue  ;  ce  n'est  plus  à  sa  chair  que  nous  en 
voulons,  c'est  à  sa  peaii. 

ÎSous  accostons  à  la  rive  en  même  temps,  à  lo  mètres  les  uns  des  autres. 
Estève  et  José  sont  à  terre  aussitôt  que  le  jaguar^  mais  l'animal  fait  un  bond 
prodigieux  et  disparaît  sans  qu'on  puisse  lui  tirer  une  balle.  Et  je  rencontrerai 
encore  des  gens  pour  me  conter  des  histoires  de  jaguar!  T.e  jaguar  poursuivant 
l'homme,  se  jetant  sur  lui  aussitôt  qu  il  l'aperçoit! 

J'en  veuv  à  celui-là,  il  aurait  bien  pu  me  laisser  sa  peau. 

Nous  campons  en  amont  de  la  cachoeira  da  Onrn,  une  cachoeira  de  deux 
travessôes  très  secs  que  nous  passons  à  la  corde,  le  canal  est  rive  gauche. 

Je  ne  tiens  plus  debout,  le  sommeil  me  terrasse  et  la  faim  me  talonne.  Il  n'\ 
a  rien  à  manger,  je  tombe  inerte  dans  mon  hamac. 

Après  quelques  heures  insuffisantes  de  sommeil,  je  suis  réveillée  brusque- 
ment par  un  <•  Aya!  Jésous!  »  strident.  Cela  paraît  être  le  cri  d'une  personne 
qu'on  assassine.  Toute  bouleversée,  les  yeux  pleins  de  sommeil,  je  me  lève  pré- 
cipitamment. C'est  Guilhermo  qui,  ne  pouvant  fermer  l'o'il,  prétend  ne  pas 
laisser  dormir  les  autres.  Il  a  peut-être  cru  trouver  ainsi  un  noiiseau  movcn 
pour  suspendre  notre  voyage.  Je  ne  serais  pas  étonnée  qu'il  eût  combiné  de 
me  rendre  tout  à  fait  malade  en  me  privant  totalement  de  sommeil,  alors  (jue 
je  suis  déjà  assez  éj)uisée  par  le  manque  presque  absolu  de  nourriture.  El  je 
soigne  son  doigt  quatre  et  cinq  fois  par  jour! 

i<)/u//i.  —  Je  fais  lever  José  et  je  lui  commande  d'aiguiser  mon  couteau- 
poignard  et  de  me  faire  la  pointe  en  pointe  de  lancette.  Et  voilà  que  cet  imbé- 
cile de  Guilherrao  se  met  à  pleurer  comme  un  enfant.  Il  croit  que  je  veux  le 
saigner  et  porte  déjà  la  main  à  son  cou.  Ce  n'est  point  à  sa  vie  que  j'en  veux^ 
c'est  à  son  doigt.  Je  lui  ou\re  à  l'endroit  qui  le  fait  le  plus  ^oud'rir,  il  ne  sort 


VOVACK  AU   cr.MlNÀ.  01 

que  (lu  sani;,  je  ne  sais  plus  que  faire.  Le  palieut  tlil  que  celte  saignée^  la  sou- 
lagé, tant  mieux.  Je  vais  me  recoucher,  en  lui  disant  avec  un  grand  sérieux  : 
«  Guilhermo,  si  demain  ce  doigt  ne  va  pas  mieux,  il  faudra  que  je  vous  le 
coupe.  » 

Le  20,  a  midi,  je  n'y  tiens  plus,  je  suis  en  colère,  je  suis  enragée,  je  suis  au 
|>ai()\ysme  de  la  fureur,  ma  patience  est  à  iioul,  et  je  dis  : 

n  C.liico,  accoste,  l'^stèsc  et  ,losé,  d(icliai-gez  le  canol,  vous  ne  laisscrc/.  fjue 
les  trois  sacs  où  sont  nos  hamacs,  la  lente,  de  la  iarinc  [lour  une  dizaine  de 
jours,  nos  lides  et  nos  lignes  pour  pèciier.  » 

Cet  ordre  est  piomptement  exécuté,  .l'ahantlonne  (iuillicrmo  jus(ju'à  moi) 
retour,  par  chaiiléje  laisse  C.hico  avec  lui.  Je  m'en  vais  avec  .los("  et  EsicNc;  si 
CCS  deux-là  tombent  malades,  je  continuerai  le  \()\agc  toute  scide. 

In  canota  peu  près  \idc,  et  tieux  hommes  en  saute-  et  de  volonté,  voilà  des 
cléments  pour  faire  un  voyage  rapide.  La  figure  agacée  que  j'avais  tlepuis  quel- 
ques jours  est  complètement  disparue.  Elle  est  restée  sans  doute  avec  Guil- 
hermo, mes  nerfs  sont  calmés,  mes  matelots  en  paraissent  enchantés.  Joa- 
iiinha  bondit  joyeusement  et  rapidement  sous  les  fortes  poussées  de  mes  deux 
matelots  dont  l'ardeur  ne  faiblit  pas. 

La  rivière  est  |)lus  belle,  la  lumière  plus  éclatante,  le  ciel  plus  bleu,  les  rives 
])lus  gaies.  JNTon  courage  renaît,  le  dégoût  qui  m'envahissail  sans  (jue  je  puisse 
le  surmonter  est  là-bas,  en  aval,  avec  Guilhermo. 

Nous  passons,  rive  droite.  La  rive  gauche  a  de  nombreuses  bouches  d'iga- 
rapés,  la  rivière  devient  de  plus  en  plus  étroite.  Le  cam|)o  parait  plus  joli 
encore,  aussi  bien  sm"  une  rive  que  sur  l'autre. 

Nous  partons  de  bonne  heure  et  nous  campons  lard.  Tout  serait  pour  le 
mieux,  si  nous  ne  souffrions  pas  autant  de  la  faim,  .le  sais  bien  qu'il  faudrait 
s'arrêter  pourchasser,  mais  nous  pouvons  perdre  un  jour  ou  deux  sans  certi- 
tude de  gibier,  il  est  préférable  de  marcher  et  de  patienter. 

Généralement,  le  soir  nous  avons  un  poisson,  c'est  presque  toujours  une  tra- 
hira, encore  est-elle  maigre,  si  maigre  que  nous  ne  pouvons  plus  ni  voir,  ni 
parler  de  trahiras.  Lne  fois,  nous  entendons  nn(^  bande  de  pécaris.  Mes  deux 
hommes  vont  dans  leiioiset...  ne  rapportent  rien. 

f>a  faim  est  un  despote  tyrannique  (jui  ne  fail  aucun  crcilil.  Xous  décidons 


it2 


VOYAGE  AU   CUMIN  A, 


d'essayer  de  mangei-  de  la  chair  de  capiouara.  .luslemenl  en  voici  une  sur  la 
rive,  elle  allaite  son  petit.  Je  tire,  je  lue  la  capiouara,  je  i^lesse  le  petit,  Estève 
le  saigne  et  le  dépouille,  José  va  chercher  du  bois  et  fait  du  feu,  el  xoilà  ma 
victime  dans  la  marmite. 

dette  marmite  sent  vraiment  bon.  Pourquoi  faut-il  que  ce  capiouara  si  jeime 
soit  si  mauvais?  José  s'abstient  d'v   toucher,  il  est   (i\é  sur  la  viande  de   cet 


Caehopira  Grande,  ranal  cciilial. 

animal.  Estève  el  moi  nous  nous  servons  copieusement  et  dès  la  première  l)ou- 
ehee  nous  vomissons.  (Jn  ne  me  reprendra  plus  à  user  de  la  poudre  et  du 
plomb  pour  tuer  des  eapiouaras. 

José  repart  et  revient  avec  un  iguane.  De  loin,  cette  bète  inoffensive  parait 
très  méchante  rpiand  on  voit  les  grandes  épines  qui  couvrent  son  dos.  Notie 
iguane  devait  être  un  bisaïeul  dans  sa  famille,  (hiand  il  a  bouilli  une  heure 
dans  la  maimilc  il  est  aussi  dur  qu'avant  d'aller  au  feu,  je  le  laisse  el  je  déjeune 
d'un  chibc. 


VOYAdE   AU  CUMINÂ. 


Déjeuner  d'un  cliibé,  diiier  diine  cigarette  m'arrive  souvent.  Je  songe  à  la 
\\e  civilisée,  je  léve  au  eoniort  que  je  n'ai  plus;  et,  du  fond  de  mon  cœui', 


Cuclioeira  Griimli-.  —   Lu  canal. 


d'un  endroit  (|ue  je  ne  connaissais  pas  avant  ce  voyage,   monte  une  révolte 
contre  le  destin. 

En  buvant  mon  chibé,  je  me  ra|)pel[e,  avec  tristesse,   un   autre  déjeuner  à 
l'ara,  déjeuner  où  je   fus  conviée  chez  un  potentat  choyé  de  la  fortune,  (ict 


9i  VOYAGE  AU   t'.lMINA. 

lieureux  élait  de  ceux  pour  lesquels  la   vie  a  toujours  ele  honue.  Il  liouvait 
que  je  mangeais  peu  et  il  me  dit  d'un  air  convaincu  : 

«  Je  comprends,  Madame,  que  vou>;  ne  vous  habituiez  pas  à  aimer  la  table, 
car  après  vous  souffririez  beaucoup  plus  dans  vos  explorations.  » 

Il  élait  difficile  d'être  plus  cruellement  aimable.  Ab  !  mon  amplivliion,  clicz 
lequel  on  déjeune  si  bien,  quel  plaisir  j'aurais  a  vous  avoir  ici  huit  jours  scii- 
lemcnl  avec  moi.  A  ous  y  gagneriez  énormément,  car  vous  n  auriez  plus  l'idée 
de  faire  des  réflexions  sarcastiques  à  de  |)au\res  vovageurs  dont  vous  connai- 
triez  mieux  le  sort. 

Dans  un  Iravessào  Estc>e  se  blesse  au  pied  gauclie,  il  marche  bien  dillicile- 
nuMil. 

I^i\c  gauche  est  une  pelite  capuera  indienne  déjà  vieille  île  cini]  ou  six  ans. 
J.a  rivière  est  de  [)his  en  plus  étroite  et  a  j)eu  d'eau,  c'est  déjà  lui  igarapi-. 

Ri\e  gauche,  encore  l'igarapé  Senhor  Joào  est  un  peu  en  amont,  rive  droite, 
est  cehii  d'Agua  prêta.  Puis  la  rivière  est  petite  el  sèche,  avec  des  travessOcs 
rapprochés  et  peu  d'eau.  Nous  ne  pouvons  aller  plus  loin  avec  notre  canot. 

Aujourd'hui,  24  juin,  jour  de  la  Saint-Jean.  Ce  jour  d'allégresse,  en  pays 
catholique,  est  aussi  un  jour  de  joie  pour  moi.  J'ai  donc  fait  ce  voyage,  le  voilà 
qui  s'avance.  iMalgré  la  malchance  qui  m'a  poursuiv  ie,  malgré  les  mauvais  sou- 
haits cpii  m'accompagnaient,  malgré  les  prédictions  sinistres,  j'ai  heureusement 
terminé  ma  course.  Joie  du  dex'oir  accompli,  joie  éphémère  déjà  partie  sur  les 
ailes  du  vent  du  campo  avec  le  premier  coup  de  rame  du  retoiu-,  je  te  salue! 

A  2  h.  i5,  nous  sommes  de  retour  à  la  bouche  de  l'igarapé  d'Agua  [)rcta 
où  nous  nous  arrêtons  jusqu'au  lendemain.  Estève  sort  trois  surubims  de  l'eau  : 
nous  avons  de  la  nomriture  pour  demain. 

2J  /itin.  l'u'tuur.  —  Il  est  5  heures  et  demie,  nous  sommes  prêts  a  partir,  luie 
sombre  tristesse  m'envahit.  Il  faut  donc  descendre,  retoiu'uer  stupidement, 
sans  aventure,  (ics  rivières  désertes  sont  étonnantes  île  tranquillité.  ()ii  revient 
aussi  sûrement  <|ue  de  la  3Iade!cine  à  la  l'Iace  de  la  Hépubli(|uc.  (l'est  déso- 
lant! 

Je  m'attendais  a  trouver  quelcjue  chose  d'insolite  a  la  source  de  celte  rivière, 
je  ne  savais  pas  au  juste  quoi,  c'était  infini  dans  ma  pensée,  mais  je  désirais 
un  péril  quelconque.  Par  exemple,  des  hidiens  brahos  auraient  été  une  ren- 


VOYAGE  AU   CUMIN  A.  IK, 

contre  exquise.  Lue  l)lanclie  el  deux  noirs  lombaiil  au  milieu  d'une  Iribu 
d'Indiens  féi'oees  avee  photographies  à  rajipui  du  réeit,  cela  aurait  ('■le  ch-ama- 
lif|ue,  il  y  aurait  eu  du  eharme,  mais  rien,  absolument  lien. 

l'^t  nous  deseentlons  I  igarape  Paru  du  liio  (luminà.  Aies  matelots  sont  ravis, 
leur  joie  se  manifeste  par  de  vigoureux  coups  de  rames,  des  cris,  des  rires. 

Eslève  me  regarde  avee  ses  deux  bons  yeux  fidèles.  Il  ne  comprend  pas  que 
je  sois  triste,  puisque  j'ai  fait  mon  voyage  justpi  au  point  où  je  voulais  arriver. 
Je  lui  tlemandc  pourquoi  il  est  si  gai. 

"  C'est  que,  dit-il,  je  suis  heureux  de  retourner  où  il  \  aura  du  monde,  je 
n'aime  pas  vivi'C  dans  ces  déserts,  et,  depuis  que  nous  a\ons  \ii  celle  ea|)uera 
indienne,  je  pense  à  chaque  instant  voir  surgir  des  Indiens  ùraùos.  La 
nuit,  José  el  moi,  nous  ne  dormions  (jiie  l'un  auprès  de  l'autre,  aussi,  nous 
sommes  l)ien  eoutenls  de  revenir.  ■ 

Et,  [)our  bien  me  montrer  sa  joie,  il  rame  avec  plus  de  force  el  jette  un  cri 
prolongé  qu'il  module,  un  cri  sauvage  à  faire  mourir  de  jalousie  un  Indien  de 
grand  bois. 

INous  ne  nous  arrêtons  point  pour  le  déjeuner;  le  poisson  ayant  élé  boucané 
pendant  la  nuit,  nous  n'a\ons  pas  besoin  de  faire  de  feu.  Estève  el  José  ont 
chacun  un  l)ol  rempli  de  farine  de  manioc.  A  côté,  sur  le  banc  du  canot,  ipi'ils 
n'ont  même  pas  eu  la  précaution  de  laver,  ils  placent  du  poisson  el  du  sel;  ils 
mangent  du  meilleur  appétit  ce  mélange  de  boue,  de  feuilles  sèches,  d'insectes 
et  d'aliments  di\ers.  Heureux  estomacs! 

Nous  avons  vraiment  bien  marché.  Nous  arrivons,  pour  cam|)er,  à  la  P/aia 
hcuila^  où  nous  avions  déjà  dormi  en  montant,  si  bien  cpie  les  picjuets  de  la 
lenle  sont  prêts,  il  v  a  tlu  bois  pour  le  ciùsinier,  il  ne  nous  man([ue  (jue  l'indis- 
pensal)le,  du  poisson  ou  de  la  ^ian^l(^  Nous  ne  pouvons  prendie  de  surubims, 
bien  qu'il  y  en  ait  sûrement,  puisque  Estèveen  a  péché  en  cet  endroit,  il  v  a  trois 
jours;  nous  tuons  dcuv  jacarés. 

iC)  juin.  - —  Nous  continuons  notre  descente  a\  ec  une  boinie  allure.  Je  suis 
étonnée  de  voir  que  ces  deux  matelots,  après  tout  ce  qu'ils  viennent  d'endurci', 
puissent  encore  dépenser  lanl  de  forces. 

Tonte  somnolente  el  bercée  par  la  cadence  des  rames  qui  frappent  leur  à  tour 
le  bordage  du  canot,  alanguie  par  une  chaleur  ardente,  je  ne  suis  pas  à  même 


Dfi 


VOYAGE  AU  CUMIN  A. 


d'apprécier  la  belle  nature  qui  se  déroule  à  mes  yeux.  C'est  en  vain  que  j'essave 
de  réagir,  je  ne  vois  les  choses  qu'imparfaitement. 

De  petiles  lianes  enlacent  de  gros  arbres,  semblables  à  de  minuscules  serpents 
qui  les  étoufferont.  Ces  arbres  sont  en  quantité  innombrable,  il  eu  pousse 
jusque  dans  le  lit  du  ruisseau;  ils  sont  entourés  de  tant  de  végétations  différentes 
que  ces  plantes  vivaces  et  fécondes  se  multiplient  à  l'intini,  s'emparant  de  la 


rivière  comme  du  sol,  et  me  fout  douter  que  je  sois  au  milieu  d'iui  cours 
d'eau. 

La  force  de  production  de  la  nature  est  au-dessus  de  toute  supposition,  le 
canot  glisse  et  passe  à  peine  sous  les  branches  qui  se  croisent  et  s'entrecroisent. 
Au  loin,  la  cime  touffue  et  gracieuse  des  palmiers,  seprojeltanl  sous  les  couleurs 
éclatantes  du  ciel  équatorial,  au  coucher  du  soleil,  me  portent  à  rcver  à  tout 
autre  chose  qu'aux  explorations. 

Où  êtes-vous^  beaux  rêves  qui,   autrefois,   me   montriez  ces  forêts   vierges 


VOYAGE  AU  CUMINA. 


sous  un  aspect  enchanleur,  avec  des  Indiens  splendides,  un  inconnu  merveil- 
leux? Tout  cela  s'est  évanoui  au   souffle  de  la  réalité. 

Et     après     avoir      perdu     l'espérance,     je     perds    encore     les     illusions. 


Cachoeira  t'.iaiulc.  le  iiicillt'iir  clic 


Nous  voici  au  campement  de  Cliico.  D'ici  à  notre  point  d'arrêt  en  amont, 
nous  avons  mis  cinq  jours  pour  monter  et  deux  pour  descendre.  A  mon  arri- 
vée, Chico  s'empresse,  mais  Guilliermo  ne  vient  même  pas  me  saluer,  sous  le 
fallacieux  |)rélexte  que  son  doigt  lui  fail  toujours  mal.  Je  lui  donne  une  leçon 


98  VOYAGE  AU   r.lMINÂ. 

de  politesse  dont  il  se  souviendra.  Au  mo^en  âge,  on  se  servait  dans  les  pavs 
civilisés  de  moyens  mnémotechniques  pour  donner  aux  enfants  la  mémoire  de 
certains  faits.  Guilliermo  n'étant  pas  un  être  raisonnable,  je  me  sers  avec  lui  de 
ce  même  procédé. 

Chiqiiinho  a  tué  une  biche  pendant  mon  absence,  el,  aussitôt  qu'il  nous  a 
vLis,  il  a  mis  mon  couvert.  La  nappe  et  la  serviette  sont  très  blanches,  il  a  fait 
la  lessive,  et  il  me  sert  un  cuissot  boucané  d'une  succulence  sans  égale. 

Nous  n'avons  plus  de  pétrole,  le  peu  qui  nous  restait  avant  été  em|)loyé  à 
fabriquer  du  brai  pour  le  canot.  Il  va  falloir,  maintenant,  faire  du  feu  toutes  les 
nuits.  Nous  fabricjuons,  avec  du  brai,  des  chandelles  informes  dont  nous  ne 
nous  servirons  que  dans  les  grandes  occasions. 

1"^  juin.  — ■  Nous  partons  par  un  temps  gris,  le  ciel  est  bas,  le  soleil  se  cache 
et  Guilhermo  gémit  toujours.  Il  est  assis  sur  le  banc  de  l'avant,  et  le  vent 
m'apporte  une  odeur  nauséabonde  qui  m'incommode  tellement  que  je  suis 
obligée  de  le  faire  changer  de  place.  C'est  à  croire  que  cet  homme  est  un  tout 
bien  homogène,  que  tout,  chez  lui,  n'est  que  pourriture,  aussi  bien  son  sang 
mêlé  que  sa  conscience  viciée  et  son  intelligence  tournée  vers  le  mal. 

Dans  la  clarté  du  ciel,  bien  à  découvert,  sur  la  plus  haute  branche  du  plus 
grand  arbre  de  la  rive,  une  aigrette,  avec  un  long  cou,  im  long  bec,  se  tenant 
sur  une  seule  patte,  ressemble  à  une  boule  de  neige  suspendue  entre  le  ciel 
bleu  elle  vert  métallique  du  feuillage.  Elle  nous  regarde  passer  dédaigneusement, 
paraissant  avoir  conscience  d'être  une  beauté  parmi  les  beautés  équatoriales 

Et  mon  canot  docile  court,  court  toujours,  laissant  derrière  lui  les  montagnes 
el  la  forêt,  le  campo  et  les  plages  broussailleuses;  il  court  sans  repos,  par  la 
chaleur  et  par  la  pluie,  par  le  zéphir  et  par  le  \ent  des  tempêtes.  .Te  l'aime,  mon 
canot  obéissant.  Peut-être  aurons-nous  lui  sort  commun  et  seions-nous  brisés 
tous  les  deux  avant  d'avoir  fini  notre  lâche,  avant  d'arriver  au  port! 

'5o  juin.  —  Nous  avons  dormi  en  aval  de  la  cachoeira  do  (lampo  grande, 
(l'est  ici  que  nous  laissons  ces  l)eaux  campos  odoriférants,  si  gais,  si  sains,  avec 
leur  vent  frais  ininterrompu.  Nous  allons  vovager  de  nouveau  dans  la  sombre 
forêt  vierge,  sans  air,  où  l'on  ne  respire  que  d'acres  odeurs  chargées  de  puan- 
teurs fétides  et  évoquant  l'idée  d'un  immense  charniei'  plein  de  corps  en 
décomposition. 


VOYAGE  AU   CL" M IX A.  ii'.i 

Nous  déjeunons  clans  l'ile,  en  amont  de  la  maloca.  Aussitôt  que  les  Indiens 
nous  aperçoivent,  ils  nous  appellent,  ils  nous  crient  sur  tous  les  tons  :  i/e'pr  ! 
lunnuiijc !  Ils  ne  nous  laissent  [)as  le  temps  de  Unir  notre  repas.  Après  avoir 
pris  et  embarqué  les  provisions 'qu'ils  nous  ont  préparées',  nous  conliiuions 
noire  \o\age  en  a\al,  sans  nous  arrêter  à  la  maloca,  ou  nous  ne  voulons  point 
camper.  Il  est  bon  d'être  très  loin  des  Indiens,  quand  bien  même  ils  sont  nos 
amis,  pour  conserver  leur  amitié.  Te  n'oul)lie  pas  cette  sage  précaution. 

Le  lendemain,  dès  le  matin,  nous  voyons  trois  tapirs  et  nous  en  tnons  deux. 
Celte  rivière,  où  je  pénétrais  a\ec  prévention,  m'a  procuré  deux  choses  que  je 
n'avais  point  désirées  :  l'amitié  des  Indiens  Pianoeol(3s,  qui  pourront  me 
tiéclier  un  de  ces  jours,  et  une  provision  de  viande  de  tapir,  qui  certainement 
nous  rendra  malades. 

N'avons-nons  pas  tort  d'avoir  di's  préventions  conti'e  les  gens  ou  contre  les 
choses?  d'avoir  des  amitiés  ou  des  haines?  l'onr  avoir  mie  meilleure  place  au 
soleil,  pourquoi  jouer  des  coudes  à  en  meurtrir  le  voisin?  La  vie  vaudrait-elle 
donc  la  peine  d'être  vécue? 

1.  VdIi   Cliapiue  XI.  panes  i  jl   cl  siiivaulcs. 


chapitre:  VII 

Rio  Murapi,  montée,  descente.  — Largeur.  —  Pierre.s  dessinées.  —  Une  caclioeira.  —  Cam- 
pements indiens.  —  Nouvelle  peur  de  mon  équipage.  —  Idée  ingénieuse  de  Guilhermo.  — 
Ses  mensonges  mis  au  jour.  —  Mes  gens  reprennent  courage.  —  Capuera  indienne.  — 
Campo  sur  la  rive  gauche.  —  Caclioeira.  —  Visite  pendant  un  bain.  —  Un  signal.  — 
Igarapé  de  Campo  grande.  —  Dessins  indiens.  —  Retour  de  l'igarapé.  —  Dans  le  Murapi. 
• — Arrêt.  —  Colline  belvédère.  —  Retour.  —  Les  Oyaricoulets.  — Tiistesse.  —  Manière 
pratique  de  voyager.  —  La  rivière  sèche  rapidement.  —  ,Toâo  et  Marlinlio.  —  Mes  gens 
mangent  et  causent.  —  Confluent. 


2  jnillvt.  —  ÎMiii'api  !  Ton  eau  sombre  est  d'un  si  beau  noir  qu'elle  assombrit 
davantage  mon  âme  déjà  si  triste. 

Le  Murapi,  formateur  rive  droite  du  (luminà,  mesure  à  son  emliouchure 
I02  mètres.  Je  me  dispose  à  le  remonter,  au  grand  mécontentement  de  Guil- 
hermo, qui  ne  croyait  pas,  après  ses  histoires  eiha vantes  dludiens  hrahos 
fjue  je  me  serais  décidée  à  v  naviguer. 

De  même  que  le  Parti,  le  Murapi  est  presque  à  sec  aussitôt  en  amont  du 
confluent.  Rive  droite,  de  grosses  pierres  avec  des  dessins  indiens'. 

Les  rives  sont  basses  et  marécageuses  :  il  y  a  toujours  un  marais  sur  une  rive 
ou  sur  l'autre;  la  végétation,  ra])ougrie,  est  la  même  que  celle  du  Cuminà,  de 
l'igarapé  des  Roucouyennes  à  la  bifurcation. 

Une  caclioeira,  au  milieu  d'un  pédral,  nous  oblige  à  décharger  complètement 
le  canot  et  à  le  passer  à  vide. 

Rive  droite,  en  amont  de  la  caclioeira,  nous  vovons  un  campement  indien 
déjà  vieux  d'au  moins  deux  ans.  Toujours  même  rive,  dans  un  petit  igarapé, 
se  trouvent  des  bariaeas  neuves  et  un  grand  boucan  avec  des  traces  d'un  pas- 
sage récent.  \  oilà  de  nouveau  mes  matelots  efïrayés. 

I,  Voir  la  ))laiiclie  de  pictogrnphie. 


VOYAGEVAU  C.LIMINLV. 


101 


Ils  ne  C'iianlent  plus,  ils  ne  courent  plus,  leurs  yeux  fouillent  le  ri^a^e  avec 
inquiétude,  on  dirait  des  bêtes  traquées,  ils  rament  mollement,  sans  hruit,  cela 
jiarce  que  Guilliermo  leur  a  farci  l'esprit  d'hisloires  d'huliens  féroces. 

Au  déjeuner,  nous  nous  arrêtons  à  un  cam|)emcnt  indien  où  il  y  a  six  barra- 
cas  et  un  boucan  recouvert  avec  des  feuilles  du  |)almier  inajà.  JMes  gensmanoent 
vite,  pour  partir  d'un  endroit  qu'ils  jugent  périlleux;  ils  parlent  bas,  ils  se  eon- 


Cachueiia  Grand 


sultent  avec  une  inquiétude  \  isible,  ils  ne  peuvent  dissimuler  leur  agilalion  et 
Estève  vient  de  mon  côté.  Je  devine  qu'il  va  me  prier  de  retourner.  Il  m'est 
désagréable  que  ce  soit  lui  qui  se  soit  chargé  de  la  commission,  j  aurais  préféré 
en  débarquer  un  autre,  Guilliermo,  par  exemple.  Estève  est  un  bon  garçon,  qui 
mieux  est,  un  bon  matelot.  Il  est  devant  moi,  me  regarde,  puis  regarde  succes- 
sivement ses  camarades,  ses  pieds,  ses  mains,  le  ciel  bleu,  les  barracas 
indiennes,  enfin,  fébrilement,  il  se  décide  : 

«   Je  supplie  Madame  de  ne  point  se  fâcher  de  ce  que  je  vais  lui  dire,  mais 


I(W:  VOYAflE  AU   CUMIN  A. 

Giiilliermo  nous  a  fait  remarquer  que  le  canot,  presque  hors  d'usage,  pourrait 

bien  nous  laisser  en  route.  Comment  alors  ferons-nous  pour  descendre,  nous 

sommes  si  loin!  INFadamc,  esl-il  bien  vrai  que  le  canot  n'en  peut  plus? 

■    —   llstrve,  si  notre  canot   se  i)rise,  il   v  a  hcanconp  d'aibrcs  dans  la  l'orrl, 

nous  Ici-oMs  une  uUa  '.    > 

•    Les     liisloires     d'Indiens    hrabos    ne     m'avaiit   pas    intimidée,     (iuilliermo 

essaye  nu  autre  mo\en.  Je  le  devine  et  je  \eu\   le   prévenir.    Ses  ruses  ont 

besoin   d'être    déjouées.   Si   ses    contes   fantastiques   ne   m'apeurent    pas,    ils 

induisent  facilement  en  erreur  cl  elTravent  beaucoup  mes  liommes  qui  sont 

d'esprit  fliihle.  Il  faut  aviser. 

Tout  doucement,  sans  avoir  l'air  de  prendre  de  renseignements,  je 
m'approche  de  Guilliermo  et  je  l'interroge. 

1  Dites-moi,  Guilliermo,  a\e/-vous  déjà  remonté  cette  ri^ière  Murapi?  ou 
bien  (juelqu'un  de  vos  parents  l'aura-l-il  visitée'? 

—  Non,  Madame;  celui  qui  a  le  plus  voyagé  de  nous  tous  est  mon  oncle 
Santa-Ânna,  mais  il  n'a  été  que  dans  le  Paru,  tous  les  antres  ne  sont  pas  allés 
plus  loin  que  la  Poainia.  Moi,  j'ai  remonté  deux  fois  le  Paru. 

—  Alors,  comment  pouvez-vous  savoir  qu'il  v  a  des  Indiens  brabos  dans 
le  Alurapi? 

—  .le  le  sais.  Madame,  les  Indiens  Piànocotos  me  Tout  dit. 

—  Ali!  vraiment!  Mais  commeul  les  Indiens  ont-ils  pu  vous  tenir  pareil 
propos?  Vous  ne  parlez  pas  un  mot  de  leur  dialecte,  eux,  de  leur  côté,  ne 
comprennent  pas  le  portugais.  Votre  mensonge  est  insoutenable,  vous  voulez 
voir  si  mes  gens  auront  peur.   » 

Va  me  tournant  vers  ces  derniers  j 'a joule  :  <■  Est-ce  (jue  jiar  hasard  vous 
seriez  eH'ravés?  >> 

.l'étais  sûre  de  l'clfct  (jue  produirait  mon  interrogation.  Chacun  vent  avoir 
plus  de  courage  que  son  compagnon.  Mainlcnanl  ce  sont  des  vaillants,  en 
|)ai'oles.  Cependant,  ce  courage  factice  ne  me  dit  rien  (jui  vaille.  Si  nous 
faisions  une  fâcheuse  rencontre,  je  sais  qu'il  ne  faudrait  coniplcr  que  sur  moi. 
(Mioi  (|u'il  en  soil,  je  songe  sans  amertume  à  loul  le  mal  qu'aïuail  pu  me  faire 


Il  ha.    |, 


VOYAGE    AU   CrMIiXA.  lO." 

ec  digiu'  nis  de  .Mucanibeiro,  si  je  m'étais  laissé  émouvoir  par  la  iluplicile  de 
ce  mulâtre  encore  plus  lâche  que  misérable. 

La  rivière  se  continue  avec  des  largeurs  de  loo  à  i  >o  mètres  allant  quelque- 
fois jusqu'à  lioo  mètres.  Trois  petits  rapides,  passés  à  la  corde,  sont  suivis  en 
amont  d'ini  igarapé  assez  grand  avec  un  fort  débit  d'eau.  Les  campements 
indiens  sont  de  plus  en  plus  fréquents.  Rive  droite  est  une  capucra  indienne. 
Nous  accostons  pour  voir  si  nous  ne  trouverons  pas  des  patates  ou  des  bananes, 
il  n'y  a  que  des  bananiers  sauvages  et  un  seul  cajueiro  <[ui  n'a  point  de  eaji'is. 
Mes  matelots  ne  mettent  pied  à  terre  qu'armés  de  leur  Winchester. 

Sur  la  rive  gauciie  est  un  igarapé  assez  important,  l'igarapé  da  Trahira,  et 
aussitôt  en  amont  cin(|  raj)ides  avec  une  l'ivière  sèche  qui-  ne  donnerait  pas 
passage  à  une  pirogue  indienne. 

Le  G  juillet,  à  2  heures  de  l'après-midi,  nous  rencontrons  le  campo  siu-  la 
rive  gauche.  Ce  campo  est  de  la  même  qualité  que  celui  du  Paru  :  ce  sont  les 
mêmes  herbes  et  le  même  aspect;  nous  nous  arrêtons  quelques  instants  pour 
respirer  à  pleins  poumons  l'air  frais  et  parfumé. 

Une  note  gaie.  Guilhermo  s'approche  de  moi  cl  nie  ilit  sentencieusement  : 
«  jMadamc,  des  Indiens  m'ont  dit  qu'ils  avaient  mis  le  feu  à  ce  campo.  »  Un 
fou  rire  nous  prend  tous,  Guilhermo  se  troulile,  il  ne  peut  dissimuler  sa  sur- 
prise et  sa  vexation.  Nous  rions  d'autant  plus  que  le  campo  en  question  n'a  pas 
été  bn'dé  celte  année. 

Subitement,  le  lit  de  la  l'ivière  s  élargit  tlemesurément  poiu'  un  cours  d'eau 
aussi  petit.  In  banc  de  pi(>rres  ti'averse  toute  la  rivière  de  ri\('  à  ii\e,  nous 
cherchons  en  vain  un  chemin  praticable  :  il  n'y  en  a  pas,  l'eau  passe  sous  les 
pierres.  Le  canot  est  déchargé  et  hissé  au-dessus  de  cette  muraille. 

Pendant  que  mes  gens  sont  au  lra^ail  sur  la  rive  gauche,  je  vais  me  baigner 
de  l'autre  c(')t('  de  la  rivière  sur  la  rive  droite.  On  serait  tenté  de  s'imaginer 
f|ue,  voyageant  toujours  sur  l'eau,  luie  de  nos  satisfactions  serait  de  pouvoir 
prendre  des  bains  à  volonté.  Cette  erreur  est  très  grande,  il  faut  choisir  un 
endroit,  un  emplacement  où  les  /liraii/uis  ne  pourront  |)as  \ous  mordie 
où  NOUS  pourrez  voir  si  un  jacaré  ou  un  sucmijù  s'ap|)roche,  ou  il  n'y  aura 
pas  de  raies,  où  le  fond  de  la  rivière  sera  de  sable  et  non  de  terre  glaise. 

L'emplacement  trouvé,  il  vous  faut  prendre,  nouveau  Tartarin,  votre  fusil  cl 


lOi  VOYAGE  AU  CUMIN  A. 

voire   coiileaii,   les  tenir  à   portée  de   voire  main  et  èlie  (oujours   disposé   à 
recevoir  une  visite  ennuyeuse. 

Te  suis  donc  allée  me  baigner  sur  la  rive  droite  de  la  rivière.  J'étais  à  peine 
vètue^  lorsqu'un  léger  bruil  de  pas  sur  les  feuilles  sèches  du  hois  et  des  branches 
écrasées  attire  mon  attention.  A  une  trentaine  de  mètres,  je  distingue  un  jaguar 


(^afhocira     Ciniude,   Joïsinha     j):isse    sur   les   pierres. 


(jiii  s'approche.  Inslinctivement,  je  jelle  un  cri  pour  appeler  mes  hommes. 
Alellre  une  balle  dans  mon  rifle  est  l'aliairc  d'une  demi-seconde,  je  vise,  et... 
il  n'\  a  plus  rien,  .l'ai  eu  torl  d'appeler,  mon  cri  a  foit  peur  au  jaguar.  Je  suis 
loul  a  l'ait  contrariée,  mais  pouvais-je  m'imaginer  qu'un  tigre  était  aussi 
poltron  ! 

En  amont,  une  autre  cachoeira  très  lortc  nous  ol)lige  à  déchargera  nouveau 
pour  |)asser  à  a  ide.  Elle  a  trois  travessôes  que  nous  franchissons  par  le  canal 
rive  "auchc. 


VOYAGE   AU  CU:\11N.\..  I""» 

En  amont  de  cette  cachoeira,  nous  nous  arrêtons  encore  pour  calfater  notre 
Juaninha  qui  commence  à  faire  Iieaucoup  trop  d'eau. 

9i  Juillet.  —  Nous  parlons  de  très  l)onne  heure.  Je  veux  faire  aujonrd'liui 
une  bonne  journée  de  marche;  ce  sera  sans  doute  la  dernière.  Nous  n'avons 
plus  de  sucre  et  boire  des  infusions  de  thé  sans  sucre,  encore  ([ue  ce  soit  de 
rexcellent  thé  de  la  Compagnie  coloniale  à  arôme  fort  délicat,  ne  nous  sourit 


à    aucun;    rien    (juc    d'\     songer    chacun    fait    une    grimace    désagréable. 

Nous  vovons  trois  balatas  ([ui  ont  été  coupés.  Les  Indiens  abattent  ces  arbres 
pour  se  nourrir  de  leurs  petits  fruits  sucrés.  Ces  fruits  sont  de  la  grosseur 
d'une  prune  et  d'un  goût  fort  agréable,  ils  ne  poussent  qu'à  l'extrémité  des 
branches  où  il  est  difficile  d'aller  les  chercher.  Quand  ils  tombent  de  l'arbre, 
ils  sont  secs  ou  pourris. 

Au  milieu  de  la  rivière,  il  a  été  mis  une  perche  haute  de  j  à  G  mètres,  plantée 
droit  et  au  haut  de  laquelle  on  a  attache  un  vieux  chapeau  de  feutre  noir  et 


KiC.  VOYAGE   AU   CUMIN  A. 

un  arc  l)risé.  Grand  émoi!  C'est,  paraîl-il,  un  signal  pour  nous  inviter  à 
retourner  sur  nos  pas.  Mes  gens  ne  sont  point  rassurés.  Je  ris  de  leur  fraveur, 
je  fais  retirer  la  perche,  ils  constatent  comme  moi  qu'elle  a  été  coupée  depuis 
plus  (l'un  mois.  Cet  avcrtissemeni,  si  (oiilefois  c'en  est  un,  n'est  doue  point 
pour  nous,  puisqu'il  y  a  un  mois  les  Indiens  ne  nous  connaissaient  pas.  Tous 
mes  hommes  en  conviennent,  sauf  Guilhermo  qui  ne  se  rend  pas  à  l'(''vidence, 
Mettra-l-i!  ma  patience  à  houl  et  devrai-je  lui  iulliger  la  correction  de  la 
corde  dont  les  coups  auront  raison  de  son  entêtement,  assoupliront  son 
caractère,  corrigeront  son  mauvais  esprit  et  développeront  son  enlendemenl. 

I^a  rivière  se  rétrécit  de  plus  en  plus,  au  déjeuner  nous  naviguons  déjà  dans 
un  igarapé.  Vers  2  heures,  le  Murapi  se  partage  en  deux  bras  de  2")  à 
jo  mètres  chacun. 

Nous  prenons  l'igarapé  de  la  rive  gauche.  C'est  un  igarapé  sans  importance 
avec  une  largeur  movenne  d'une  vingtaine  de  mètres  aussitcU  en  amont  de 
l'embouchure  :  nous  lui  donnons  le  nom  d'igarapé  do  Campo  grande.  Son  eau 
est  d'une  couleur  bleue  très  prononcée,  même  sous  un  petit  vohuiie,  dans  un 
verre,  elle  garde  cette  teinte,  elle  n'a  aucun  goût  désagréable. 

Hive  gauche,  sur  une  grande  pierre  en  granit  noir,  je  relève  une  belle  page 
de  dessins  indiens,  les  plus  beaux  que  j'aie  rencontrés  depuis  le  commence- 
ment de  ce  voyage. 

L'igarapé  do  Campo  grande  a  donc  été  autrefois  visité  sinon  habité  par  des 
Indiens,  (hiels  Indiens?  A  quelle  époque?  N'y  aurait-il  pas  une  ('Iroite 
corrélation  entre  les  pierres  dessinées  un  peu  en  amont  de  la  bouche  des 
rivières  et  celles  des  igarapés?  Mystère  qu'il  serait  autrement  intéressant  de 
dévoiler  (jue  de  déchillVer  quelques  stèles  de  plus. 

A  peine  avons-nous  fait  div  kilomètres  dans  cette  rivière,  que  des  barrages 
de  pierres  trop  successifs  nous  obligent  à  retourner. 

f)  juillet.  —  Je  vais  essaver  d'aller  encore  toute  la  journée  dans  l'igarapé 
rive  droite.  De  retour  à  la  confluence,  nous  poursuivons  en  amont  dans  ce 
ruisseau  étroit  et  sinueux.  Puis,  voilà  que  ce  ruisseau  s'élargit  pendant  quelques 
Ivilonictrcs,  on  le  dirait  transformé  en  petite  rivière,  mais  il  ne  tarde  pas  à 
revenir  à  son  état  d'igarapé.  Nous  n'avançons  que  fort  lentement,  la  rivière 
devient  à  sec  avec  un  fond  de  petits  cailloux.   Nous  devons  nous  arrêter  à 


VOYAGE  AU  r.UMIXA.  107 

j    heures    de    l';ipiès-micli,    il    n'y    a    pas     moyen     de     |)oiisser     plus    loin. 

Une  forte  colline,  rive  ganelie,  esl  un  belvédère  tout  désigné  pour  examiner 
le  pavs  le  plus  loin  possible.  Je  gravis  cette  colline,  pieds  nus,  car  je  n'ai  plus 
de  chaussures  ni  rien  pour  en  faire.  Les  graviers  m'entrent  dans  les  chairs, 
les  pierres  me  font  trébucher,  les  lierbes  me  coupent,  les  insectes  me  mordent; 
quand  j'arrive  au  sommet,  je  suis  épuisc'C. 

Dans  le  lointain,  deux  montagnes  d'un  beau  bleu,  de  teinte  d'égale  intensité, 
l'une  faisant  N.  12"  E.,  l'autre  IN.  22°  E.  Une  troisième,  beaucoup  plus  éloignée, 
fait  N.  Vi"  O.,  sa  teinte  est  d'un  bleu  très  pâle  presque  gris.  Puis  au  nord, 
à  l'est,  au  sud,  c'est  le  campo  à  perte  de  vue,  le  campo  avec  ses  légères 
ondulations  et  pareil  à  luie  mer  tranquille.  A  l'ouest,  il  me  semble  <|u'il  y  a 
aussi  des  eampos,  mais  ils  sont  loin,  très  loin;  la  forêt  de  la  rive  s'elend  sur 
plusieurs  kilomètres. 

Voilà  le  résidtat  obtenu  :  gravir  une  colline  avec  une  peine  infinie  pour 
prendre  la  direction  de  trois  montagnes,  une  altitude  barométrique  et  quehjues 
photographies.  Je  ne  me  plains  pas  toutefois,  car  il  arrive  souvent  (pi'après 
plusieurs  heures  de  fatigues  le  réstdtat  est  autrement  négatif. 

Nous  descendons  non  sans  toml)er  souvent,  malgré  toutes  les  précautions 
que  nous  prenons  :  nous  sommes  exténués  quand  nous  arrivons  au  campement 
et  il  fait  d(''jà  nuit. 

Je  vais  tout  de  suite  dormir,  dormir  sous  la  blancheur  resplendissante  de  la 
lune  dans  cet  immense  campo  très  calme,  songeant  tristement  que  je  ne  goûte 
plus  ces  heures  exquises  du  commencemenl  de  la  nuit,  heures  habituelles  de 
nolri'  causerie  quanti  nous  étions  deux,  heures  de  douces  rêveries,  passées 
pour  ne  plus  revenir. 

10  juillet.  —  Je  m'éveille  tout  étonnée.  Comment,  même  pour  ce  dernier 
join-,  pas  la  moindre  petite  surprise,  pas  d'Oyaricoulets  !  C'est  désolant. 

Les  Oyaricoulets  sont  loin  d'être  jjacifiques.  Ce  sont  des  Indiens  qui 
demeurent  aux  sources  tie  r(.)ulcmary  et  tie  l'Aroué,  dans  les  eampos  (jui 
s'étendent  du  Haut  Japanalioni  au  Haut  l'ariï  et  au  llaul  Trombelas  :  je  suis 
donc  dans  la  l'égion  (ju'ils  habitent. 

Ces  Oyaricoulets  attaquent  non  seulement  les  civilisés  (en  i8iS<S,  ils  ont  tué 
\\\\    créole   de   Cavenne    et  en    ont    blessé   lui    autre),    mais  encore   les  autres 


ION  VOYAGE  AU   CUMINÂ. 

Indiens.    Ils  font  de  fréquentes  visites  chez  les  Trios  ou    ils  pillent  les  cases, 
incendient  les  villages  et  enlèvent  les  femmes. 

Depuis  plusieurs  jours,  je  pense  à  cette  triiju  d'Oyaricoulets.  Je  sais' qu'ils 
ont  fait  autrefois  un  commerce  d'échanges  avec  les  Youcas  et  que  le  langage 
dont  ils  se  servent  est  un  mélange  de  takilaki  (dialecte  youca)  et  de  ouavana. 
.le  me  demande  aussi  comment  je  me  tireiais  d'une  rencontre  avec  eux.  Bah  ! 


Colline   dans   le  Ciunixj   Rio   Pai 


je  verrai  hicn?  - 
mes  gens  tomhi- 
ront  à  1  eau  et 
moi  ....  oh  !  ma 
foi,  la  ou  ailleurs. 
Je  me  décide  :i 
revenir  sans  avoir 
vu  lest  )varicoulets. 
Dès  les  premières 
heures  lennui  du 

retour  me  saisit.  Le  lahleau  est  d'une  monotonie  désespérante.  Les  matelots 
lament  mollemenl,  quelquefois  ils  s'arrêtent  complètement.  Guilhermo,  avec 
une  lenteur  flegmatique,  tire  l'eau  du  canot  qui  s'emplit  incessamment; 
celui  qui  gouverne  ne  se  donne  même  pas  la  peine  de  regarder  les  ohstacles 
pour  les  éviter;  aussi,  de  temps  en  temps,  nous  buttons  sur  une  pierre  et 
nous  sommes  désagréablement  secoués.  Ce  choc  les  réA  cille,  ils  se  remettent 
au  travail  plus  vivement,  a\ec  plus  de  courage,  mais  pendant  quelques 
minutes  seulement,  bientôt  leiu'  ardeur  s'éteint  de  nouveau. 


V()YA(il<:  AU  cuminA. 


m!» 


Pendant  ces  longues  journées  de  descente,  les  jours  heureux  passés  avec 
mon  mari  dans  les  solitudes  des  forets  vierges  me  reviennent  à  l'esprit.  Les 
mêmes  incidents,  se  reproduisant  dans  des  conditions  identiques,  sont  autant 
de  blessures  qui  avivent  la  plaie  si  douloureuse  que  je  porte  au  co'ur. 

La  rivière  se  tarit  avec  une  rapidité  eHïayante  et  nous  ne  sommes  (ju'au 
commencement  de  la  saison  sèche.  A  la  fin  de  l'('lé,  il  ne  doit  v  a\oir  de  l'eau 


iir  <lo  la  colliu.- 


ici  que  lorsqu'il  pleut.    Un  mois  plus  lard,  je  n'aurais  pu  remonter  la  rivière 
aussi  haut. 

A  la  descente,  j'ai  une  manière  très  [)iatique  de  voyager.  Comme  je  connais 
exactement  le  chemin,  je  vois  les  heures  de  montée,  et  je  dis  aux  matelots  : 
«  Ce  soir,  nous  camperons  à  tel  endroit.  »  Ils  essayent  de  s'attarder,  mais  ils 
s'aperçoivent  vite  qu'ils  n'v  gagnent  rien.  C'est  tant  pis  pour  eux,  car  il  leur 
faut  toujours  atteindre  le  point  designé.  S'ils  perdent  du  temps,  nous 
marchons  la  nuit. 


110  VOYAGE  AU  CUMIN  A. 

Ils  preiinenl  riial)iUi(le  d'accélérer.  Nous  atteignons  souvent  le  hnt  indicjué 
à  '3  ou  à  4  lieures,  alors  on  s  arrête  j)lus  tôt  et  l'on  campe. 

Celte  manière  de  voyager  m'évite  l)ien  des  contrariétés.  Quand  mes  hommes 
sont  en  paresse,  qu'ils  rament  mollement,  je  supplée  à  la  qualité  par  la 
quantité. 

L'eau  de  la  rivière  a  tellement  diminué  que  ce  qui  n'était  qu'un  rapide 
quand  nous  montions  est  maintenant  un  travessâo,  et  que  beaucoup  de 
nouveaux  rapides  se  sont  formés.  Après  chaque  travessâo,  nous  regardons 
anxieusement  le  fond  de  notre  canot  et  c'est  avec  un  soupir  de  soulagement 
que  nous  voyons  que  ce  n'est  pas  encore  pour  cette  fois  :  c'est  que  nous 
craignons  qu Cn  passant  sur  les  pierres  notre  embarcation  ne  s'ouvre  tout  à 
fiiil,  tellement  les  planches  du  fond  sont  usées.  Il  est  heureux  qu'elle  ne  fasse 
pas  davantage  d'eau,  nous  nous  arrêtons  j50ur  la  calfater  à  nouveau.  Je  doute 
fpie  .hidiiinha  puisse  nous  conduire  jusqu'à  destination. 

ri  /fiillct.  —  Je  lue  un  tapii',  nous  en  emjjorlons  seu'ement  lui  tpiartier, 
car  il  faut  économiser  notre  sel. 

Entie  une  petite  lie  et  la  rive  droite,  alors  (pie  nous  cherehons  notre 
chemin  entre  de  grandes  pierres,  à  3  heures  île  l'après-midi,  nous  enten- 
dons de  l'autre  côté  de  l'île  une  décharge  île  ride,  nous  sommes  saisis 
d'inquiétude,  machinalement  selon  l'habitude  nous  répondons. 

Comme  toujours,  je  suppose  ou  qu'un  malheur  est  arrivé  ou  qu'il  va  sur- 
venir. Nous  sautons  tous  à  terre  avec  nos  armes  et  nous  apercevons  un  tout 
petit  canot  de  pêcheur  avec  deux  de  mes  matelots,  Joâo  et  Martinho. 

lui  parlant  de  la  Porteira  où  est  resté  mon  grand  canot,  j'avais  dit  ipie  je 
comptais  être  de  retour  dans  un  mois  et  j'avais  emporté  des  vivres  pour  un 
mois  et  demi. 

Ne  me  voyant  |)as  revenir  au  bout  du  temps  fixé,  mes  deux  malades  rétablis 
ont  encore  attendu  huit  jours,  puis  l'inquiétude  lésa  gagnés.  Ils  rêvaient  toutes 
les  nuits  que  les  Indiens  m'avaient  (léchée  et  ils  pensaient  aussi  que  j'étais  sans 
vivres.  Alors  Antonio  est  resté  à  la  garde  îles  bagages,  Joâo  a  loué  un  petit 
canot  et,  avec  Marliuho,  il  est  veiui  me  rejoindre.  Ils  m'apportent  quelques 
boites  de  lait  et  de  la  farine  de  manioc.  Il  y  a  quatre  jours  (pi'ils  n Ont  pas 
mangé  de  cette  dernière,  ne  voulant  pas  ouvrir  le  panier  qu'ils  me  destinent. 


YOVAdE  AU   r.U  MIN  A.  III 

Je  suis  très  impressionnée  el  tout  émue  de  leur  délicate  action;  tout  bons 
que  je  les  connaissais,  je  ne  les  croyais  pas  capables  de  pousser  le  dévouement 
aussi  loin;  bien  d'auti'es  seraient  resti's  tranquillement  à  se  soiL;ner,  ne  se 
seraient  pas  im|)Osés  pareille  fatigue. 

Nous  continuons  notre  route,  le  petit  canot  marclic  j)lus  vile  (jiic  .iDiiiiinhit . 
,loâo,  (jui  est  au  courant  de  mes  liabitiides,  demande  oii  l'on  couche.  Sur  la 
réponse  tie  son  frère  Estève,  l'un  et  l'autre  vont  de  l'avant  avec  une  rapidité 
exemplaire.  Arrivés  au  point  d'arrêt  ils  font  du  feu,  car  il  vient  de  tomber  une 
grosse  pluie  et  nous  sommes  tous  mouillés. 

Mes  matelots  causent  et  mangent  presque  toute  la  nuit.  Ils  se  content  des 
riens,  leur  enfantillage  me  plaît.  Je  me  réveille  à  i  lieurc  ilu  malin.  José  et 
Martinho  sont  encore  auprès  du  ieu,  ils  parlent  la  bouche  pleine  en  jouant  aux 
cartes  :  le  jeu  est  leur  passion  a  tous  les  deux. 

1 4  juillet.  —  C'est  aujoiud'hui  la  fête  nationale  de  mon  pays  natal,  la  belle 
France.  Mes  compatriotes  sont  en  liesse,  un  pauvre  cœur  menrtii  de  Française 
leur  adresse,  des  forêts  vierges  du  Paru,  l'expression  de  sa  patriotique  afi'eclion. 

Aujoiu'd'hui,  nous  dormirons  à  l'igarapé  des  Roucouyennes,  la  trotte  est 
longue,  je  ie  sais,  mes  hommes  travaillcroni   lui  peu  plus. 

A  9  heures  du  malin,  nous  \oila  de  nouveau  au  coniluenl  du  Paru  cl  du 
Mura  pi. 

Il  pleul  depuis  l'aurore  et  la  pluie  désagréable  en  tout  pays  l'est  encore  |)lus 
ici,  car  elle  tombe  sans  accalmie,  elle  est  décourageante,  déprimante,  elle  l'cnd 
les  nerfs  malades. 

Une  vague  désespérance  me  reprend  et  m'envahit  tout  entière.  Pour  me 
donner  du  courage  je  me  répète  tout  bas  :  «  Ceux  qui  vivent,  ce  sont  ceux  (|ui 
luttent;  pour  atténuer  les  tourments  de  la  vie,  rien  n'est  tel  que  la  poursuite 
d'une  idée  fixe  quand  surtout  le  mobile  a  sa  grandeur  et  sa  nécessité.  » 


CHAPITRE    VIII 

Desfento  du  (Aiiiiiiui.  —  Diflicultt-  d'i'\  nlualion  dos  distances.  —   Igara])é  des  Roucouvennes. 

—  La  pluie.  —  i5   juillet.  —  Daus  l'igarapé  des  Roucouycunes.  —  La  croix  de  Guilhermo. 

—  La  rachoeira  Grande.  —  Un  sucurijii  s'approche.  —  Le  petit  canot  naufrage.  — 
Cachoeira  Resplendor.  —  Cachoeira  do  Jacaré.  —  Cachoeira  da  Pacienciâ.  —  Difficultés  de 
la  navigation.  —  Igarapé  de  lu  Poaiina.  —  Histoiùque.  —  Les  arbres  tombés.  —  Igarapé 
des  ubas.  —  Une  capuera.  —  l^n  abatis.  —  Impossibilité  d'avancer.  —  Triste  l'etour.  — 
Joaninlia    naufrage.   —  Juaiiinlia  remise  à   neuf.  —  Famine.  —    Descente  des  caclioeiras. 

—  Un  tapir. —  Joaninlia  naufrage  «laiis  la  Pirarara.  —  Jdoninliu  naufrage  dans  la  <aclioeira 
do  Mel.  —  Equipage  peu  vêtu.  —  Guilhermo  et  .loào.  —  4rdeur  au  travail.  — • 
Cachoeira  do  luferuo.  —  Dans  le  sentier.  —  Antonio  joveuv  de  nous  revoir.  —  Arrivée 
au  campement.  — /(;«///////«  naufrage  dans  la  cachoeii'a  da  Lage  gi'ande.  —  Résignation. 


A  la  .sortie  de  ces  petits  igarapës  tle  celle  iMvière  étroite,  le  Ciiminà  nous 
semble  plus  large  qu'il  ne  l'est  en  réalité. 

Sur  la  rive  gauche,  la  forêt  est  maigre  et  racliitique^  il  n'y  a  pas  un  seul  grand 
arbre.  Nous  voyons  des  palmiers  palis  qu'on  ne  rencontre  généralement  qu'aux 
approches  du  campo.  Le  campo  est  donc  là  [n'obablement  tout  près,  derrière 
la  lisière  de  la  forêt,  je  serais  contente  de  m'en  assm^er,  mais  il  m'est  imj)ossible 
d'aller  explorer  dans  le  centre,  le  peu  de  farine  qui  me  reste  ne  me  permet 
pas  de  ces  fantaisies-là. 

Il  est  bien  difficile  d'évaluer  les  distances  parcourues  avec  des  rameurs 
nègres.  Selon  qu'ils  sont  de  bonne  ou  de  mauvaise  humeur,  qu  ils  n'ont  pas 
assez  ou  trop  mangé,  que  leur  jeu  s'est  plus  ou  moins  prolongé  dans  la  nuit, 
que  le  récit  de  leurs  stupides  histoires  les  intéresse  ou  les  fatigue^  la  vitesse  de 
la  régate  varie  :  celle-ci  va  avec  la  lenteur  d'une  tortue  ou  vogue  |)ar  secous.ses 
ou  pai'  bonds  désordonnés.  Je  ne  parle  ainsi  cpie  des  gens,  il  y  a  encore  à 
considérer  la  force  du  courant,  la  pluie,  le  vent,  la  rivièi-e  sèche  qui  sont  autant 
d'obstacles  ralentissant  la  marche  de  notre  etabarcalion. 


VOYAGE  AU   CUMIXÀ  IIT, 

A  lu  nuit,  nous  arrivons  à  l'igarapë  des  Roucouyennes.  Je  prends  à  la  hâte 
luie  tasse  de  thé  au  lait,  je  vais  dormir  en  me  promettant  de  ne  faire  qu'un 
somme  jusqu'à  demain  malin. 

Mais  Toupan  '  en  avait  décidé  autrement.  Au  milieu  de  la  nuit,  nous  sommes 
surpris  par  des  cou|is  de  tonnerre  suivis  de  pluie.  Tout  d'abord,  l'ondée  aimable 
et  gracieuse  tombe  sur  les  feuilles  et  sur  notre  tente  avec  un  joli  bruit  de  douce 


MIriti/.al  dans    le   c:im|)o. 


musique,  puis  elle  tlevieul  plus  l'orti'  et  bientôt  elle  dégénère  en  tempête.  Le 
\ent  la  chasse  avec  une  l'orcc  inouïe,  elle  bat  violemment  nos  moustiquaires, 
nous  sommes  inondés. 

l'ar  une  de  ces  nuits  les  plus  ^.omlnes  (ju'il  soit  donné  à  l'homme  de  ren- 
contrer, je  suis  grelottante,  sans  feu,  la  pluie  l'avant  éteint,  sans  lumière, 
dépourvue  de  pétrole,  sans  vêtements  secs  pour  changer;  tout  est  dégouttant 
d'eau  :  \ètemenls,  couvertures,  hamacs  et  moustiquaires;  il  n'y  a  de  secs  (pie 

I.    Toupan.  dieu  des  Indiens. 


m  VOYAGE  AU   CUMINA. 

mes  papiers   qui,  comme  d'habitude,   sont  enveloppés  dans    un   caoïileliouc 
protecteur. 

Il  nous  faut  attendre  le  jour  avant  de  pouvoir  faire  du  feu,  aucune  île  nos 
allumettes  mouillées  ne  s'entlamme.  La  nuit  est  effroyablement  noire,  la  forêt 
est  d'une  obscurité  dangereuse,  une  grande  lassitude  s'empare  de  moi  et  je  me 
sens  très  malheureuse. 

\^  juillet.  —  Saint  Henri.  Ce  jour  de  repos  pour  mes  hommes  est  un  jour 
de  deuil  pour  moi.  Nos  plaisirs  sont  passagers  et  nos  joies  sont  menteuses,  il 
ji'y  a  de  vrai  (jue  notre  douleur,  la  dernière  goutte  de  cette  éponge  du  co'ur 
qui  boit  et  entretient  la  vie  est  luie  larme. 

\(j  juillet.  — Dans  le  petit  canot,  avec  Chico  et  Guilhermo,  j'entre  dans 
l'igarapé  des  Houcouyennes. 

Guilhermo  m'avait  dit  en  montant  (ju'il  y  a\ail  une  croix  dessinée  sur  une 
pierre  dans  une  cachoeira  qui  se  trouvait  à  une  heure  de  l'embouchure  de  l'iga- 
rapé. Une  croix!  Ce  n'est  point  un  travail  d'Indiens,  le  Hère  >'icolino  n'est 
pas  passé  par  là,  alors?...  Me  voilà  cherchant,  me  mettant  l'esprit  à  la  torture, 
je  sais  pourtant  l'histoire  de  ces  régions,  d'où  peut  bien  venir  cette  croix?  J'en 
ai  rêvé.  Mais  je  vais  la  voir. 

Nous  passons  la  |)remière  cachoeira  oîi,  malgré  de  minutieuses  recherches, 
nous  ne  trouvons  pas  de  croix.  Nous  continuons,  nous  voyons  d'autres 
cachoeiras,  puis  des  rapides  et  toujours  pas  de  croix.  Guilhermo  finit  par  dire 
que  la  croix  n'y  est  plus  parce  que  les  eaux  l'ont  ellàcée.  Bon!  Je  devais  m'y 
attendre,  c'est  une  nouvelle  invention  de  Guilhermo  qui  ne  pensait  pas  (|ue 
j'irais  vérifier. 

Nous  retournons  à  l'embouchure  après  avoir  inutilement  parcouru  environ 
uj  kilomètres  dans  l'igarapé.  La  végétation  qui  y  règne  est  belle  sur  les 
collines,  il  y  a  des  balatas  en  assez  grand  nombre,  mais  les  rives  ne  sont  que 
des  marais  grouillants  et  puants,  des  terres  en  formation  avec  des  émanations 
pestilentielles. 

J'ai  fait  passer  Guilhermo  et  José  dans  le  petit  canot  et  je  garde  avec  moi 
Joào  et  Martinho.  Nous  allons  donc  bien  marcher,  j'ai  dans  ma  barque  quatre 
très  bons  rameurs  :  Joâo,  Estève,  Chico  et  Martinho.  Puis,  ce  sont  toujours 
mes  anciens,  ils  connaissent  à  ma  figure  mes  impressions  et  mes  ilésii's,  ils 


VOYAGE  AU   CIMINA.  1 13 

devinent  s'ils  doivent  parler  ou  se  taire.  Quelquefois,  ces  Ijraves  oarçons 
restent  toute  une  matinée  sans  ouvrir  la  houçlie.  Je  leur  sais  d'autant  idus 
gré  de  cet  cli'ort  qu'ils  sont  tous  très  bavards. 

La  caclioeira  Grande  est  descendue  relativement  très  vite,  nous  passons 
d'attaque  les  travessôes  d'amont,  c'est-à-dire  que  le  canot  est  lancé  à  toute 
force  de  rames  d'amont  en  aval,  au  milieu  des  remous,  dans  les  étroits  canaux 
des  angosturas  :  il  faut  absolument  être  caclioeiristes  éméiites  pour  se  risquer 
là-dedans.  Guilliermo,  plus  peureux  qu'un  agouti,  lève  les  bras  au  ciel  en  nous 
voyant  danser  au-dessus  d'un  tourbillon.  Lui,  qui  s'intitulait  modestement  le 
seul  capable  de  bien  passer  une  cacboeira,  constate  que  mes  matelots  s'y 
entendent  mieux  que  lui  et,  qu'au  lieu  d'être  le  maître,  il  n'est  tout  au  plus 
qu'apprenti  caclioeiriste. 

Pour  francliir  le  grantl  saut,  mes  pilotes  vont  seuls  sur  la  rive  gauelie,  je 
reste  sur  le  pédral  qui  est  au  centre  de  la  rivière  avec  Guilhermo  qui  fait  la 
cuisine. 

Je  profite  de  cet  instant  de  répit  pour  aller  me  baigner.  Je  trouve  un  joli 
site  :  c'est  un  cirque  de  rochers  avec  une  cascade  d'environ  4  mètres  de 
hauteur,  l'eau  tombe  en  pluie  fine,  c'est  délicieux  et  je  m'y  serais  attardée  si 
je  n'avais  eu  la  ^isite  d'un  indiscret,  un  énorme  sucuriji'i  manœuvre  si  bien 
qu'il  s'approche  de  moi;  il  n'en  est  plus  qu'à  quelques  mètres,  lorsque  je 
l'aperçois  par  hasard.  J'avoue  à  ma  lionte  que  je  ne  lui  cherche  pas  querelle, 
je  sors  de  l'eau  et,  pendant  (|ue  le  soleil  me  sèche,  je  l'examine  à  mon  aise  et 
à  l'abri  de  toute  atteinte  :  c'est  vraiment  une  belle  bête. 

Mes  liommes  tardent  bien  à  revenir.  Je  commence  à  m'inquiéter,  lorsque, 
à  1  heures  et  demie,  ils  arrivent  pour  dt^euner.  Le  retard  est  dû  au  petit 
canot  qui  est  allé  au  fond  de  l'eau.  Rien  ne  s'est  perdu,  car  mes  gens  ont 
plonge  jusqu'à   ce  qu'ils  aient  retiré  tous  les  objets  que  le  canot  contenait. 

Nous  arri\()ns  pour  camper  à  la  grande  plage  en  amont  de  la  cachoeiia 
Resplendor.  Il  est  grand  temps,  car  notre  Joaninha^  complètement  décal- 
fatée, fait  énormément  d'eau.  Avec  trois  bons  travailleurs  comme  Joào, 
Cliico  et  Estève,  une  heure  après  elle  repart  pour  la  pèche. 

En  nous  réveillant  le  lendemain,  nous  allons  tous  auprès  du  feu,  nous 
sommes  gelés,  le  thermomètre  marque  H-  if)"  et  nos  dents  claquent. 


lie.  VOYAGE   AU  Cl  MINA. 

Les  cachoeiias  doniient  autant  de  travail  à  la  descente  qu'à  la  montée. 
Nous  prenons  la  rive  gauche  car  la  rive  droite  est  presque  à  sec.  Marlinho 
tombe  dans  un  très  fort  tourbillon  qui  est  en  bas  du  second  travessào,  il  est 
proprement  i-elourné  deux  ou  trois  fois,  puis  le  lemous  le  jette  sur  les  pierres 
de  la  l'ive.  Tout  est  bien  qui  finit  bien.  Martinbo  en  a  été  quille  pour  la  peur 
et  la  perte  de  son  pantalon.  (Hiand  un  homme  tombe  à  l'eau  dans  lui  rebujo, 
la  première  chose  qu'il  fait  pendant  qu'il  va  au  fond,  disent  mes  gens,  c'est 
de  déboutonner  son  pantalon.  Celui-ci  quitte  son  jiropriétaire  dont  la  mort 


Le  Campo  jusqu'à  l'Iiori/.on, 


serait  certaine  s'il  ne  prenait  pas  cette  précaution.  J'aime  mieux  avoir  l'air  de 
croire  la  chose  sur  parole  que  de  l'expérimenter. 

Vm  aval  du  Hesplendor  nouvel  arrêt.  Un  homme  avec  un  seau  ne  suffît  pas 
pour  étancher  l'eau  qui  entre  dans  notre  canot.  Nous  n'avons  plus  d'étoupe, 
on  calfate  avec  de  vieux  linges  et  de  vieux  pantalons. 

D'aval  de  la  eachoeira  Resplendor,  nous  allons  en  amont  de  la  caehoeira 
Jaearé  en  douze  minutes.  Je  goûte  fort  (>t  je  comprends  à  mer\eille  cette 
Caçon  de  vovager. 

A  la  caehoeira  Jaearc,  nous  passons  toujours  sur  le  pédral  rive  gauche.  Le 
saul  de  celte  caehoeira  n'a  plus  la  saisissante  beauté  que  nous  avions 
rcmar(|U('c  en  moulant. 


VOYAGE  AU  CIMINA. 


Ul 


Nous  campons  (Ml  amont  de  la  cachoeira  r\ioiencià,  noLrefanot  est  déjà  en  aval. 

[.e  lendemain,  dès  5  heures  et  demie,  mes  matelots  sont  partis  chacun 
avec  une  charge.  Il  y  a  des  jours  où  ils  sont  dispos  pour  le  travail  et  d'autres 
où  leur  paresse  est  sans  égale. 

En  aval,  nous  calfatons  encore  .kmninlia.  ^Malgré  nos  efforts  pour  la 
mettre  en  état,  elle  laisse  pénétrer  l'eau  qu'un  homme  est  sans  cesse  occupée 
à  étancher. 

Nous  faisons  croisières  devant  d'énormes  bancs  de  pierres  en   allant  sans 


(InrliihiliDii^,  ihiiis  11-  C.uiiuu. 


cesse  d'une  ri\e  à  l'aulre.  Il  n'y  a  pas  un  seul  canal.  Noire  pau\re  caiiol  passe 
encore  sur  ces  pierres,  mais  nous  craignons  qu'il  nous  laisse  en  route.  C'est 
qu'aussi,  il  a  été  à  une  rude  épreuve  dans  ces  torrents  secs  que  je  viens  de 
visiter. 

Il  fait  tellement  nuit  quand  nous  arrivons  au  campement  que  mes  gens 
n'ont  pu  aller  chercher  du  bois.  Nous  dormons  dans  l'obscurité  jusqu'à  ce 
que  la  lime  se  lève;  alors  nous  avons  une  belle  clarté  argentée  qui  remplace 
a\antageusement  notre  feu. 

Nous  nous  ré^eillons  a^e(■  un  ciel  gris  (>t  une  pluie  fine.  Malgré  ce  temps 
d'hiver,  nous  nous  mettons  en  loute  et  nous  arrivons  poiu'  déjeuner  à 
l'cm1)ouclune  de  rigai'a|K'  Poanna. 


IIS  VOYAGE  AU   r.l  MINA. 

JcuiAi'i;  PoANNA.  —  C.et  igarapé  est  en  ce  momeiil  le  centre  |)riii('i|)al  des 
Indiens  Piànocotos  et  ee  sera  bienlôt  le  seul,  l.e  a  ienx  tamouclii,  avec  lecjncl 
on  verra  ma  rencontre  an  chapitre  XI  de  ce  volume,  m'a  dit  cjuil  voulait 
aller  avec  les  Indiens  de  la  Poanna,  parce  que  clans  le  Paru  la  maladie  les  tue 
tous. 

Pourtant  les  Piânocotôs  ne  devraient  pas  aimer  l'igarapé  Poanna  qui 
leur  fut  funeste  il  y  a  environ  vingt-cinq  ans;  ce  petit  ruisseau  a  son  histoire 
sanglante. 

Lorsque  les  Mucambeiros,  les  esclaves  marrons,  s'enfuirent  des  bords  de 
l'Amazone,  (juelques-uns  de  ceux  qui  remontèrent  le  Cumiiià  s'établirent 
dans  ligarapé  de  la  Poanna,  à  quelques  heures  de  l'embouchure.  Les 
nouveaux  arrivés  se  mirent  en  relations  d'amitié  avec  les  Indiens  Piànocotos 
qui,  depuis  longtemps,  étaient  installés  dans  les  mêmes  parages. 

Ces  nègres  sortant  de  l'esclavage  ne  rè\èrent  que  d'avoir  des  esclaves  à  leur 
tour,  el  les  Indiens  Piânocotôs  paraissaient  désignés  pour  cela.  L'un  de  ces 
Mucaml)eiros  fit  une  installation  assez  grande  sans  travailler  beaucoup;  il 
pénétra  dans  la  maloca  et  emmena  de  force  quelques  jeunes  Indiennes  :  c'est 
ainsi  qu'il  eut  des  esclaves,  douces  esclaves  d  un  maître  féroce  et  sanguinaire. 
Elles  obéirent  sous  la  menace  constante  des  coups  de  corde,  et,  lor.sque  leur 
travail  ne  paraissait  pas  suffisant,  le  Mucambeiro  les  châtiait  avec  une  barbarie 
inouïe  ;  il  leur  infligeait  des  châtiments  divers  où  se  montrait  toute  la 
monstrueuse  férocité  d'un  primate  vindicatif,  sans  intelligence,  sans  moralité, 
sans  conscience.  Les  malheureuses,  terrorisées,  peinaient  plus  qu'elle  ne 
pouvaient  et,  si  le  labeur  fourni  était  jugé  satisfaisant,  elles  échappaient  à 
l'inhumanité  cruelle  de  la  brute  qui  les  dominait  et  qui  se  contentait  alors  de 
les  envoyer  dormir  sur  la  tei-re  humide,  les  pieds  dans  les  ceps,  pour  qu'elles 
ne  puissent  s'échapper  pendant  la  nuit. 

Les  Indiens,  ayant  enfin  appris  les  mauvais  traitements  infligés  aux  femmes 
piânocotôs,  s'émurent  des  souffrances  qu'elles  enduraient,  ils  voulurent  les 
ramener  à  la  maloca  ;  le  nègre,  qui  perdait  à  ce  compte,  déclara  qu'il 
n'entendait  point  remettre  ses  esclaves  el  refusa  nettement  de  les  laisseï' 
partir. 

Pendant  la  nuit,  les  Indiens  vinrent  délivrer  les  malheureuses  |)risonnières. 


VOYAGE  AU  eu  MINA.  110 

Le  iici;te  les  reprit  et  dut  les  reprendre  souvent,  car  à  chaque  (bis  elles  lui 
échappaient.  Pour  meltre  fin  à  cette  chasse  à  l'esclave,  les  Indiens  juslemenl 
furieux  coupèrent  la  tète  au  nègre. 

Mais  l'histoire  ne  linit  pas  là.  Les  antres  nègres  résolurent  de  venger  leur 
paient.  Ils  usèrent  de  ruse.  Us  allèrent  plusieurs  fois  visiter  les  Indiens  et  leur 
déclarèrent  qu'ils  les  approuvaient  d'avoir  donné  la  mort  au  méchant  de  leur 
tribu  dont  les  agissements  barbares  n'étaient  pas  excusables.  Ils  leur  firent 
des  cadeaux  et  endormirent  leur  méfiance. 

(l'est  alors  qu'ils  les  invitèrent  à  une  partie  de  pèche  dans  la  grande  rivière, 
les  Indiens  s'y  rendirent  en  grand  nombre  :  hommes,  femmes  cl  enfanls.  Le 
lieu  du  rendez-vous  était  à  la  petite  ile  sablonneuse  appelée  ilh<t  do 
Carafon,  (hiand  tous  furent  réunis,  les  Mucambeiros  se  retirèrent  uw  |)eu 
de  la  rive  dans  leurs  canots  en  emmenant  les  ubas  des  Indicjis  qui  se 
trouvèrent  ainsi  dans  l'impossibilité  de  s'échapper.  Ils  tirèrent  sur  leurs 
|)risonniers  avec  dn  gros  plomb  (jui  décima  ces  malheureux  sans  défense, 
ensuite  ils  accostèrent  pour  achever  les  blessés  avec  leurs  sabres  d  abatis,  les 
cadavres  furent  laissés  en  pâture  aux  urubus. 

Après  ce  bel  exploit,  les  Mucambeiros  ne  se  sentirent  plus  en  sûreté.  Us 
descendirent  la  rivière  et  allèrent  s'établir  à  S.  Antonio,  Livramenlo,  Jawarv, 
Formigal,  Urueuri  et  Macaeo. 

Et  c'est  dans  cet  igarapé  Poanna  que  |e  vais  maintenant  à  la  recherche 
des  Indiens  Piânoeotôs.  Il  se  pourrait  bien  que  je  pavasse  pour  les 
Mucambeiros,  tout  homme  habillé  est  pour  eux  un  ennemi,  ils  se  souviennent 
certainement  et  la  générosité  est  un  sentiment  qui  doit  leur  être  inconnu. 
Je  remonte  l'igarapé,  il  mesure  à  son  embouchure  '\-i  mètres.  Sa  profondeur 
est  très  variable,  nous  avons  quelquefois  seulement  lo  centimètres  d'eau,  puis 
ensuite  des  fosses  de  5  à  6  mèti-es. 

Nous  rencontrons  des  campements  de  chasse  et  de  pèche,  ce  sont 
généralement  une  ou  deux  barracas  mal  faites  et  sales.  Ces  campements 
ont  l'air  d'être  très  fréquentés,  les  Piânoeotôs  ne  sont  probablement  pas  loin 
de  la  bouche,  .le  les  rencontrerai  peut-être  demain  it  je  resterai  chez  eux  le 
temps  de  faire  faire  de  la  cassave,  puis  je  retournerai,  car  cet  igarapé  ne 
mérite  pas  d'être  remonté  pendant  l'été. 


l'20  VOYAGE  AU  CUMINÂ. 

Samedi^  ■i\  juillet.  —  Nous  nous  réveillons  tous  en  yreloUanI,  la  Poanna 
est  froide  et  humide,  tous  nos  vêtements  sont  moites  ;  j'envoie  Eslève  faire 
sécher  ma  blouse  et  mon  pantalon. 

Nous  allons  dans  cette  Poanna  avec  acharnement.  Voilà  que  nous  n'avons 
plus  de  cassave.  Il  faut  absolument  que  nous  rencontrions  les  Piânocotôs, 
autrement  nous  aurons  plus  de  vingt  jours  à  passer  avec  la  faim. 

Nous  trouvons  une  grande  quantité  d'arbres  tombés  barrant  la  rivière,  nous 
sommes  obligés  de  les  couper  à  la  hache,  ce  qui  retarde  notre  voyage.  Pour 
quelques-uns  d'entre  eux  l'ouvrage  est  déjà  fait  et  assez  récemment.  Cela  donne 
du  courage  à  mes  gens.  Cette  trace  certaine  du  voisinage  des  Indiens  nous 
met  sur  nos  gardes,  à  chaque  instant  nous  nous  attendons  à  les  voir 
surgir. 

Il  ne  se  passe  pas  cinq  minutes  sans  que  nous  ayons  à  couper  de  gros  arbres, 
mes  matelots  sont  devenus  bûcherons.  Ce  ruisseau  a  des  difficultés  de  naviga- 
tion imprévues  avec  les  arbres  qui  l'encombrent  et  le  sai)le  qui  fait  également 
barrage.  Je  fais  creuser  un  canal  dans  le  lit  de  la  rivière;  mes  hommes  abordent 
et  exécutent  courageusement  ce  nouveau  travail,  ils  ont  vite  ouvert  avec  leurs 
rames  un  chemin  pour  notre  canot. 

2.1  juillet. —  A  notre  réveil  une  surprise  agréable  nous  arrive  :  une  légère  crue 
dans  l'Igarapé  nous  permet  d'aller  plus  rapidement. 

A  8  heures,  nous  rencontrons  dans  un  petit  ruisseau,  rive  gauche,  neul 
pirogues  indiennes  toutes  en  très  mauvais  état,  puis  nous  découvrons  un 
sentier,  la  proche  demeure  des  Piânocotôs  s'accuse  de  plus  en  plus. 

Nous  allons  dans  ce  sentier  et,  après  un  quart  d'heure  de  marche,  nous 
arrivons  à  une  capuera  très  petite  où  il  ne  reste  que  quelques  pieds  de  canne  à 
sucre.  Nous  cherchons  en  vain  un  chemin,  une  issue  quelconque,  il  n'y  a  rien, 
pas  même  l'ombre  d'une  trace. 

Nous  retournons  tristement  à  notre  canot  et  nous  poursuivons  en  amont. 
Nous  faisons  environ  trois  kilomètres  et  nous  trouvons  un  autre  sentier,  rive 
droite.  Ce  nouvel  espoir  est  suivi  d'une  nouvelle  déception. 

Nous  marchons  pendant  près  de  cinq  kilomètres  dans  une  direction  S.-E. 
Nous  arrivons  à  un  abatis  où  il  y  a  du  manioc,  des  bananes,  des  cajùs,  des 
ananas,  des  patates,  des  l'égames,  du  roueou,  du  piment,  de  tout  un  peu,  niais 


VOYAGE   AU   CIMINA.  Itil 

(le  chaque  chose  en   très  petite  quantité  :  il  n'y  aurait  pas  assez  pour  le  repas 
(l'ime  seule  famille. 

De  retour  à  notre  canot,  nous  voguons  en  amont  avec  des  didieultés  toujours 
croissantes.  A  3  heures  de  l'après-midi,  il  nous  est  impossible  d'avancer 
davantage,  la  circulation  nous  est  interdite  de  toutes  façons.  ÎNous  rebrous- 
sons  chemin    sans    avoii'    vu    les   Indiens    et   sans  avoir   trouvé   des   vivres. 


..iJT' 


"Vc ,,  /  î 


^.:T'%'gt 


niiijm  (l.itis  11'  Piln'i 


Mes  m,Ttelots  ne  parlent  que  d'idler  piller  la  roça  que  nous  avons  vue  cl  il 
faut  toute  l'influence  que  j'ai  sur  eux  pour  les  en  empêcher. 

■i\  jiLillct . —  Nous  descendons  l'igarapé  qui  est  complètement  à  sec. 

.le  suis  très  ennuyée  de  ne  pas  avoir  vu  les  Indiens  Pi;inocot(')s,  car  je  les  sais 
très  près  de  moi  et  ils  me  seraient  utiles.  Peut-être,  cachés  sur  les  rives,  sur- 
veillent-ils nos  mouvements?  Je  ne  puis  à  leur  sujet  que  faire  des  suppositions. 

Mes  matelots  ont  travaille  avec  une  admirable  ardeur.  .T'aurais  désiré  sortir 
de  cet  igarapé  aujourd'hui,  mais  mon  projet  est  irréalisable  :  notre  canot  fait 


\-n  VOYAGE   AU   CUMIXA. 

Iroi)  d'eau  vi  la  rivière  est  prescjiie  iiifranehissahle.  Il  sérail  iin|)rii(l('nt  el 
flangcreiiv  de  voyager  de  nuit. 

a'i  juillrt. —  'Nous  soi-tons  eiiliii  de  la  l'oanna.  Il  en  est  grand  tem|)-;,  noire 
canot  n'en  peut  pins.  \\  menace  à  chaque  instant  d'aller  au  fond.  \  ile  nous 
accostons  dès  que  nous  pénétrons  dans  la  grande  rivière.  L'embarcation  est 
prestement  déchargée  et  mes  hommes  finissent  à  peine  d'enlever  les  derniers 
bagages  que  Jtxinin/ia^  fatiguée,  épuisée,  va  s'asseoir  tranquillement,  paisi- 
blement, sans  faire  de  remous.  Elle  enfonce  lentement,  elle  a  de  l'eaa  jusqu'aux 
eslivas,  puis  jusqu'aux  l)ancs,  |)uis  les  bordages  disparaissent,  enfin  nous  ne 
voyons  jilus  qu'une  masse  noire  siu'  le  fond  de  sable  jaune  d'or  de  la  rivière. 
C'est  comme  l'anéantissement  d'un  être  vaincu  par  la  souffrance,  ])ris(''  par  le 
travail,  aspirant  au  repos  ('■lernel,  à  «  ral)ime  insondable  et  sans  grève.  -> 

Maintenant  il  faut  aviser.  Kstève,  Chico  et  José  Aont  abattre  un  balata  pour 
faire  des  planches,  Martinho  et  (iuilhermo  vont  chercher  du  brai  et  de  l'étoupe, 
•Toào  va  chasser;  moi,  je  reste  au  campement.  .Te  garde  les  bagages  car  il  faut 
veiller  :  si  les  Indiens  nous  guettent,  ils  sauraient  certainement  mettre  notre 
alisence  à  jjrofit,  et  je  suis  convaincue  cpiils  sont  près  de  la  rive  et  qu'ils  nous 
ont  vus. 

L'n  premier  Jialala  est  aliattu,  mais  il  a  <  pris  le  veut  »,  il  faut  en  abattre  un 
second.  Quand  on  abat  un  arbre,  il  y  a  quelques  précautions  à  prendre:  il  faut 
d'abord  choisir  l'endroit  où  il  peut  tomber,  faire  ensuite  attention  qu'il  ne  soit 
retenu  par  un  autre  arbre  qui,  s'il  était  trop  gros,  devrait  être  abattu  à  son 
tour;  veiller  à  ce  qu'il  ne  soit  pas  retenu  par  de  grosses  lianes,  à  ce  que  ses 
branches  ne  l'emportent  pas  d'un  autre  côté.  Malgré  toutes  ces  précautions,  si 
au  moment  de  la  chute  le  moindre  coup  de  vent  survient,  l'arbre  dévie,  et  c'est 
alors  un  sauve-qui-peut  général.  En  tombant,  l'arbre  se  fend  quelquefois 
jusqu'au  milieu,  il  a  «  pris  vent»,  on  est  obligé  de  recommencer. 

Martinho  el  Guilhermo  reviennent  avec  du  brai  en  abondance,  .Toào  ra|)porte 
un  hocco  et  un  agouti  qui  sont  les  bienvenus. 

C'est  aujourd'hui  le  dernier  jour  de  farine,  il  n'y  eu  a  plus,  c'csl  lini.  l^e 
spectacle  est  surprenant.  Que  l'on  se  figure  six  hommes  joyeux  sur  une  plage 
rocheuse,  alors  qu'ils  n'oni  ni  farine,  ni  viande,  alors  que  leur  nourriture  se 
i('>(iuil  a  un  peu  de  |)oisson  que  ÏMartinlio  fait  boucaner,  avec  la  perspective  <lc 


VOYAGE    AU    G  r  M  IN  A.  125 

soiill'iir  (le  la  faim  pendant  une  di/aine  de  jours  au  moins,  s;nis  qu'une  pensée 
anièro  \icnne  troubler  leur  qiiiélutle  d'un  instant,  el  l'on  aura  l'idée  de  noire 
situation.  N'avoir 'pas  de  souci  du  lendemain  est  mie  i|ualité  maltresse  de  la 
race  nègre. 

Comme  je  me  lamente  de  n'avoir  rien  à  leur  doiuier  à  manger,  (iliieo  me 
dit  en  riant  qu'il  ne  fout  pas  m'eniuiver,  qu'il  travaillera  juscpiau  bas  de  la 
rivière  sans  avoir  de  forine.  Les  autres  répètent  la  même  chose,  .le  me  sens 
heureuse  d'être  entourée  de  si  hraves  garçons. 

JiHiniiiliu  remise  à  neuf  se  met  de  nouveau  en  roule  le  :jG,  à  midi.  Nous 
allons  au  milieu  de  la  rivière,  presque  à  rétiage,sous  un  soleil  brûlant.  Quelcpie- 
fois,  pour  avoir  un  peu  d'ombre,  nous  longeons  les  rives.  Alors  un  vent  froid 
me  fait  frissonner,  vent  glacé  qui  sort  des  profondeurs  sombres  du  grand  bois, 
A  eut  chargé  de  toutes  les  puanteurs  des  marécages  qui  bordent  les  rives,  vent 
de  fièvre  qui  m'envahit  d'une  vague  tristesse.  Combien  je  préfère  le  soleil  avec 
sa  brutale  chaleur  ! 

2'è  juillet. —  Nous  descendons  celte  monotone  rivière  sans  incidents  et  sans 
accidents,  mes  gens  se  couchent  presque  sans  avoir  dine,  ils  se  réveillent 
joyeux  quand  même,  ils  sont  étonnants. 

A  la  eachoeira  do  Torino,  la  rive  droite  oii  nous  étions  passés  en  niontanl 
est  complètement  à  sec.  11  nous  faut  suivre  le  canal  rive  gauche;  ce  canal  est 
[)érilleux,  ce  sont  des  «  montagnes  russes  »  avec  en  plus  le  |)iment  du  tianger, 
nous  faisons  une  folle  descente.  Avec  cette  allure,  nous  serions  vite  au  campe- 
ment d'en  bas  des  cachoeii'as  oii  nous  avons  des  vivres. 

La  eachoeira  da  Rampa  est  traversée  à  la  corde  la  poupe  en  avant.  La  rampe 
est  d'un  plus  bel  effet  (|u'à  la  montée  parce  que  l'eau  est  très  basse.  Maigre 
cela  je  ne  crois  })as  devoir  la  photographiera  nouveau,  je  suis  d'ailleurs  à  court 
de  plaques. 

A  la  eachoeira  do  Armazem,  nous  passons,  rive  gauche,  dans  un  canal  (|ui 
est  assez  bon  mainlenant  que  les  eaux  ont  baissé. 

En  aval  de  la  eachoeira  do  Armazem,  sur  la  rive  droite,  entre  les  collines  et 
s'étendant  sur  la  rivière,  une  e|)aisse  finiiée  me  rend  soucieuse.  Don  vienl  colle 
fumée? 

y     aiuaitil    lies     campos    deri'ière     ces     collines,      ou     bien    scrail-ec   des 


l;.'4  VOYAGE  AL     f.L  MINA. 

Indiens  briilanl  un  iibalis?  Je  ne  [juis  avoir  que  des  conjectures  et  je  n'ai  |)as 
les  moyens  de  nie  rassurei*  sur  l'objet  de  mon  inquiétude. 

La  cachoeira  do  Séverino  est  toujours  la  même,  l'eau  ne  s'y  est  point  frayée 
un  canal  depuis  notre  passage.  Kien  de  surprenant  à  cela,  car  elle  est  habituée 
à  s'écouler  sous  ces  énormes  pierres  depuis  la  séparation  des  terres  et  des 
eaux,  depuis  des  milliers  d'années. 

Le  poisson  est  aussi  contre  nous,  il  ne  mord  [)as,  notre  situation  s'aggrave. 
Mes  gens  dînent  de  castanhas.  Quant  à  moi,  je  suis  mon  régime;  débilitant 
et  nuisible  à  la  santé  de  bien  des  personnes  comme  il  l'est  à  la  mienne,  ce 
régime  consiste  à  ne  prendre  tous  les  soirs  qu'une  tasse  de  thé  sans  sucre  :  ce 
n'est  pas  excellent,  mais  on  s'y  habitue. 

A  la  cachoeira  da  Tracuà,  nous  nous  dirigeons  toujours  par  le  même  canal, 
rive  droite,  nous  devons  décharger  le  canot,  la  cachoeira  est  à  sec. 

En  amont  de  la  cachoeira  da  Torre,  Joâo  tue  un  tapir.  Une  grande  joie  règne 
dans  le  canot,  mon  monde  devient  suliilemcnt  phis  ])avard,  on  dirait  des  per- 
roquets qui  jacassent. 

La  cachoeira  da  Piraraia  nous  réservait  iine  tlésagréable  surprise.  Nous  sui- 
vons le  même  canal,  le  canot  est  vide,  bien  entendu;  malgré  toutes  les  précau- 
tions prises  par  mes  gens,  notre  embarcation  liât  sur  une  pierre,  s'ouvre  à  la 
proue,  le  bordage  de  bâbord  est  brisé  et  JoaiùiiJui  s'enfonce.  Elle  est  immé- 
diatement renflouée,  pour  la  réparer,  nous  nous  arrêtons  en  aval  de  laPirarara. 

Je  ne  puis  me  lasser  de  redire  combien  est  étonnante  et  extraordinaire  la 
faculté  qui  permet  à  mes  hommes  de  manger  vingt-quatre  heures  sur  vingt- 
quatre  sans  être  incommodés  :  leurs  ventres  deviennent  doubles  en  volume, 
leurs  pantalons  ne  peuvent  plus  boutonner,  leurs  ceintures  sont  au  dernier  cran, 
et  ils  n'ont  pas  d'indigestion. 

Joâo,  Estève  et  Chico  réparent  le  canot,  José  fait  la  cuisine,  Martinho 
fabrique  des  chandelles  avec  de  l'étoupe  qu'il  trempe  dans  du  brai,  Guilhermo 
porte  mon  appareil  photographique,  et  je  vais  prendre  la  cachoeira  da  Pirarara. 
Dans  mon  rôle  de  photographe,  je  suis  vraiment  bien,  il  paraîtrait  que  j'ai  la 
vocation,  car  enlin,  marcher  pendant  plus  d'une  heure,  pieds  nus,  sur  des 
pierres  brûlantes  pour  reproduire  une  cachoeira,  c'est  avoir  le  feu  sacré.  Il  est 
vrai  que  ces  pierres  sont  jolies,  (li\  inement  travaillées;  on  dirait  de  véritables 


VdYACE    AL     CL.MINA.  12^) 

j)oiiitcs  d'aiguilles,  et  elles  me  mellenl  les  pieds  en  sang,    il    y  a  une  certaine 
volupté  à  souftrir  quand  ou  est  a  la  leelierehe  de  l'inconnu. 

Nous  passons,  sans  décharger,  la  caclioeira  do  Prato,  mais,  à  la  caclioeira  do 
Ketiro,  mes  matelots  font  à  nouveau  leur  longue  trotte  sur  le  pédral  brûlant. 
Pendant  qu'ils  déchargent  et  qu'ils  descendent  le  canot,  je  suis  au  milieu  des 
pierres,    dans    une    véritable  fournaise,    sans    un    arbre     (jui    m'al)rile,    sans 


.Montagne  eutièiemi'ul  couverte  d'herhcs. 

un     renfoncement    de    pierre    qui     me    donne    l'illusion     de    rouil)re. 

Les  grosses  pierres  de  cette  rivière  ne  sont  que  des  conglomérats,  chaque 
pierre  est  revêtue  à  sa  surface  d'une  croûte  noire  un  peu  dure,  mais,  une  fois 
cette  croûte  brisée,  la  pierre  est  de  couleur  ocre  jaune,  et  s'effrite  avec  la  plus 
grande  facilité. 

La  caclioeira  do  Varadourosinho  est  encore  plus  ennuyeuse  qu'à  la  montée, 
où  elle  nous  a  donné  énormément  de  peine.  Le  chemin  que  nous  avions  pris 
est  à  sec.  Nous  en  cherchons  un  autre.  (  hiel  chemin  !  Entre  des  bancs  de  pierres 


rjfi  VOYAdE  AU   C.U.MINA. 

aux  formes  bizarres,  le  canot  passe,  tantôt  dans  l'eau,  lanlùt  au-dessus 
d'énormes  blocs  qui  barrent  complètement  le  eanal,  la  coque  de  notre  canot 
semble  avoir  été  limée  avec  une  râpe  gigantesque. 

Mes  gens  ont  un  entrain  admirable,  leur  endurance  dépasse  mon  attente. 
Chico  et  José  ont  les  pieds  coupés  profondément,  ils  ont  enveloppé  leurs  bles- 
sures avec  de  vieux  chiffons,  et  ils  vont  sur  les  pierres  aiguës,  portant  leur 
charge  comme  les  autres,  sans  se  plaindre,  sans  paraître  mécontents  de  leur 
sort. 

Les  travessôes  do  Belliscào  et  la  cachoeira  do  S.  Nicolaù  sont  descendus 
sans  accidents,  mais,  à  la  cachoeira  do  Mel,  où  la  baisse  de  l'eau  a  été  considé- 
rable, Joaidnlia  est  complètement  décalfatée  et  naufrage  à  nouveau.  Nous 
n'avons  que  juste  le  temps  de  sauver  l'appareil  photographique  et  les  plaques; 
tout  le  reste  est  inondé. 

Nous  campons  dans  une  île  de  la  cachoeira  do  31el,  je  fais  faire  un  grand 
feu  et  chacun  en  approche  son  hamac,  son  moustiquaire  et  sa  couverture,  ce 
qui,  en  ce  moment,  constitue  tout  notre  avoir:  Nos  vêtements  sont  complète- 
ment usés,  José  est  à  son  dernier  pantalon,  auquel  man(jue  une  très  grande  par- 
lie  du  fond.  Chico  ne  sait  quel  nom  donner  à  la  loque  qu'il  a  sur  lui  et  <[ui 
tombe  en  lambeaux  sur  ses  malheureuses  jambes  très  maigres  et  très  laides.  Le 
pauvre  Clhiquinho,  qui  d  habitude  dépense  tout  son  argent  pour  avoir  de  jolis 
habits,  ne  peut  en  ce  moment  poser  pour  le  l)eau  garçon.  Estève  recoud  trois 
ou  quatre  fois  par  jour  de  véritables  haillons,  et  moi,  je  suis  sans  chaussures. 
Sans  bas,  avec  des  vêtements  qui  ont  passé  du  noir  au  vert  jaune,  faisant 
d'affreuses  grimaces  lorsque  je  dois  marcher,  je  ressemble  à  un  bandit  dont  les 
affaires  iraient  mal. 

i"  août.  —  Après  une  bonne  journée,  nous  nous  reposons  en  face  de  l'em- 
bouchiu'e  de  la  Pénécura.  J'éprouve  beaucoup  tle  peine  à  laisser  cette  rivière 
sans  y  pénétrer,  car  mon  envie  de  rencontrer  les  Indiens  Piànocolôs  de  la 
Poanna  est  toujours  aussi  vivacc.  Je  sei'ais  disj)osée  à  courir  de  nouvelles  aven- 
tures pour  arri\er  à  la  réalisation  de  mou  désir,  mais  je  me  résous  à  abandon- 
nei'  ce  projet,  la  nécessité  de  m'approvisionuer  prime  tout  le  reste. 

Depuis  quelque  temps,  Guilhermo  ne  parle  pas.  Pendant  le  jour,  il  se  tient 
très  près  de  moi,   le   plus  près  qu'il  lui  est  possible;    la   nuit,  il  se  couche  par 


V0YA(;R   au    CIMIXA.  127 

terre,  encore  près  de  mon  moiisliqiKiire.  Je  n'v  avais  |)as  fait  alteiilion^  car,  en 
dehors  du  service,  mes  gens  s'arrangent  à  leur  guise,  je  ne  me  |)réoccn|ie  pas  de 
leurs  dispositions  ni  de  leurs  besoins  personnels. 

(l'est  que  Guilhermo  a  peur,  et  il  \ient  clieiï^lier  nn  lefnge  à  mes  cotes;  je 
fmis  par  connaître  la  cause  de  son  ellroi. 

Joào  est  capataz.  En  ce  moment,  il  est  \rai,  son  emploi  est  une  sini'cure, 
puisqu'il  n'y  a  pas  de  vivres  à  distribuer.  Ola  n'empêche  pas  que  ses  fonctions 
le  placent  un  peu  au-dessus  des  autres.  Comme  il  est  très  orgueilleux,  il  n'admet 
pas  que  ses  compagnons  le  traitent  en  camarade.  Guilhermo  lui  avant  fait 
remarquer  qu'il  n'est  pas  plus  que  les  autres,  que  Madame  n'avait  pom-  per- 
sonne de  considération  particulière,  Joào  a  été  très  fi-oissé  dans  son  amour- 
propre  et  lui  a  promis  de  lui  apprendre  à  parler,  ^ussi,  depuis,  Guilhermo  ne 
me  quitte  pas,  et  voilà  pourquoi  ce  bavard  est  devenu  silencieux,  pourcpioi  cet 
être  malfaisant  est  provisoirement  pacifique. 

Nous  descendons,  sans  décharger,  la  cachoeira  doCajual,  très  forte  à  la  mon- 
tée, aujourd'hui  à  sec  ou  à  peu  près. 

Mes  matelots  rament  aACC  une  ardeur  sans  pareille,  car  ils  savent  que  demain 
ils  auront  de  la  farine,  du  tabac,  du  tafia,  s'ils  arrivent  aujourd'hui  en  amont 
(In  sentier  de  la  cachoeira  do  Inferno. 

Aussi,  rien  ne  les  arrête,  c'est  du  vertige,  nous  volons,  nous  franchissons  les 
travessôes  de  Molongo  sans  les  voir,  puis  ceuv  d'amont  do  Inferno;  ils  vont,  ils 
marchent,  ils  courent  sur  le  pédral,  el,  à  >  heures,  nous  sommes  en  amont 
du  sentier.  Sans  se  reposer,  ils  prennentle  petilcanot  sur  leurs  épaules  et  dispa- 
raissent au  pas  de  course  dans  la  profondeur  sombre  de  la  forêt.  Si  je  ne  les 
retenais,  ils  partiraient  maigre  la  nuit  au  milieu  des  cachoeiras,  où  certainement 
ils  périraient. 

3  août.  —  A  G  heures  du  matin,  nous  sommes  tous  prêts,  .loaniitltd  reste  ici 
avec  les  bagages.  T>es  éclopés  vont  par  eau  dans  le  petit  canot.  Joào  prend  le 
sentier  et  va  en  avant  pour  faire  la  cuisine  et  m'envover  des  chaussures.  Estève 
Martinho  et  moi,  nous  suivons  I'estrada  que  Guilhermo  a  fait  avec  une  bous- 
sole. Je  vais  en  lever  le  plan. 

Je  m'aperçois  bien  vite  que  rnsTRAD^^  de  Guilhermo  est  aussi  de  travers  que 
son  esprit.  Ce.  n'est  ni  un    f.stiuda,  ni  im  sentier,  c'est  une  trace  de  chasse 


l'iS 


VOYAGE  AT    HUM  IN  A. 


allant  dans  lonles  les  directions.  Pour  en  (aire  le  lev('',  il  me  faudrait  deux  jours, 
et  j'ai  l'aim,  et  je  suis  faillie,  et  mes  vivres  ne  sont  qu'à  quelques  heures  d'ici. 
Te  remets  ma  boussole  dans  ma  poche,  en  disant  :  '  Mes  enfants,  en  route,  et 
bon  pas!  )> 

Avec  ses  grandes  jambes  Marlinho  va  devant  en  éclaireur,  il  court  comme 
un  lièvre,  je  le  suis  non  sans  m'asseoir  plusieurs  fois.  Estève  ferme  la  marche. 
T.e  chemin  que  nous  suivons  est  indescriptible  :  nous  montons,  nous  descen- 
dons, nous  Iraversons  cinc|  igarapés  dont  deux  sont  secs.  Brusquement,  à  ente 


,ln|)0,laIl^  \v  M.liii]) 


de  nous,  retentissent  des  coups  de  fusil  :  c'est  \ntonio  qui  m'apporte  des 
chaussures.  Il  est  fou,  il  saute,  il  danse,  il  rit,  il  |)leure,  il  commence  vingt 
histoires  et  il  n'en  finit  |)as  une  seule.  Encore  un  igai-apé,  celui  de  laflarnauba, 
et  nous  sommes  au  campement.  Nous  avons  mis  (juatre  heures  poiu-  aller 
d'amont  de  la  eachoeira  do  Inferno  à  aval  tie  la  caehoeira  Tronco. 

T^e  petit  canot  arrive  trois  quarts  d'heure  après  nous.  Tout  le  monde  se  jette 
avec  voracité  sur  le  macaroni  demandé.  Il  \  avait  plus  de  huit  jours  que  mes 
hommes  désiraient  ce  macaroni  assaisonné  de  beaucoup  de  beurre  et  de  beau- 
coup de  parmesan,  aujourd'hui,  ils  sont  dans  la  jubilation. 

\  j)ciue  Guilhermo  a-t-il  fini  de  manger  que  je  le  pa\e  et  l'envoie  chez  lui, 
on  l'accompagne  avec  le  petit  canot.  T'éprouve,  au  moment  de  son  départ,  une 


voya(;e  au  nu.MiNA.  120 

étran£;e  sensalion  de  hicn-élre  et  je  me  laisse  aller  avee  salisfadion  dans  mon 
faiileiiil  après  les  terribles  soixaiite-dix-neiif  jours  que  je  viens  de  passer. 

4  août.  — Mes  matelots  reparlent  chercher  Joaninlui.  José  qui  s'est  profon- 
dément coupé  trois  doigts  ne  petit  travailler,  il  reste  avec  moi.  Je  me  suis  donné 
congé  pour  aujourtriiui,   je  paresse  tout  le  joui',  et  s'il  est  vrai,  comme  le  dit 


■droU.-  du  -Mur 


' ■    !•'  'i^ 


\()llaire  :  cjuVY  n'  est  île  i'/ais  /i/aim/s  (jiCin'ci'  (h-  \i-iiis  besoins,  j  a\ais  vraiment 
besoin  de  paresser. 

")  août.  — Mes  gens  reviennent  par  terre,  axant  le  déjeuner.  Ils  baissent  la 
lèle  et  me  montrent  des  mines  déconfites.  Joeininha  est  au  fond  de  la  caehoeira 
da  Lage  grande  avec  toute  la  batterie  de  cuisine,  les  lignes  de  pèche,  cinq 
sabres  d'abalis,  trois  Winchester  et  tous  les  hamacs.  Ils  prennent  leur  repas  et 
retournent  au  lieu  du  naufrage  pour  tenter  de  sauver  quelques  objets. 

Il  est  toujoiu's  ennuyeux  de  naufrager,  c'est  assurément  une  perle  matc-riellc 
appréciable  jtour  un  explorateur.  Mais,  lorsque  le  traAail  est  sau\è,  on  prend  la 


*'•"  vova(;e  au  (:r>[ixA. 

chose  plus  ijliilosoi)lii(|Mem<'nt.  D'iiilleurs,  pourquoi  me  lamenlei' et  m'aïuisler 
Ijoui'  une  eliose  contre  laquelle  je  ne  puis  rien?  N'est-il  pas  préférable  de  me 
réciter  a  moi-même  cette  vérité  d'un  poète  persan  : 


As-tu  perjii  rcmpirc  du  nioiulei' 
Ne  t'rii  afflige  |ioiiit:  ,v  ii  l'.st  rlcii. 
Vs-tii  conquis  l'iMiiiiiii'  du  luoiidc:' 
No  t'en  réjouis  jjiis  ;  ce  n'est  rien. 
Douleurs  et  félicités,  tout  ])iisse. 
l'asse  à  côK'  du  uiouflc.  ce  n'est  i-ien. 


CHAPITRE   IX 

Maladie  yéiiéralc.  —  Dé|>art  do  la  carhoeii'a  Troilfo.  —  Clie/.  Lotliario.  —  KriiSL'ij;iieiii(,Mit,s. — 
Les  l'aïuis.  — Fiii-o  du  (Uiraiiia  ijiiriin.  —  l,a<'  oucliautc.  —  If;ai'a]i(''  An'r-airiha.  --  Ajoiili'i'. 
—  Kir\rc.  —  Chasso.  —  lictoiir  <lr  1' Vrii'aiidja.  Igarapé  Cuniiua  iriii'iiii.  —  lîarrai^is  di- 
<aiiai'aiia.  —  Persistance  de  la  lièvre.  —  Les  lai'j'os.  —  Ueloui'  ii  Unxijiiiiia. 


Ce  farnpement  de  la  caclioeira  Ti-oiico  m'es!  funesle  à  la  dcsceiile  t'omme  il 
le  fui  à  la  montée.  Mes  matelots  tombent  malades  les  uns  après  les  autres.  .Te 
les  soigne  tous,  je  fais  bouillir  de  l'eau,  je  panse  les  plaies,  j'use  une  (pianlité 
(tonnante  de  sublimé  au  looo',  d'acide  phénique,  d'acide  boriijue  et  d'iodo- 
ioime.  J'auliseplise  le  mal,  je  purge,  j'administre  de  la  (juiuine,  je  dose  tous 
les  tcmètles,  je  fais  suer  et  je  sue  moi-même. 

lùifin,  le  l 'i  août,  ii  n'\  a  plus  que  José  dont  l'état  est  incjuiélanl.  Sans  ètie 
complètement  rétablis,  mes  autres  liommesont  la  forée  de  ramer.  lNous  quitlous 
ce  campement  tle  mallieur. 

Nous  allons  doucement,  très  doueenieni,  les  fièvres  ont  laissé  mes  gens  sans 
forces,  ils  font  leur  [possible. 

Nous  passons  tristes  et  silencieux  devant  de  belles  murailles  de  pierres,  des 
stratifications  magnifiques  couronnées  de  belles  pousses  ayant  pour  s'alimenter 
a  peine  lo  centimètres  de  terre  végétale.  Celte  végétalion  admirable,  mer\eil- 
leuse  est  due  au  soleil  de  l'équateur  dont  les  rayons  brûlants,  tempérés  par 
riiumidité  ambiante,  loin  d'être  desirucleurs,  produisent  d'élonnanls  phéno- 
mènes \itaux. 

Nous  nous  arrêtons  à  2  heures  chez  Lothario,  beau-père  de  Guilhermo.  .le 
désire  avoir  quelques  renseignements  sur  les  Indiens  Pauxisde  la  Pénécura.  11 
débule  en  me  conlanl  une  suite  d'histoires  invraisemblables.  Je  l'arrête  et  je  lui 


\ô^2  VOYAGE  AU  CL.MINA. 

dis  :  «  Je  ne  suis  point  crédule  comme  le  l)on  l'ère  Nicolino,  si  loyal  et  si  con- 
liaiit  qu'il  ne  soupçonna  jamais  la  fausseté  de  l'àme  d'un  Mucaml)eiro.  Si  vous 
ne  me  dites  pas  la  vérité,  je  vous  fais  immédiatement  donner  la  bastonnade.  » 
Alors,  il  m'avoue  que  dès  l'époque  du  voyai^e  du  Père  Nicolino,  ils  étaient 
ftichés  avec  les  Pauxis,  mais  il  ne  m'en  explique  pas  le  motif.  Il  y  a  sans  doute 
encore  là-dessous  une  vilaine  histoire.  Les  Mucambeiros  n'ont  pas  avoué  au 
Père  qu'ils  étaient  brouillés  avec  les  Pauxis,  ils  avaient  proliablement  arrêté 
qu'il  n'en  saurait  rien,  qu'on  éviterait  de  les  lui  faire  rencontrer  et  ce  qui  fut  dit 
fut  fiÙt. 

Lotliario  raconte  que  les  Pauxis  sont  si  nombreux  qu'ils  habitent  les  sources 
de  l'ioarapé  d'Agua  fria,  de  la  Pénécura  et  du  rio  Acapi'i,  qu'au|)aravant  ils 
deiTieuraient  à  Obidos,  qu'enfin  ils  se  sont  établis  sur  les  rives  du  (anninà,  puis 
à  l'embouchure  de  la  Pénécura,  qu'ils  se  sont  retirés  plus  lom  encore  jusqu'aux 
sources,  fuyant  toujours  les  civilisés.  Il  termine  |)ar  cette  phrase  :  Miinha 
Bi(A?scA,  "VoRSA  siîKHORiA  BEK  sMiic  ouE  JNDio  i\ Ào  E  CEINTE.  Jc  résistc  difficile- 
ment à  l'envie  de  taper  sur  ce  vieux  fourbe  qui  est  indiscutablement  comme 
tous  les  siens  au-dessous  tlu  niveau  moral  intellectuel  des  Indiens,  il  devrait 
être  traité  comme  un  animal  malfaisant. 

Il  me  fournit  quelques  mots  du  dialecte  pauxis  que  je  transcris  fidèlement, 
mais  que  je  ne  donne  que  sous  toutes  réserves,  bien  qu'il  ne  me  paraisse  pas 
possible  qu'ils  soient  de  son  invention  : 

Soleil Icire. 

Lune Nouiie. 

Étoile Siriké. 

Jour Oiiiéiioi'o. 

Nuit Coco. 

l'Iule Couo-on. 

Tonuerre Cajio. 

Ciel Topeu. 

Eau. Touua. 

Rivièn-  .         .         ïouua  icouaea. 

lloniine ïolo. 

l'crimie Orice. 

Kiil.iul Morii-é. 


VOYAGE  AU   CUMINÂ.  15r. 


l'i'-vr Varono 

Al'>ii  mari Ouaiiiu. 

Ma  Icnirac lama. 


Poisson Couinata. 

Ilanit'ron Yamta. 

Cassave .loiiro. 

Farine  de  manioc  (tv;«rtc  .     ......  Caiariia. 

Flèche l'réou, 

Cliicn Aûuai-a. 

'I'a|)ii- Ouaou. 

Biilii' Goucliaou. 

Tiyre Caicousso. 

Ol'jil    .  ...  l'oiiio. 

l'ouic Caltara. 

lloi'co l'aouls. 

Ara.    .     .  (;oiiyai-a. 

Trahir,! Vnnara. 

Tracaja Chaouaro. 

l'iranha  .         ....  l'oune. 


l'clil    . 
Grau.l. 


iManj;i-r  .  .  . 
AUcnds-moi  . 
Faire  du  feu. 
S'en  aller   .    . 


A( 

■ala, 

)lCO. 

Ar 

■anc 

\h 

ima( 

iij. 

\li 

outi 

M; 

ichic 

■oné. 

Si  vérilablement  ces  mots  sont  du  dialecte  des  Pauxis,  ceux-ci,  d'après  la 
théorie  de  Yung,  font  partie  de  la  famille  caradjc. 

.\  4  heures  et  demie,  je  |)ars  de  chez  Lolhario  et  je  vais  coucher  chez  Santa- 
Anna  qui  me  fournira  peut-être  de  nouveaux  renseignements. 

Santa-Anna  n'est  pas  encore  chez  lui.  On  dirait  qu'il  me  fuit.  Comme  l'autre 
fois^  je  ne  trouve  que  sa  femme. 


154  VOYAGE  Al     CIMINA. 

J'îii  en  encore  la  lièvre  toute  hi  iiiiil.  Bien  que  je  m'applique  à  la  traiter 
par  le  dédain,  cette  tenace  et  ^  ilainc  compagne  ne  veut  pas  me  quitter,  je  la 
traîne  avec  moi  depuis  neuf  jours. 

i5  aoi)t.  —  Nous  entrons  dans  le  lïno  du  Ciuniinà  mirim  qui  ne  mesure  que 
3o  mètres  environ  à  l'entrée,  mais  qui  s  élargit  presque  aussitôt  jusqu'à  atteindre 
une  movenne  de  Go  à  70  mètres. 

Rive  gauche,  je  rencontre  une  emhouchuie  de  la  même  largeur  que  le  furo, 
c'est  le  canal  d'écoulement  du  lago  k>ca\j  ado.  Ce  lac  enchanté  ou  personne 
ne  veut  aller  pêcher  est  peuplé  d'une  grande  quantité  de  lamentins,  mais  on 
affirme  que  jamais  aucun  pécheur  n'a  |)u  en  har|)onner  un  seul.  Tous  les  habi- 
tants des  alentours  sachant  ce  lac  enchanté  et  n'osant  s'en  approcher, 
les  lamentins  s'v  multiplient  en  toute  sécurité  sans  craindre  d'v  être 
troublés. 

Une  très  large  ouverture,  toujours  sur  la  rive  gauche,  ferait  croire  à  un  bras 
imiiorlant  :  ce  n'est  qu'un  marais  puant  fermé  aussitôt  par  des  végétations  tant 
en  amont  (ju'en  aval. 

Kntin,  nous  voici  au  confluent  de  l'Ariramba  et  du  Cuminà  mirim. 

Ariramba  !  un  beau  nom  pour  un  vilain  igarapé.  l.'Ari'ramba  est  le  martin- 
pècheur,  le  marlin-pêcheur  au  plumage  miroitant,  si  bien  lissé,  si  propre  et  si 
coquet,  avec  sa  double  collerette  blanche  et  noire,  le  martin-pècheur  effronté 
qui  passe  et  repasse  dix  fois  de  suite  devant  la  proue  de  notre  canot,  voletant 
de  branche  en  branche,  joveux  et  allègre  ;  avec  sa  voix  de  crécelle  il  semble 
nous  souhaiter  la  bienvenue. 

Mais  que  nous  importe  la  joyeuse  Ariramba  !  Nous  sommes  tous  tristes,  tristes 
de  sentir  la  maladie  planer  au-dessus  de  nous,  de  naviguer  dans  un  igarapé 
étroit,  de  ne  voir  que  des  rives  basses  et  marécageuses,  de  n'avoir  pour  boire 
que  de  l'eau  sale  qui  sent  mauvais.  D'acres  senteurs  sortant  de  la  forêt  humide 
nous  donnent  le  dégoût  de  toutes  choses. 

A  4  heures,  arrêt  forcé,  la  fièvre  est  plus  forte  que  ma  volonté. 

16  aoilt.  —  Une  nuit  de  repos  suffît  pour  me  faire  croire  que  j'ai  regagné 
en  dormant  ma  force  épuisée  par  ce  long  voyage,  et  je  me  remets  au  travail 
avec  une  nouvelle  activité. 

L'igarapc'  se  continue  mèmement  :  des  rives  marécageuses,  de  petites  collines 


VOYAGE  AL'    crMIXÂ.  1",:. 

généralement  formées  par  des  murailles  à  pic  sur  le  bord  de  la  rivière;  il  n'y 
a  pas  de  courant,  les  eaux  sont  stagnantes. 

A  ')  heures,  arrêt  forcé.  Mes  gens  sont  obligés  de  me  porter  jusqu'à  mon 
hamac,  je  suis  tombée  comme  une  masse,  le  soleil  m'a  donné  comme  nn 
éblouissement. 

\~j  août.  —  La  nuit  a  été  mauvaise  ])Our  moi,  fort  mauvaise  J'ai  eu  la  lièvre 
avec  le  délire.  Estève  et  .Toào  m'ont  veillée  avec  un  soin  délicat,  lis  pensaient 
que  ce  matin  j'allais  ordonner  le  retour,  grand  est  leur  étonnement  en 
m'entendant  prescrire  le  contraire. 

.Te  ne  suis  pas  seule  malade,  José  a  également  une  forte  fièvre,  sa  pauvre 
figure  pâle  me  fait  beaucoup  de  peine  :  un  nègre  pâle  n'est  pas  beau,  il 
impressionne. 

Noire  igarape,  très  étroit  depuis  hier,  n'a  presque  |)lus  il'ean.  Noire  canot 
ne  peut  plus  avancer,  par  nécessité  nous  retoiunons. 

(let  igarapé  Vru'âmba,  d'après  (Juilhcrmo,  prend  sa  somuc  dans  |cs  campos, 
Santa- Vnna  le  lui  a  allirmé,  le  neveu  de  Santa-Anna,  qui  a  fait  le  vovage  avec 
son  oncle,  me  l'a  également  assure',  et  voilà  pourquoi  je  poursuivais  ma  roule 
avec  acharnement.  Nous  ne  sommes  pas  encore  à  la  laliliide  de  la  cadioeira 
Tronco  (ju'il  n'y  a  presque  plus  d'eau.  Cet  igarapé  doit  avoir  ses  sources  à  la 
Serra  da  (larnauba.  On  ne  peut  pas  se  fier  aux  renseignements  de  ces  Mucam- 
bciros,  ils  mentent  par  besoin,  par  plaisir. 

i(S  nuiU.  —  Nous  descentlons  cet  igarapt-  avec  plaisir,  ^'ous  am-ions  voulu 
en  sortir  aujourd'hui,  mais  à  l'heure  du  déjeuner,  des  vomissements  de  bile  et 
ime  forte  fièvre  me  prennent  et  nécessitent  le  campement.  J'envoie  tous  les 
valides  à  la  chasse,  il   ne  reste  avec  moi  que  José  qui  gémit  dans  son  hamac. 

Estève  tue  une  biche  en  peu  de  temps,  il  revient  vite  au  campe- 
ment. 

«  J'avais  demandé  à  Notre-Dame  de  Nazareth,  me  dit-il,  de  tuer  bien  vile 
une  pièce  de  gibier.  Maintenant  mon  frère  peut  aller  chasser. 

—  Ton  frère?  mais  il  est  parti  il  y  a  longtemps,   tu  le  sais  bien. 

—  Oh  non!  Madame,  il  était  là,  caché  dans  le  bois,  qui  veillait  Madame.  » 
Braves  garçons!  je  suis  vivement  touclK'C  de  leur  délicate  attention. 
Voici  le  résultat  de  la  demi-journée  de  chasse  :  Estève,  une  biche:  Martinho 


IÔ6  VOYAGE  AL"   CUMIXA. 

un  agami  ot  un  hocco;  Antonio,  un  liocoo  el  iino  perdrix;  Toào,  deux  lioceos 
et  deux  agoutis;  Chieo,  rien  du  tout. 

Si  Chico  ne  rap|)orle  pas  de  gibier,  il  n'a  rien  perdu  dans  le  bois,  taudis 
qu'Antonio  y  a  égaie  sou  pantalon.  Pour  ne  pas  le  déchirer,  il  l'avait  étendu 
sur  un  arbre  tombé;  au  relOLU"  il  n'a  pu  retrouver  ]'ar])re,  il  a  dû  revenir  sans 


pantalon.  Nous  l'entendons  eri<'r  de  loin  ;  j'en\'oie  vile  un  camarade  à  son 
aide,  pensant  qu'il  est  aux  prises  avec  un  jaguar.  Il  demandait  simplement  lui 
pantalon.  JNous  en  avons  bien  ri. 

i<)  fioiif.  —  Nous  laissons  enfin  cet  igarapé  avec  ses  marais  et  son  eau 
empoisonnée.  Un  soupir  de  soulagement  s'échappe  de  nos  poitrines  quand 
nous  reprenons  le  l'uio  du  Cuminà  mirim.  A  ceux  qui  me  parleront  de 
l'A^iramba  du  (limiiuà,  je  rcpondi'ai  :  "l'Aiiramba!  un  beau  nom  pour  un 
vilain  igar.qx'.  » 


VOYAGE  AT  CUMIN A. 


ir.7 


Après  avoir  reçu  l'Ariraml);!,  le  fiiio  du  Cumiiià  mirim  s'élai:;il  cl  allcinl 
de  80  à  100  mètres. 

Rive  gauche,  je  remarfjue  tuie  extension  lacustre  avec  un  tout  petit  ij;arapé 
au  nord  :  cet  igarapé  est  envaiii  par  la  végétation. 

Le  furo  du  Clumiua  mirim  est  très  sinueux,   .lusqu'a  celte  extension  lacustre 


Colliur  dans  le  Murai 


il  coule  dans  une  (.litcclion  gcniérale  ouest-est;  a  pailir  de  ce  point,  il  com- 
mence une  direction  nord-sud. 

Nous  campons  a  l'embouchure  de  l'igarapé  Cuminâ  mirim  sur  un  coin  de 
terre  humide  oii  les  carapanas  sont  légion.  Ma  journée  de  repos  d'hier  m'a  fait 
du  bien,  aujourd'hui  je  n'ai  pas  de  fièvre. 

20  août.  —  Nous  sommes  dans  l'igarapé  Cuminà  mirim,  le  plus  riche  en 
castanhàes  et  en  sezôes.  Les  castanheiros  (|ui  viennent  ici  pour  s'enrichir  y 
meurent  avec  une  rapidité  eiliavanlc. 

Dès  l'embouchnie,  cet  igarapé  n'est  (ju'un  vaste  marécage,  la  terre  ferme  ist 

18 


■ir.8  VOYAGE  AU  CUMINÂ. 

rexception,  nous  voyons  des  castanliàes  sur  les  deux  rives,  mais  avant  de  les 
atteindre  nous  |)arcourons  sur  les  marais  une  largeur  variant^  selon  les  points, 
de  un  à  trois  kilomètres. 

Nous  j)assons  un  premier  barrage  d'herbes  de  <(  canarana  ».  Grand  Dieu  ! 
quelles  odeurs  sortent  de  là,  nous  ne  naviguons  pas  sur  une  rivière,  mais  sur 
un  vaste  dépotoir.  Nous  trouvons  un  second  barrage,  puis  un  troisième,  puis 
un  quatrième,  puis  un  autre  très  long  dont  nous  ne  voyons  pas  la  fin.  .Tamais, 
avec  nos  seules  forces,  nous  ne  par\  iendrons  à  le  traverser. 

Nous  apercevons,  en  amont  du  barrage,  un  pêcheur  qui  va  me  renseigner, 
je  m'approche  de  lui  avec  empressement,  car  je  crains  que  ce  marais  ne  soit 
pas  l'igarapè  du  (luminâ  mirim. 

«  Dites-moi,  mon  ami,  comment  s'appelle  l'endroit  oii  nous  sonuues. 

—  Monsieur,  vous  êtes  dans  le  (Auiiinà  mirim. 

—  Et  il  v  a  beaucoup  de  barrages  comme  celui-ci  ? 

—  Il  v  a  (le  la  canarana  jusqu'où  je  connais  et  je  connais  loin. 

—  (l'est  bien,  merci.  ^  oulez-vous  un  verre  de  tafia  pour  \os  renseigne- 
ments? 

—  Si  vous  ne  le  faites  jias  payer  Irop  cher. 

—  Dans  ce  canol,  on  ne  vend  rien,  nous  donnons  du  tafia  ou  des  hameçons 
à  ceux  qui  nous  rendent  service  cl  des  coups  de  bâton  à  ceux  qui  nous 
trompent. 

—  Ah  !  je  comprends.  Votre  Seigneurie  est  ingénieur  du  gouvernement.  » 
Il  boit  bien  vite  et  se  sauve.   En  voilà  un  c|ui  n'aime  pas  les  ingénieurs  du 

gouvernement.  Je  suis  prise  d'un  fou  rire,  mes  hommes  également.  Vrai,  je 
ne  croyais  pas  avoir  l'air  si...  masculin. 

J'ai  souvent  rencontré  dans  ces  régions  marécageuses  de  belles  nymphéacées, 
mais  j'en  vois  ici  un  des  plus  jolis  spécimens  qu'il  m'a  été  donné  d'admirer. 
Avec  ses  nervures  d'im  beau  rose,  garnies  de  formidables  épines,  les  feuilles 
géantes  de  cette  Victoria  regia  ont  i()i  centimètres  de  diamètre;  les  lleurs, 
d'une  très  grande  beauté,  vont  du  blanc  laiteux  au  rose  tendre  pour  arrixer 
au  pourpre  foncé. 

Dans  ces  marécages  nauséabonds,  où  l'homme  sent  la  mort  qui  le  guet  le,  il 
n'v  a  pas  seulement  de  belles  fleurs  aux  couleurs  éclatantes,  mais  encore  de 


VOYAGE   AU   CUMIMA.  Ti'.l 

très  beaux  oiseaux  qui  semhlent  s'y  plaire  :  l'unicorne  doune  la  note  gra\'e, 
les  eiganos  gracieusement  belles  poussent  des  cris  énervants,  les  anous,  d'un 
iioii-  bleu,  viennent  en  curieux  sur  les  bords  des  buissons  et  pour  mieux  voir 
volent  en  avant  du  canot,  de  jolis  oiseaux  d'eau  avec  le  corps  marron  e(  les 
ailes  jaune  clair  se  sauvent  en  produisant  un  frémissement  d'ailes  d'im  effet 
admirable. 

Nous  sommes  de  retour  au  confluent  de  l'igarapé  du  (luminâ  mirim  et  du 
furo  du  même  nom.  Le  furo  s'élargit,  c'est  maintenant  un  beau  canal  avec 
des  abatis  assez  grands,  tles  cases  très  petites  et  des  liabilanls  qui  fuient  à 
notre  approcbe. 

Rive  gauche,  l'igarapé  do  (!ararà  pour  être  très  pclit  a  une  vaste 
embouchure. 

A\ec  d'anciennes  capucras  très  rapprochées,  les  habitants  ont  fait  des 
campos.  (;'est-à-dire  qu'ils  ont  nettové  à  nouveau  ces  capucras  pour  qu'il  n'\ 
pousse  pas  d'arbres,  mais  ils  n'ont  |)as  eu  I  idée  d'v  semer  de  l'heibc.  L'herbe, 
pensent-ils,  cela  vient  tout  seul.  Pour  faire  lui  campo,  il  n'\  a  ([u'à  nettoyer 
l'emplacement  et  Dieu  pour\oit  au  reste.  Quand  je  leur  dis  qu'il  faut  semer 
(le  I  herbe  pour  a\oir  de  bons  pâturages,  ils  me  regardent  de  irnvers  en 
pensant  que  je  me  moque  d'euv. 

.Sur  les  deux  rives  de  grandes  extensions  apparaissent,  ce  sont  des  Inrs^ns.  Le 
largo  de  la  Forlaleza  s'c'tend  au  loin  à  plus  de  deux  kilomètres,  celui  du  campo 
Alegro  est  plus  petit.  Puis,  toujours  sur  les  deux  rives,  après  la  lisière  maréca- 
geuse inévitable,  il  y  a  des  castanhas  en  quantité. 

Des  loutres  curieuses  et  menaçantes  viennent  tout  près  de  notre  canot,  elles 
ont  l'air  de  nous  narguer  avec  leurs  rii'cs  sinistres  et  elles  nous  ennuient  fort 
de  leurs  cris  aigus. 

'Il  août.  —  "NLilgré  la  fièvre  qui  ne  me  quitte  plus,  je  veux  toujours  avancer; 
mais  vers  9  heures,  alors  que  le  soleil  commence  à  donner  plus  de  chaleur,  il 
m'arrive  un  éblouissement.  Sans  Estève,  je  serais  tombée  à  l'eau.  Nous  séjour- 
nons jusqu'au  lendemain. 

22  (lotit.  —  Te  ne  puis  aller  toute  seule  jusqu'au  canot,  on  m'v  conduit  :  une 
fois  installée  siu'  le  toido,  je  me  sens  presque  bien. 

Un  large  estuaire,  sur  la  rive  drf)ite,  doit  être  le  canal  d'écoulement  du  largo 


l-i(l  V()^'AGI•:  Al"  CUMIN  A. 

(lu  (_Min|)n    Mc^ro.  Vioimcnl   cnsuilc  deux  grandes  ilcs  cl  le  largo  du  (4imin;i. 

i'.t:  lar^o  est  immense  el  il  le  parait  davantage  eneore,  |)arce  que  ses  lùves 
sont  marécageuses  el  formées  par  de  la  eanarana,  sans  un  arhre.  I.e  pays  est 
plat,  rive  droite  juscpéau  delà  de  l'igarapé  Alatapi,  ri\e  gauelie  juscpraux  con- 
lin^  tlu  largo  do  Salgado. 

Comme  il  \  ;;  un  peu  de  vent,  nt)us  mettons  |)lus  d'une  lieiu'e  pour  traverser 
le  largo  du  C.uminà  ol  enfin  nous  arrivons  dans  le  Cnminà  grande,  .le  domine 
ma  faiblesse  |)our  lever  le  plan  du  canal,  rive  droite  de  l'île  Alocamhirjue.  (!el 
ellbrt  est  le  deinier,  je  n Cn  |)uis  plus.  Nous  atteignons  la  case  de  liernardo, 
mon  éj)uisement  est  complet. 

•Oh!  la  lièvre!  étal  terrihie  cpii  m)us  biise  le  corps  el  l'esprit,  <]ui  \()(is  <")te 
loule  énergie,  qui  anniliile  la  \olonte  !  On  n'est  plus  soi-même,  on  est  sa  chose. 

•2)  f/(tif!.  —  Partis  de  chez  Bernardo  à  (1  heures,  nous  nous  arrêtons  de  nou- 
veau a  ()  heures,  car  je  ne  puis  plus  supporter  le  balancement  du  canot.  Autour 
(ie  mon  hamac  mes  matelots  pleurent;  pour  obtenir  ma  gut-rison,  ils  promet- 
tent des  cierges  et  des  messes  à  >jotrc-l)ame  de  Na/.aredi. 

Moi,  je  n'ai  pas  peur,  j'éprouve  si'idement  wnc  Irislesse  jileinc  de  \ag(ics 
regrets  au  souvenir  des  hcure-s  jjassées  qui  ne  peuvent  plus  revenir  el  je  trouve 
fpie  le  sort  est  ironifpie  dans  sa  eruaiilé. 

■j-'i  iioùt.  —  Oi'iximinà. 

-  scpfenihrc.  —  l'.Mliîi  ['ai;i. 

Para!  Msl-ee  dire  enfin  (jiie  l'ar;i  sera  pour  moi  un  séjour  eiu  l.anleiir. 
Non,  je  m'abantlonnerai,  eomnie  en  voyageâmes  lu.i  i:  iii:v  ji, s  ;  je  souffrirai 
même  davantage,  car  je  n'aurai  |)lus  la  grande  vie  active:  j'aurai  des  froisse- 
ments d'amour-proiire,  tics  tracasseries,  des  chocs  insignifiants  que  je  gros- 
sirai, que  je  prendrai  tro|)  à  ecein-.  Alors,  je  n'aspirerai  pins  qu'a  reparîir  de 
nouveau  dans  les  forêts  vierges,  dans  l'inlcriciM'  désert  de  llJal  du  l'ara. 


CHAPITRE  X 

C\Mi'os  Gerves'.  —  llistiiii(|iic  cli-s  caiiipos.  —  Leur  superficie.  —  Leui'  jispeet.  —  Collines 
et  rivières.  —  Iiiciiiération  du  cainpo.  —  Climat.  —  Veut.  —  Température.  —  Pluies.  — 
Los  fazeudeiros  de  l'.Vmazouo  ont  liesoiu  des  cauipos.  —  Seul  nioven  d'accessiou.  — Route. 

—    l'rlipicllirllt. 


Les  oampos  que  j'ai  visités  dans  le  Afoven  et  dans  le  Haiil-l'ain.  lans  le 
Moyen  et  dans  le  Haut-Ciirainâ,  les  denx  prineipanv  formateurs  de  la  rivière 
Cnminà,  ont  déjà  éU'  visités  par  (rois  Paraenses. 

Le  Père  \icolino',  fils  d'une  Indienne,  né  à  Faro,  petite  ville  sur  le  lac  du 
même  nom,  sur  la  rive  gauche  de  la  rivière  Vamunda,  fit  un  premier  vovage 
(1876-18")  |)Our  aller  a  la  reelierehe  des  indiens  l'iàiiocoUis,  sur  l'assurance 
que  lui  tlonnèrent  les  ÏMueamheiros^  de  leurs  relations  tl'aniilié  a\ec  ces  dits 
Indiens  dont  ils  iivaient  la  demeure  dans  le  liaut-Pan'i. 

Sans  clicrelier  a  s'assurer  de  1  exactitude  des  renseignements  que  lui  (ournis- 
saienl  les  j^Iucamheiros  (ju'il  devait  [)ouiiant  saxoir  peu  dignes  de  foi,  le  Père 
Nicolino  se  lança  à  la  découverte  de  la  Irihu  indienne,  et  il  \  mil  inie  persévé- 
rance et  un  courage  digues  d'un  mcilleiu-  rc'sullal. 

Après  avoir  |)romené  le  l'ère  Nieolino  dans  l'igaiapé  Pénécura,  les  Mucam- 
heiros  le  conduisirent  par  terre  jusqu'à  la  montagne,  appelée  Serra  de  Santa 
Lugia.  Là,  il  put   luie  fois  de  plus  admirer  la    riche  végétation  de  son  pays, 
mais  il  ne  rencontra  pas  d'Indiens. 

I.  IjCS  Campos  du  Nouveau  Moude  sont  ;  la  Prairie,  dans  l'Amérique  du  Nord;  les  IJanos, 
dans  !'(  hénoqui-;  la  Pampa,  dans  la  République  Arfjentine;  les  5ai'<jn«,  dans  la  Cuyane  Française. 

■X.  \,.\  nlailnii  (lu  \o_ragedii  l'.idic  Nieiilino  n'a  pas  rté  |>ublii-c.  Klle  est,  je  ernis,  eiUre  les  mains 
(le  M.  Mairos  'Milne'!.    distingue  paiaense. 

;.    \  iiii   -Miii-aml)eiii>s.  Cliapitre  \IL  p.igi's  17!  C.  suivantes. 


\\-2  VOYAGE  Al"  cr:\n\A. 

En  i-einontant  li  rivitre  en  canot,  après  deux  mois  de  voyage,  il  ariiva  aii\ 
campes  (lu  Aloyen-Parû  sans  avoir  vu  les  Piànocolos  sur  lesquels  il  complail 
pour  se  ravitailler.  Il  redescendit  bien  vite  la  rivière,  manc|uanl  de  tout, 
malade,  souffrant  les  tortures  de  la  faim. 

Avoir  vu  les  campos  élait  pour  lui  un  résultat.  Encouragé  par  ce  premier 
succès,  il  lit  une  seconde  expédition  à  la  fin  de  1877.  Abandonnant  la  voie 
fluviale,  vraiment  difficile,  il  entreprit  une  cbose  bien  plus  pénible  et  bien 
|)lus  dangereuse  :  il  tenta  de  faire  un  sentier  depuis  l'igarapé  Samahimia  jus- 
qu'à la  rivière  des  Roucouvennes'  en  traversant  l'immense  étendue  de  la  forêt 
vierge. 

L'idée  étail  bonne  et  l'entreprise  hardie,  mais,  malgré  sa  qualité  de  Brésilien 
l'araense,  il  n'eut  pas  l'immunité  suffisante  pour  résister  aux  fièvres  palu- 
déennes et  aux  privations  inhérentes  à  un  tel  vovage  par  terre,  il  dut  revenii' 
bien  avant  d'atteindre  les  campos  rêvés  et  d('jà  entrevus. 

Loin  d'êti'e  découragé  par  cet  échec,  en  1882,  le  Père  Nicolino  entreprit  un 
troisième  voyage.  Donnant  toujours  suite  à  son  projet,  suivant  son  idée  d'ar- 
river aux  campos  par  la  voie  terrestre,  il  continua  son  sentier  commencé  en 
1877,  mais  la  mort  le  surprit  bien  avant  de  pouvoir  achever  son  œuvre.  Il 
mourut  dans  la  forêt  vierge  inhospitalière,  à  peu  près  à  la  hauteur  de  la 
cachoeira  Resplendor,  m'a  dit  le  guide  de  son  expédition,  le  ATucambeiro  Joa- 
quim  Santa-Anna. 

Après  le  Père  Nicolino,  le  D'  Gonealves  Toeaniins,  citoyen  paraense,  chargé 
d'une  mission  officielle,  essaya  en  1890-1891  d'aller  aux  campos  du  Haut- 
Cuminâ  et  de  faire  le  levé  de  la  rivière.  Il  vit  les  campos,  fut  enthousiasmé,  et, 
en  rendant  compte  de  sa  mission,  conclut  à  la  nécessité  d'un  chemin  entre 
Obidos,  ville  située  siu'  la  rive  gauche  de  l'Amazone,  et  les  campos  geràes  du 
Haut-Cuminâ.  T^es  fazendeiros"  d'Obidos  appuyèrent  son  projet  poiu'  éta])lir 
des  fazendas'  dans  les  campos  de  la  Guyane  brésilienne.  La  longueur  du  par- 
cours, environ  210  kilomètres,  fut  probablement  cause  que  l'idée  en  resta  là 
pour  quelque  temps. 

I.  Voir  à  la  cane,  ù  la  (in  du  vohinie,  le  sentipr  que  se  jirnposail   île  Iracer  le  Père  Nirolino. 
IL.  I"a/.eu(leiio,  celui  qui  ])ossède  une  ménagerie. 
3.   l'azenrla,  ferme  de  liélail. 


VOYAGE   AU    CL  MINA.  i 'm 

l.e  D'  Tocantins  fit  son  voyage  avec  un  équipage  exclusivement  mucambeiio, 
et  j'admire  (ju'il  ait  pu  mener  à  bien  son  entreprise  avec  ces  gens-là. 

S  étant  engagé  dans  la  rivière  îles  Roucouyennes,  sur  l'assurance  fjuc  lui  don- 
nait .loaquim  Sanla-Vnna  (1  ex-guide  du  l'ère  Nicolino),  qu'en  deu\  jours  de 
montée  ils  arriveraient  aux  eampos,  il  resta  perdu  dix  jours,  |)rit  les  lièvres, 
fut  obligé  de  revenir  à  l'emboucliui'e  de  la  rivière  des  Roucouyennes  et  con- 
tinua à  remonter  le  (iuminà  qu'il  avait  eu  tort  d'abandonner.  Il  alla  jusqu'à  la 
petite  colline  qui  porte  son  nom,  nom  (]uc  j'ai  resjjecté. 

Le  Morro  '  Tocantins  est  par  jS'ag'ji"  de  longitude  O.  I'.  et  ')()'2o'  de  lati- 
tude nord,  c'est-à-dire  à  ii25  kilomètres  en  ligne  droite  de  la  ville  d'Obidos. 
(l'est  donc  par  erreur  que  le  D"'  Tocantins  nous  indique  sa  montagne  plus  près 
de  Surinam  que  d Obidos.  Et  c'est  certainement  avec  une  longue  vue  spéciale 
et  très  [)erfectionnéc  que  le  D'  Tocantins  a  vu,  du  sommet  de  sa  petite  colline, 
la  cliaine  des  Tumuc-Humac,  car  il  en  était  à  peu  près  à  i  lo  kilomètres  en 
ligne  droite. 

Les  iMueambeiros  racontent  des  histoires  fantastiques  sur  celte  expédition. 
Mais  que  ne  racontent-ils  pas  de  celle  de  i\l.  Coule  et  que  ne  raconteront-ils 
pas  de  la  mienne  quand  je  serai  loin  il'eux?  Le  peuple  ignorant  est  méchant  et 
bêle,  et  il  faudra  un  certain  nombre  de  générations  avant  que  ces  Mucam- 
beiros  puissent  atteindre  le  niveau  moral  et  intellectuel  des  autres  Brésiliens. 

Enfin,  en  i894-i'S()3,  M.  Laurenço-\  alento  (louto,  député  de  l'Etat  du  Para, 
partit  avec  mission  d'ouvrir  un  chemin  des  eampos  jusqu'à  Obidos.  Cette 
entreprise  est  digne  d'admiration  poiu'  <jui  connaît  l'intérieur  paraense.  C'était 
une  idée  d'une  étrange  hardiesse,  une  expédition  à  faire  réfléchir  les  plus 
téméraires  et  devant  laquelle  il  n'y  a  qu'à  s'incliner. 

Il  remonta  le  Cuminâ  jusqu'à  l'igarapé  S.  Antonio,  et  de  là  se  dirigea  vers 
Obidos.  Il  en  était,  en  ligne  droite,  à  environ  112  kilomètres. 

Le  guide  de  son  expédition  était  le  Mucambeiro  Guilhermo,  le  même  aue  la 
malchance  m'a  fait  emmener  dans  ce  \oyage. 

M.  Couto  resta  neuf  mois  dans  l'intérieur,  dans  le  campo  d'abord,  puis 
ensuite  dans  la  forêt  vierge.  Perdu,  malade,  sans  vivres,  sans  aucune  ressource, 

I.   Nono^  colline,  petite  montagne. 


l'.4  VOYAGK  AU    CL  MINA. 

avec  une  tkiuipe  clixisëe,  après  criiëioïques  efl'oris  il  arriva  à  une  rivière  qu'il 
cro\ait  être  l'Ariramlia,  affluent  de  gauclie  du  C.uminà,  et  qui  se  trouva  être  le 
(liu'uà.  Il  descendit  celle  ri\ière  en  suivant  la  ri\e.  Une  pelile  chaloupe  a 
vapeur  d'Obidos  vint  le  chercher  au  pied  de  la  première  eachoeira.  lue  partie 
de  sa  troupe  vint  sortir  dans  le  Cuminà  mirim,  afilueut  rive  gauche  du  Cuminà. 
Il  semblei'ail  que  cette  rivière  porte  malheur,  le  ne  suis  point  superstitieuse, 


TiniKiucl.i    |): 


heureusement.  Je  constate  néanmoins  que,  de  mes  trois  devanciers,  l'un  est 
mort  à  la  tâche,  le  père  Nicolino;  des  deu\  autres,  dont  les  souffrances  ont  été 
terribles,  le  dernier  a  dû  avoir  une  énergie  et  une  volonté  peu  communes,  tous 
deuv  sont  rentrés  malades,  avec  une  santé  délabrée  et  fort  compromise. 

Ce  n'est  pas  encourageant  et  ji'  pourrais  me  demander  ce  qu'il  en  sera  de 
moi.  Il  est  vrai  que  j'ai  quelques  avantages  :  mes  huit  années  d'exploration  me 
constituent  une  sorte  d'entraînement  qui  n'est  pas  à  dédaigner.  De  plus,  j'ai  un 
équipage  sûr.  Mes  gens  sont   éprouvés,  ils  sont  bien  à  moi,  je  suis  certaine 


VOYAGE  AT  C.UMINA.  145 

qu'ils  ne  me  laisseront  pas,  qu'ils  me  fouinironl  la  somme  de  liavail  que 
j'evigeiai;  et,  étant  seule  à  commander,  il  ne  pourra  pas  y  avoir  de  division. 
L'étendue  de  ces  campos  est  immense  :  ce  sont  bien  là  les  campos  «eraes.  Le 
docteur  Crevaux,  descendant  le  Paru,  s'étonna  de  voir  à  la  crique  Citaré,  un 
peu  au  nord,  les  campos  venir  accoster  à  la  rivière.  De  plus,  Henri  Coudreau, 
en  remontant  le  Tapanalioni,  apprend  fjue  celle  rivière  prend  sa  source  dans 


les  campos  qui  s'élendenl  jusqu'aux  sources  des  hauts  alOuents  du   rroml)c(as. 
Au  Pani  (lu  Cuminâ  le  eampo  commence  à  49'4o"N-  et   nS"  29'  '|0  O-  P- 

Les  Piânocotos  disent  qu  ils  marchent  toujours  dans  le  campo  quand  ils 
vont  faire  du  commerce  avec  les  Roucouvennes  du  Pari'i^  ils  disent  aussi  que 
le  eampo  s'étend  très  loin  vers  le  sud,  mais  il  est  difficile  de  préciser  la  distance 
qu'ils  sous-entendent  avec  leur  très  loin,  ,1e  sais  seulement  que  le  campo  s'étend 
(le  la  crique  Citaré  sur  le  Pari'i  aux  sources  du  Tapahoni  et  de  l'Oulémari, 
jusqu  au  Paru  du  Ciuninà. 

'9 


146  VOVAdK  AU    CUMINA. 

Dans  le  Miirapi,  je  reneonlie  le  campo  pur  39' 9"  N.  et  58"  5o' .5o"  Ouest  de 
Paris.  De  la  Serra  Terminas  où  je  suis  montée,  je  vois,  après  la  lisière  de  forêt 
de  la  rixe,  les  campos  s'étendre  dans  l'inlérienr,  sur  la  rive  droite,  à  une  grande 
distance,  i)enl-ètre  a  ont-ils  jusqu'au  Wanamii.  C'est  donc,  en  restant  en  deçà 
de  la  vérité,  10000  kilomètres  carrés  de  campos  d'une  valeur  incontestable. 
;Moii  endiousiasme  n'est  point  sujet  à  caution.  Je  partais  de  Para  avec  un 
doule  au  point  de  vue  de  la  valeur  de  ces  campos  dont  je  savais  l'existence 
incontestable  puisqu'ils  avaieni  été  vus  par  trois  personnes  dignes  de  foi.  Mais 
je  me  déliais  (\u  chau\ini.Mue  paraense  et  je  m'attendais  à  trouver  des  campos 
maigres,  racliiliqucs,  n'ayant  du  campo  (juc  le  nom,  avec  un  peu  d'herbes 
din-es,  et  ne  convenant  nullement  à  l'installation  des  fazendas. 

Alon  étonnement  est  grand,  quand  je  vois  se  dérouler  devant  moi,  à  perle  de 
vue,  une  immense  étendue  de  terrain  couverte  d'herbes  excellentes.  Mes 
homir.es,  qui  sont  tous  des  campos  de  Goyaz  ou  de  IMines,  sont  comme  moi 
fort  enthousias:nés. 

Je  les  vois  rire,  chanter,  courir  dans  le  campo,  revenir  à  moi  avec  les  mains 
pleines  d'herbes  :  «  Madame,  c'est  le  campo  de  Mines,  c'est  le  même  campo 
que  celui  où  je  suis  né.  — -  Madame,  voici  le  i-(ipii)i  (l'j^rcslo^  celui  qui  engraisse 
laul  les  lueul's,  celui-ci  c'est  le  ccipiin  niiiiin.ui ^  celui-là  le  capiiii  c/ici/oso,  cet 
aulic  (•  est  le  cupiii)  (■(ipiouant^  voici  le  lopini  vcnniUd^  que  les  chevaux  aiment 
tant,  le  ((ipiin  poh'ra^  la  bniba  de  boilo.  — Ah!  madame!  une  fazenda  ici! 
quel  beau  bétail  on  aurait!  »  Leur  joie  est  du  délire,  i'^t  ils  crient  leur  joie,  ce 
sont  des  hurlements  à  é[)ouvanter  un  jaguar. 

Je  vais  avec  eux  jusqu'au  sommet  d'une  petite  émincnce,  marchant  au  milieu 
d'une  herbe  haute  et  drue  qui  me  vient  jusqu'à  la  ceinture.  Le  campo  est 
vraiment  d'une  beauté  enchanteresse.  ()uelques  broussailles  vivent  çà  et  là, 
mais  elles  sont  rares  cl  le  campo  est  a  peu  |)rcs  net. 

Je  suis  émerveillée  par  de  légères  ondulations  en  dos  d'àne,  des  bosselures 
qui  de  loin  éveillent  l'idée  de  minuscules  dunes  en  formation  toutes  couvertes 
d'une  herbe  verte  et  tendre.  Quelquefois,  ces  mamelons  s'élèvent  à  une  hauteur, 
(lui  leur  mérite  le  nom  de  collines  et  même  de  montagnes.  Et  nous  voyons,  de 
ces  collines,  s'élever  majestueuses  au  milieu  du  campo  ondulant  comme  les 
values  de  la  mer  sous  une  brise  légère. 


VOYAGE  AU   GUMIN.V.  117 

Souvent,  dédaignant  tonte  parm^e,  la  colline  nous  apparaît  couveric  de 
gazon;  une  autre,  à  son  sommet,  a  une  foret  verte  lui  faisant  une  couronne. 
Ailleurs,  la  colline  est  boisée  sur  un  versant,  alors  rpie  l'autre  versant  estcon\ert 
de  gazon  :  tantôt  la  pente  est  une  large  bande  de  bois  allant  de  la  base  au 
sommet,  tantôt  elle  oftVe  à  la  vue  une  superlie  écliarpe  de  fleurs  gazonnées 
dont  la  couleur  vert  jaune  tranche  admirablement  avec  le  vert  sombre  de 
la  foret.  La  variété  du  [>avsage  est  infinie;  toutes  ces  beautés  reposent  les  yeux 
du  voyageur  fatigués  par  la  sombre  boidure  vert  métallique  des  grands  bois  de 
rinterminal)le  forêt  vierge. 

Des  palmiers  sont  plantés  en  rangs  sur  le  bord  des  innombrables  petites 
rivières  sinueuses  qui  traversent  le  cam[)o.  A  la  source  de  ces  ruisseaux,  les 
palmiers  miritis  avec  leurs  troncs  géants  couronnés  de  leurs  immenses  ombelles 
sont  autant  de  fraîches  oasis  où  s'élèvent  et  demeiuent  de  nombreuses  familles 
de  cerfs  et  de  biches  qui  viennent  recevoir  notre  plomb  à  ?.t  mètres. 

Les  petits  ruisseaux  du  cam[)0,  les  «  grottes  »,  comme  on  les  appelle  ici,  se 
dessèchent  l'été,  mais  les  petites  rivières  n'en  font  point  .lutant.  Ces  dernières 
ont  gc'neralement  plus  d'eau  dans  leur  cours  moveu  et  même  supérieur  «pi'à 
leur  embouchure  ou  l'on  apereoil  seuicmeni  \i\\  liicl  d'eau  (pii  se  {'nwr.  péni- 
blemenl  uw  chemin  a  travers  les  boues  qui  obstrueni  celte  embouchinc.  Il  n'y 
aurait  donc  pas  à  redouter  que  le  bétail  mau([uàt  d'eau  de  bonne  qualité,  ce 
(pii  est  généralement  à  craindre  dans  les  campos  hauts. 

L'incinération  des  campos  est  considérée  par  mes  gens  comme  une  œuvre 
|)ie.  A  chaque  déjeuner  j'entends  la  même  phrase  :  «  Madame,  je  vais  mettre  le 
feu  au  eampo.  »  Je  laisse  faire,  il  n'y  a  point  de  bétail,  il  n'y  a  point  de  vova- 
geur  et  cela  nous  donne  toujours  quelques  jaboutis'. 

Je  trouve  très  agréable,  c'est  un  plaisir  pour  mes  \eux  de  voir  la  rapidité 
avec  laquelle  cet  immense  incendie  se  pro|)age  au  moindre  vent. (l'est  un  bruit 
sourd,  des  crépitements,  des  sifllements,  des  cris  de  souffrance,  des  râles  de 
douleurs,  un  souffle  de  mort  qui  passe  pour  les  infiniments  petits,  quelquefois 
nuisibles,  souvent  inolfeusifs  :  alors  ma  |)itié  voudrait  voir  la  fin  de  cet  embra- 
sement. 

i.  Jiiliinih,  lurtiie  terrpslre  très  :i|)|)réciée  des  indigènes  et  dont  le  goiU  déteslabie  ne  lente  pas 
l'étranger. 


148  VOYAGE  AL    CL  MINA. 

Les  animaux  siir|n'is  fuient  éperdumenl  :  les  tapirs  et  les  capiouaras  se 
jettent  à  l'eau  à  quelques  encablures  de  notre  canot,  le  cerf  traverse  la  rivière 
à  peu  de  distance  de  son  destructeur  ennemi  le  jaguar,  celui-ci  nage  affolé 
vers  lu  rive  opposée,  des  colonnes  entières  de  fourmis  volantes  s'élèvent 
comme  un  minuscule  nuage  noir  au  milieu  de  la  fumée  bleue  et  retombent 
asphyxiées  dans  le  brasier. 

Et  je  vois  s'accomplir  une  œuvre  de  mort  que  j'aurais  pu  empêcher.  Ce  n'est 
point  que  ma  sensibilité  soit  émoussée  au  point  de  m'avoir  rendue  indifférente. 
Au  contraire,  pendant  cette  destruction,  alors  que  m'émeut  la  terreur  folle  de 
ces  animaux  dangereux  ou  non,  j'éprouve  une  pénible  et  indéfinissable  impres- 
sion. Mais  un  explorateur  ne  peut  faire  ni  du  sentiment  ni  de  la  psychologie, 
il  doit  entretenir  les  lecteurs  de  ses  relations  de  tous  les  incidents  qui  ont 
marqué  sa  course  aventureuse. 

L'incendie  est  généralement  limité  par  la  ligne  boisée  de  quelque  ruisseau, 
mais  une  étincelle  suffit  pour  le  propager. 

(l'est  surtout  la  nuit  que  le  spectacle  est  vraiment  grandiose  et  saisissant  :  le 
brasier  |)arait  plus  rouge,  les  flammes  sont  plus  lumineuses  sur  le  fond  de 
fumée  gi'ise  au  milieu  du  ciel  noir,  immense  feu  de  Bengale  aux  reflets 
changeants. 

Ces  campos  jouissent  d'un  climat  exceptionnel  pour  l'Amérique  équatoriale. 
Le  jour,  la  chaleiu-  y  est  modérée  par  un  vent  presque  continu,  soufllaiil  ilu 
nord-est,  balavant  l'atmosphère,  purifiant  l'air.  Je  ne  puis  donner  une  moyenne 
du  maximum  de  chaleur  diurne,  .le  suis  toujours  au  milieu  de  la  rivière,  aux 
heures  de  soleil,  et  mon  temps  étant  limité,  je  ne  puis  faire  installer  ma  lente 
pour  rester  dans  le  campo  les  quelques  jours  <[ui  seraient  nécessaires  à  la 
recherche  de  l'exacte  température  maxima  à  roml)re.  Je  puis  dire  toutefois 
qu'ici,  sous  l'équateur,  les  chaleurs  sont  bien  plus  supportables  que  sous  les 
tropiques,  ce  qui  ne  s'explique  que  par  1  influence  de  la  brise. 

Les  nuits  sont  fraîches,  très  fraîches,  nous  les  trouvons  même  froides  et  nous 
devons,  pour  dormir,  nous  envelopper  dans  nos  couvertures  de  laine.  Pendant 
le  temps  que  je  suis  restée  dans  le  campo  le  minima  du  thermomètre  m'a  donné 
une  moyenne  de  19   j. 

La  fréquence    des   |)luies   est  à  signaler.    Pour   apprécier  la   quantité   d'eau 


vu  V  AGE  AU   eu  MIN  A.  Ii9 

qu'elles  donnent  dans  ces  régions,  il  faudrait  un  séjour  plus  long  que  celui  qu'il 
m'est  permis  d'y  faire.  Je  puis  dire,  cependant,  que  nous  n'avons  pas  eu  deux 
jours  de  suite  sans  pluie. 

Ofliciellemenl,  nous  sommes  en  été.  Ici,  les  saisons  se  distinguent  les  unes  des 
autres  par  l'humidité  et  les  |)luies  plus  que  par  la  température.  Il  v  a  tempéra- 
ture haute  toute  l'année.  l>a  pluie  vient  toujours  de  l'est. 

Maigre  l'excellence  de  ces  eampos  personne  n'auraitcerlainement  eu  l'idée  de 
pratiquer  un  chemin  pour  y  arriver  si  un  besoin  impérieux  ne  s'en  faisait  sentir. 

Tous  les  riverains  de  l'Amazone,  d'Obidos  à  Almeirim,  rêvent  des  Campos 
geràcs  de  la  Guyanne  Ijrésilienne.  En  voici  la  raison  : 

Sur  les  bords  de  l'Amazone,  il  }  a  quelques  campos  avec  un  peu  de  bétail  : 
ce  sont  des  campos  bas,  ancien  lit  de  la  rivière,  ou  des  lacs  desséchés  l'été  et 
reparaissant  l'hiNcr,  dont  la  végétation  luxuriante  est  toutefois  de  moindre 
qualité.  Arrive  la  crue  de  l'Amazone,  tous  ces  campos  sont  recouverts  par  l'eau, 
il  ne  reste  que  (juelqucs  monticules,  refuges  insignifiants  pour  la  quantité  du 
l)(-tail. 

D'un  autre  côte,  les  fazcndeiros  aniii/onicns,  au  lieu  de  s'inquiéter  de  savoir 
si  la  (|uantite  de  bétail  est  en  raison  de  l'étendue  du  campo,  ne  se  préoccup(!nt 
que  d'un  accroissement  illimité  de  ce  bétail  et  négligent  ainsi  une  précaution 
ca[)itale  pour  leurs  intérêts. 

Avec  la  crue  arrive  la  famine;  d'une  fazentla  florissante  ravagée  comme  par 
une  violente  épidémie  il  ne  reste  absolument  rien.  Un  homme  dans  l'aisance 
peut  se  voir  ruiné  en  bien  peu  de  temps,  dans  l'espace  de  quelques  mois  il  perd 
le  fruit  du  travail  de  plusieurs  années. 

Dans  l'état  actuel  des  rives  de  l'Amazone,  avec  la  crainte  de  l'énorme  crue,  il 
ne  faut  pas  songer  à  aménager  ces  terrains  de  formation  récente  et  encore  mal 
consolidés  :  ce  serait  une  grosse  dépense  pour  un  maigre  résultat.  Ces  campos 
sont  bons  l'été  pour  y  laisser  provisoirement  le  bétail  en  attendant  son  écoule- 
ment sur  le  marché. 

Pour  la  mise  en  rapport,  pour  l'utilisation  de  ces  hauts  campos,  il  est  néces- 
saire d'avoir  un  moyen  facile  d'y  arriver.  Ce  système  d'accession  commode 
n'est  pas  aisé  à  découvrir.  La  seule  idée  bonne  est  encore  celle  de  M.  Valentin 
Couto  :   ouvrir  un  chemin  (jui  favorise  le  transit. 


150  VOYAGE  AU   CUMINA. 

Le  Ciimînà  eneombic  de  chutes  et  de  sauts,  impniliealjlc  l'élé  à  cause  de  la 
sécheresse,  l'hiver  à  cause  de  l'impétuosité  de  ses  eaux,  doit  être  irrévoealde- 
ment  bauuie  comme  voie  de  trausporl. 

Jj'Ariramba,  luisseau  d'une  vingtaine  de  mètres  de  largeur,  encombré 
tl'arbres  tombés  et  d'une  profondeur  insuffisante,  même  pour  une  petite 
embarcation,  doit  être  également  écarté. 

Le  (luminà  mirim  n'est  pas  navigable  avec  ses  barrages  de  canarana,  il  n'v 
faut  pas  songer  comme  voie  de  communication. 

Il  faudrait  donc  trouver  un  port  accessible  aux  vapeurs  en  toutes  saisons  et 
qui  soit  en  même  temps  le  point  le  plus  rapproché  des  campos.  Les  campos 
doivent  s'étendre  plus  au  sud  jusque  vers  les  sources  du  Ciuruà,  du  Gurupatuba 
et  de  l'Urubucuara.  Mais  je  n'en  ai  que  la  conviction,  j  irai  m'en  assurer.  Ce 
sera  le  but  de  mon  prochain  voyage  d'exploration. 

î  Pour  un  peuplement  immédiat,  l'avantage  de  ces  campos  est  immense.  Je 
ne  parle  pas  ici  seulement  de  la  beauté  du  paysage  qui,  pourtant,  est  à  mon 
avis  un  apport  sérieux  au  point  de  vue  de  l'eflét  produit  sur  le  caractère, 
l'activité  et  la  santé  de  l'habitant;  le  soleil  et  la  lumière  réjouissent  le  C(eur'  de 
riiomme;  je  dirai  encore  que  les  travaux  pour  le  dessèchement  descampos  bas, 
vu  les  défrichements  de  la  forêt  \  ierge,  sont  la  mort  pour  ini  1res  grand  nombre 
d'immigrants,  que  même  les  indigènes  n'éviteraient  pas  les  lièvres  de  ces 
régions  insalubres. 

Dans  le  cam[)0  haut,  il  n'y  a  rien  à  dessécher  ni  à  défricher;  l'air  \  est  sain, 
la  terre  fertile,  le  ciel  clément,  le  vent  frais  et  léger  assainit  l'atmosphère  et 
développe  l'activité  plusique. 

Je  suis  persuadée  que  des  immigrants  de  race  blanche  peuvent  peupler  par 
eux-mêmes,  sans  le  secours  du  métissage,  les  Campos  geràes  du  Haut  Cuminà, 
du  Haut  Paru,  du  Haut  Murapi.  Mais,  comme  il  est  bien  admis  qu'une  race 
quelconque,  à  moins  de  sacrifices  énormes,  ne  peut  être  transplantée  de  son 
milieu  natal  dans  un  autre  où  l'acclimatement  lui  est  difficile,  je  me  garderai 
bien  d'affirmer  ma  conviction.  Je  me  contenterai  de  dire  qu'au  lieu  de  dédai- 
gner la  race  indigène,  il  serait  bon  de  s'en  servir  pour  un  [jcuplement  qui 
s'effectuerait  relativement  assez  vite  en  utilisant  les  Indiens. 


CHAPITRE  XI 

Lis  Ivdii.ns  Piixocotos —  Arrivée  cliez  les  Pianocotcis. —  Le  vieux  lainouchi.  — Le  tainonclii 
riini|ireii(l  le  ouayaiia.  —  Le  déf^rad.  — Moi  seule  ai  le  droit  d'aller  chez  eUK.  —  L'alialis. 
—  Itonta-pacolo.  —  Los  cases.  —  Les  chiques.  —  Conversation  du  vieux  tamouchi  - — 
Indiens  déliants.  —  Cadeaux.  —  Départ.  —  Retour.  —  Cassavc  et  autres  cadeaux.  — 
Caractèris  physiques  des  Piânocotôs.  —  Vêtements,  travaux,  industrie.  —  Moralité.  — 
Religion.  —  Commerce.  —  Vocabulaire  pianocotô.  —  LTtilisatioii  possihlc  des  Indiens.  — - 
Alissions  religieuses.  —   Métissage.   —  Avis  de  M.  de  Ounti'cfaces. 


Apfès  notre  iniilile  attente  an  campement  de  pêche  et  de  chasse,  lions 
arrivons,  comme  je  l'ai  déjà  dit',  à  la  maloca  Piànocoto. 

De  loin,  nous  apercevons  an  dégrad  une  dizaine  de  personnes  d'ini  l)eaii 
ronge  —  le  ronge  roucou  —  regardant  de  notre  côté.  T.e  vent  nous 
apporte  le  bruit  de  lenrs  voix.  Arrivés  près  dn  port,  nons  ne  voyons  plus 
(ju  un  seul  individu,  tous  les  antres  ont  dispai'u.  Olui  ((iii  est  resl('.  le  plus 
courageux  sans  doute,  s'assieti  sur  ses  talons,  se  levé,  cssave  si  la  corde  de 
son  arc  est  l)ien  tendue,  s'accroupit,  se  relève  de  nouveau,  brandit  son 
casse-tèle  de  notre  cùtt-  et  nous  crie  des  paroles  inintelligibles  poui'  nous. 
Mes  gens  s'arrêtent  de  ramer.  En  voyant  sa  mimique  menaçante,  ils  me 
disent  :  «  11  ne  veut  pas  que  nous  accostions.  »  Mon  fameux  guide, 
Gnilhermo,  tourne  la  proue  dn  canot  du  côté  opposé  tout  en  apostrophant 
l'Indien  :  Giia^  gira.  Qu'est-ce  que  cela  peut  bien  signifier.  Je  le  prie  de 
se  taire  et  je  lui  commande  d'aborder.  Mes  hommes  me  racontèrent  plus  tard 
que  j'avais  mes  yeux  des  mauvais  jours,  des  yeux  qu'ils  connaissent  bien  et 
auxquels  ils  ne  désobéissent  pas 

1.   Vciir  Cli;i|)ilrc  W,  pages  Si  et  i<i-i. 


I.VJ  VOYAGE  AU    CIMINA. 

Le  canot  touche  à  peine  à  la  rive  que  déjà  je  suis  à  terre  près  de  l'Indien, 
et,  posant  ma  main  sur  son  épaule,  je  lui  dis  : 
«   Coulé  yepé. 

—  A'^a  coulé  »,  me  répond-il  en  tremblant  de  Ions  ses  membres. 
Je  suis  toute  joyeuse,  il  comprend  le  ouayana,  nous  allons  nous  entendre. 
Cet  Indien  est  vieux,  très  vieux,  ses  cbeveux  sont  presque  blancs,  il  v  voit 


Ires  peu,  il  est  jiresque  sourd  et  il  n'a  j)lus  de  dents,  ce  (jue  je  ne  sus  que 
plus  lard  lorsqu'il  me  l'eut  montré.  Pour  vêtement,  il  a  un  vieux  calembé  qui 
demande  un  remplaçant.  Le  roucou  qui  enduit  le  corps  de  tout  Indien  (jui  se 
respecte  est  enlevé  par  plaques  et  n'a  pas  été  renouvelé.  Avec  son  vieux  corps 
ridé  aux  chairs  flasques,  mon  Piànocolô    est  d'une  laideur  repoussante. 

Me  voilà  conversant  avec  lui.  Ma  j)cau  blanche  le  siuprend  énormément. 
Il  me  demande  si  je  suis  Calavoua  (Brésilien),  je  lui  r(''|)nnds  que  je  suis 
Paracliichi    Français).  »  Et  toi.  dis-jc,  qui  es-tu^  » 


VOYACIE  AU   CUMINÀ.  155 

Je  le  vois  lever  orgueilleusement  l;i  tète,  redresser  son  corps,  bonil)er  la 
poitrine,  jeter  les  yeux  de  tous  les  côtés.  Il  me  répond  pompeusement  : 
«  Moi,  je  suis  le  chef  tles  Piànocotos  du  Paru  et  de  l'Imararâ.  »  Le  chef 
autocrate  de  toutes  les  Russies  n'aurait  pas  dit  avec  plus  de  fierté  :  «  Je  suis 
le  Czar.  »  Je  crois  que  mou  Indien  s'attendait  à  produire  un  certain  eUVf  ;   il 


Le  l'iiîiiocolo  <le  la   Pdaiiiia. 


a  ilù  èlie  cliocjué  du  sans  gène  avec  lequel  je  me  suis  mis  immédiatement  a 
l'appeler  td/iioiichi  taino  (le  vieuv  chef). 

Je  devine  que  son  intention  est  de  me  laisser  au  débarcadère  sous  le  soleil 
qui,  à  midi,  chaufFe  ardemment.  Je  lui  propose  d'aller  dans  sa  maison  où  nous 
serons  mieux  pour  causer.  Nouvelle  difficulté.  Dans  leur  maison  on  n'y  va 
pas.  Puisque  je  suis  un  ami,  il  se  décide  à  ouvrir  sa  porte,  mais  rien  qu'à 
moi,  mes  pcitos  (serviteurs)  devront  rester  au  port.  T^e  port  est  une  i-oche 
plaie,  sans  ombre,  jonchée  de  résidus  de  canne  à  sucre  et  de  toutes  sortes  de 
débris,  de  détritus  de  poisson  en  décomposition  et  de  cassave  en  fermentation. 
Une  muiaille  (barreira)  de  4  î^    '  mètres  à  pic  sépare  ce  très  peu  agréable  et 


loi  VOYAGE  AU   CUMINA. 

très  peu  propre  port  de  l  ahatis  qui  va  en  s'échelonnant  jusqu'à  mi-hauteur 
d'une  petite  colline. 

Pour  gravir  cette  muraille,  il  faut  comme  un  macaque  monter  ou  plutôt 
grimper  six  marches  mal  faites  et  glissantes.  Une  personne  de  petite  taille  ne 
pourrait  pas  escalader  celte  forteresse.  Au  milieu  de  l'ahatis  sont  les  maisons 
dans  lesquelles  on  me  fait  l'honneur  de  m'admettre. 

.Te  recommande  bien  à  mes  matelots  de  rester  avec  le  canot,  que  le  chef 
leur  défend  de  monter.  C'est  dans  ces  moments-là  que  je  juge  bien  le  degré 
d'attachement  que  ma  troupe  a  pour  moi.  Ils  ne  peuvent  cacher  ce  qui  se 
passe  en  eux,  leurs  têtes  sont  consternées  et  désolées.  Seul,  Guilhermo  rit  de 
son  mauvais  rire.  Bonne  âme!  Stupide  imbécile!  qui  ne  réfléchit  pas  à  ceci  : 
c'est  que  si  les  Indiens  me  tuent  là-haut,  il  y  passera  lui  aussi,  car  nous 
sommes  loin  de  tout  secours,  isolés  du  reste  du  monde,  et  la  mort  de  l'un 
entraîne  fatalement  la  mort  de  tous. 

J'escalade  les  marches  avec  le  secours  de  la  main  du  tamouchi.  .Te  suis  sur 
la  forteresse,  dans  l'abatis. 

L'abatis  est  petit  et  mal  entretenu  :  un  jxu  de  manioc,  de  la  canne  à  sucre, 
des  piments,  des  bananes,  des  patates,  des  ignames,  des  giraumons  et  du 
roucou,  de  tout  un  peu,  mais  si  peu! 

Derrière  les  pieds  de  bananiers,  je  vois  des  corps,  rouges  de  roucou, 
qui  cherchent  à  se  dissimulei-,  ils  se  cachent  dans  l'abatis.  .le  caresse 
instinctivement  le  manche  de  mon  couteau-poignard  et  je  bénis  en  mon 
cœur  les  couteliers  du  Ceara  qui  trempent  si  bien  l'acier.  En  cas  de  danger, 
j'ai  à  ma  disposition  une  arme  sûre  et  meurtrière. 

Je  marclie  avant  l'air  de  ne  rien  remarquer.  Je  passe  devant  une  construction 
circulaire  à  toiture  conique  tombant  jusqu'à  terre  et  hermétiquement  fermée. 
Je  m'arrête,  l'Indien  me  tire  par  le  bras,  il  ne  veut  pas  que  j'entre  là-dedans. 

Si  je  ne  savais  pas  ce  que  c'est  que  cet  éteignoir,  je  persisterais  dans  l'idée 
d'v  pénétrer.  Mais,  j'ai  intérêt  à  rester  en  bons  termes  avec  le  tamouchi  et  je 
continue  à  marcher  en  lui  disant  :  «  Itouta-pacolo.  »  Il  rit  et  sa  bouche 
entr'ouverte  me  laisse  entrevoir  de  petites  malpropretés  noires  qui  couronnent 
ses  gencives ,  autrefois  cela  a  pu  être  des  dents.  Nous  arrivons  entin  à 
l'itouta-pacolo,  la  maison  de  nuit  des  ouayanas. 


VOYAGE  AU  CUMINA.  155 

La  situation  n'est  point  banale.  Un  chercheui'  tle  sensations  qui  se 
trouverait  à  ma  place  analyserait  difficilement  ses  peu  délicieuses  impressions; 
il  ne  pourrait  empêcher  un  certain  froid  intense  qui,  prenant  à  la  racine  des 
cheveux,  suit  tout  le  corps  et  va  descendant  lentement  jusqu'à  la  pointe  des 
pieds. 

Malgré  tout  mon  courage,  j'éprouve,  en  suivant  le  vieil  Indien,  une  émotion 
très  intense.  La  sensation  de  la  mort  peut-être  prochaine  me  fait  soudain 
évoquei"  mille  pensées  :  la  tâche  à  accomplir  qui  forcément  resterait  inachevée, 
les  miens  qui,  là-bas  dans  un  petit  coin  de  la  France,  pensent  souvent  à  moi 
et  que  je  ne  reverrai  plus. 

.le  m'arrête  devant  deux  petites  constructions.  Dans  la  plus  grande,  je 
compte  cinq  foyers,  et,  dans  la  plus  petite,  trois  seulement,  ce  qui  me  fait 
supposer  huit  ménages.  Ces  deux  carbets^  ouverts  à  tous  les  vents,  prennent 
dans  la  bouche  du  tamouchi  ime  importance  énorme  et  quand  il  me  dit  avec 
emphase  :  «  I-paralo  »  (mes  maisons),  je  n'ai  qu'à  m'incliner. 

Ces  deux  carbets  sont  si  sales  que  je  ne  sais  où  poser  les  pieds.  Pour 
s'asseoir,  il  n'y  a  qu'un  bois  non  équarri  de  3  à  4  mètres  de  longueiu';  je 
cherche  des  yeux,  mais  inutilement,  im  petit  banc  ou  nue  natte;  il  règne  ici 
une  incrovable  incurie. 

Les  poteaux  qui  soutiennent  les  carbets  sont  en  ])ois  durs,  les  toitures  sont 
bien  faites  avec  des  feuilles  d'ubims  ;  sur  les  traverses  des  roseaux  à  flèches, 
attendant  leur  utilisation,  il  y  a  deux  régimes  de  bananes,  un  paquet  de  rou- 
cou  sec,  un  panier  indien  contenant  des  perles  bleues  et  des  boutons  de  porce- 
laine blancs  et  rouges,  un  peigne  à  poux  de  fabrication  indienne,  le  quart  d'un 
miroir  ;  par  terre  gisent  deux  marmites  renversées  et  une  conc/i  (d'inaja)  ayant 
contenu  du  tapioca. 

Mais  ce  que  jamais  de  ma  vie  je  n'avais  vu  et  ce  qu'il  est  difficile  de  s'imagi- 
ner, c'est  le  nombre  incalculable  de  puces  qu'il  y  a  là-dedans,  toutes  les  variétés 
de  ces  insectes  incommodes  se  sont  donné  rendez-vous  en  ce  lieu,  depuis  les 
moins  gênantes  jusqu'aux  pénétrantes  chiques  de  l'Amérique  équatoriale.  La 
terre  disparaît  sous  ces  parasites  d'une  belle  couleur  marron  qui  attendent  la 
visite  de  jambes  complaisantes  pour  prendre  une  nourriture  confortable.  Alors 
elles  s'installent  dans  la  chair  même,  mordent,  sucent  avec  avidité  le  ])auvrc 


I.'.c,  VOYAGE  AU  CUMIN  A. 

sang  Immain.  Malgré  l'excellent  bain  que  je  pris  en  sortant  de  ehez  ces  Indiens, 
sans  une  énergique  friction  à  l'eau  de  Cologne,  je  me  serais  difficilement  débar- 
rassée de  leurs  maudites  puces. 

Je  passe  bravement  sur  quelques  petits  inconvénients  d'odeurs  et  de  malpro- 
pretés, inconvénients  qui  ne  paraissent  pas  du  tout  incommoder  mon  tamou- 
chi.  Je  m'assieds  à  côté  de  lui  et  nous  causons  en  ouayana.  Voici  à  peu  près  le 
résumé  de  notre  conversation  : 

«  Où  vas-tu?  me  demande-t-il. 

—  Je  vais  voir  les  campos. 

—  Comment?  Tu  ne  viens  pas  pour  faire  du  commerce  avec  nous  ?  Tu  n'as 
rien  dans  ton  canot  ? 

—  Dans  mon  canot,  j'ai  des  haches,  des  sabres,  des  clous,  des  peignes,  des 
miroirs,  des  perles  et  des  hameçons. 

—  lit  nous,  nous  n'avons  rien,  dit  le  vieux  d'un  air  triste.  Nous  avons 
donné  aux  Roucouvennes  nos  chiens  et  nos  hamacs.  Tu  sais,  les  Mécoras 
(nègres)  veulent  beaucoup  de  chiens  et  beaucoup  de  hamacs  pour  une  hache, 
alors  les  Roucouyennes  demandent  tous  nos  chiens  et  nos  hamacs.  Moi  je  suis 
vieux,  je  ne  fais  plus  le  voyage,  j'avais  beaucoup  de  fils,  l'autre  hiver  ils  sont 
morts,  à  présent  ceux  qui  me  restent  ne  savent  pas  le  commerce.  Nous  avons 
encore  des  chiens,  mais  ils  sont  petits,  si  tu  les  veux  comme  cela,  nous  te  les 
donnerons.  I^es  femmes  travaillent  le  coton,  mais  nous  n'avons  pas  de  hamacs, 
Donne-moi  des  sabres  et  des  haches.  Je  te  payerai  quand  lu  reviendras,  alors 
les  hamacs  seront  prêts. 

Je  ne  veux  pas  les  chiens,   lu  peux  les  garder,  un  liamac  m'aurait  fait 

plaisir,  mais  puisque  tu  n'en  a  pas,  cela  ne  fait  rien.  Le  tamouchi  îles  Calaonyas 
m'envoie  seulement  pour  te  faire  des  cadeaux  et  savoir  ce  que  tu  veux.  Mais  tu 
n'as  pas  de  femmes,  ni  d'enfonts.  Ou  sont  tes  femmes? 

Mes  femmes  sont  dans  les  antres  maisons,  Icjin,  très  loin  d'ici.  Mais  est- 
ce  que  tu  veux  des  femmes  ?  .. 

Et  il  attend  ma  réponse  anxieusement.  Il  n'est  pas  rassuré,  il  se  souvient  des 
nègres  de  la  Poanna'. 

I.   \()ii-  Chapilie  \  lit,  p.igf-    Ii8.  11(1  ft   iw,  et  Cliai)ili<'  \I1,  |i;isi'   17  i. 


VOYACE  AIT   CUMINÂ.  157 

c<  Non,  je  ne  veux  pas  de  femmes,  je  désirerais  seulement  les  voir.  Tu  peux 
me  les  montrer  en  toute  sécurité,  moi-même,  je  suis  une  femme.    > 

Et  le  vieil  Indien  me  regarde  d'un  air  incrédule,  .le  comprends  sa  surprise. 
Oui  ne  serait  étonné  de  voir  sous  ces  latitudes  une  femme  parcourir  un  pays 
inconnu?  N'aurais-je  pas  été  la  première  à  protester  et  à  nier  si,  à  l'âge  des 
illusions  et  des  rêves  dorés,  quelqu'un  m'eût  prédit  que,  dix  ans  plus  tard,  j'in- 
terviewerais, dans  les  régions  désertes  du  Para,  un  vieux  chef  Piânocolô,  sale  et 
nu,  à  demi-sauvage  et  barbare;  qu'au  lieu  d'en  être  terriblement  elTrayée,  j'y 
trouverais  un  certain  plaisir;  qu'une  utile  curiosité  d'explorateur  me  pousse- 
rait à  étudier  les  mœurs  et  les  habitudes  de  sa  tribu? 

J'ai  parlé  de  femmes,  sa  confiance  est  partie,  il  tient  absolument  a  ce  que 
nous  descendions  vile  à  mon  canot  pour  voir  ce  que  je  lui  apporte. 

Et  c'est  toujours  la  même  chose,  même  en  pays  indien.  Partout  il  faut  don- 
ner pour  être  le  bienvenu  Un  cadeau  touche  davantage  le  c(rur  humain  qu'une 
bonne  parole  parlant  de  l'àmc. 

Nous  allons  au  canot.  Sur  notre  route,  j'aperçois  des  Intliens  gardant  le  pas- 
sage, ils  sont  armés  d'arcs  prêts  à  lancci'des  flèches  empoisonnées  au  curare.  Je 
me  tourne  vers  le  tamouchi  et  je  lui  dis:  «  Ce  n'est  |)as  bien.  »  El  fâchée, 
j'appelle  un  des  miens  pour  m'aider  à  descendre. 

l>e  vieux  me  suit,  il  veut  voir  les  haches,  les  sabres. 

Je  lui  parle  ainsi  : 

«  Non,  tu  n'auras  rien,  parce  que  tu  n'es  pas  bon.  J'arrive  chez  toi  en  amie 
et  lu  fais  préparer  des  armes  mortelles.  Tes  flèches  ne  me  font  pas  peur,  les 
ouayanas  m'ont  donné  un  remède  pour  guérir  du  ciuare  ;  et  si  moi  je  faisais 
sortir  m(>s  fusils,  mes  excellents  fusils  qui  sont  toujours  armés,  que  t'arrive- 
rait-il?  Tiens,  regarde  mon  poignard  qui,  lui  aussi,  est  empoisonné,  vois 
encore  un  petit  fusil,  là,  dans  ma  poche,  que  peux-tu  faire  avec  tes  flèches?  » 

Je  me  fais  apporter  mon  Winchester  et  je  tire  les  seize  balles  les  unes  aj)rès 
les  autres. 

Le  tamouchi  est  tout  tremblant,  mais  il  me  flil  une  chose  juste  : 

«  Tu  viens  chez  moi  avec  tes  serviteurs,  je  ne  te  connais  pas.  Les  nègres 
étaient  amis  avec  les  Piànocotôs  de  la  Poanna  et  ils  les  ont  tués  par  traîtrise. 
Je  ne  sais  point  si  tu  ne  viens  pas  pour  tuer  les  Indiens  fin  Pariï.  » 


lôS  VOYAflE  AU   CIMINÀ. 

Il  a  raison  ce  vieux,  j'ai  eu  tort  de  me  fàchei".  Je  fais  soitir  les  haches, 
les  sabres,  les  perles,  etc.  Je  lui  donne  une  hache,  un  couteau,  des  perles, 
des  hameçons,  un  peigne  et  un  miroir.  Il  me  demande  ce  que  je  désire 
en  échange.  Je  lui  réponds  que  je  ne  veux  rien,  que  je  liens  surtout  à  lui  mon- 
trer que  je  suis  son  amie.  Alors,  il  s'approche  de  moi,  me  prend  par  la  main, 
me  passe  en  revue  et  m'examine  attentivement.  Mes  cheveux  lisses  et  longs 
comme  les  siens,  lui  font  voir  en  moi  une  amie  des  Piànocolôs  ;  les  nègres  ont 
les  cheveux  courts  et  frisés,  il  les  considère  comme  des  ennemis. 

Il  ouvre  ma  veste,  ma  chemise  l'étonné.  Pensez  donc,  je  porte  deux  che- 
mises, lui  n'en  a  pas  du.  tout  et  ne  sovez  pas  surpris  de  son  étonnement.  Il  veut 
prendre  mon  poignard,  mais  sa  main  frôle  un  sein  de  femme,  il  la  retire,  ferme 
ma  veste  et  me  dit  d'un  air  tout  hète  :    ■  Mnmai/i'. 

—  Na  ycpi\  yoH  tamnuchi-oli,  ynu  coiini.  ■>  Oui,  ami,  je  suis  une  femme- 
chef,  je  suis  une  vieille  femme.) 

Ce  n'est  que  maintenant,  alors  qu'il  a  la  certitude  que  je  suis  une  femme,  que 
la  confiance  lui  revient.  Une  femme  inconnue  inspire  confiance  à  un  sauvage 
et  les  civilisés  nous  disent  per/i des  comme  fonde. 

«  Mamaye,  donne-moi  une  chemise  pour  mes  bras  et  une  autre  j)our  mes 
jambes.  Mamave,  donne-moi  un  chapeau.  Mamaye,  donne-moi  du  sel.  » 

Je  donne  un  de  mes  pantalons,  une  de  mes  chemises  et  mes  hommes  l'ha- 
billent. Ce  vieil  Indien  a  l'air  dètre  costumé  en  bicycliste,  il  est  désopilant  à 
voir.  Je  lui  donne  aussi  du  sel  qu'il  mange  avec  un  morceau  de  cassave. 

Les  autres  Indiens,  ceux  qui  étaient  de  garde  au  haut  de  la  muraille,  voient 
mes  présents,  oïdilient  leur  consigne,  et  les  voilà  Ions  autour  de  moi  :  «  Ma- 
mave, je  veux  des  perles  pour  mes  femmes....  Mamaye,  je  veux  un  couteau 

Mamave,  je  veux  un  miroir »  Je  ne  sais  plus  à  qui  répondre,  iisparlent  tous 

à  la  fois. 

Un  tout  jeune,  d'une  vingtaine  d'années,  me  regarde  avec  des  yeux  sup- 
pliants :  "  Mamave,  des  perles  pour  ma  femme,  un  miroir  pour  elle,  w  Ce  doit 
être  un  nouveau  marié,  et  je  fais  un  heureux,  je  lui  donne  des  perles,  un  mi- 
roir, un  peigne.  Il  part  en  courant  et  je  ne  le  revois  plus. 

Un  autre  arrive  :  «  Mamaye,  moi,  j'ai  deux  femmes.  »  Il  faut  donc  que  je 
double  le  cadeau. 


VOYAGE  AU   CUMI.NA.  I.V.i 

J'ai  coiitenlé  les  cinq  Piànocotôs  qui  se  sont  présentés.  «  Maintenant,  tlis-je 
au  tamouehi,  que  j'ai  distribué  mes  présents,  lu  vas  me  donner  de  la  canne  à 
sucre  et  des  bananes.  »  H  envoie  aussitôt  couper  la  canne  et  les  bananes 
demandées. 

Le  tamouehi  est  devenu  bavard,  il  m'apprend  que  la  rivière  va  très  loin,  qu'à 
la  source  il  v  a  des  Indiens,  que  ce  ne  sont  pas  des  Piànocol<)s,  mais  qu'ils  sont 
.bons  comme  eux;  <ju'il  ne  faut  pas  aller  dans  leMurapi,  car  il  y  a  des  Cwae- 
MKS  [Indiens  brdbos). 

Il  ajoute  que  la  rivière  va  toujours  dans  le  eampo,  que  celui-ei  s'étend  loin, 
très  loin  dans  le  sud.  Quand  il  était  jeune  et  que  les  Piànocotôs  allaient  chez  les 
Houcouyennes,  ils  remontaient  par  une  rivière  (jui  est  en  amont  des  caclioeiras, 
sur  la  rive  gauche  [igarapc  des  Rouroiiijennes),  puis  ils  marchaient  un  peu  et 
ils  étaient  cliez  les  Roucouyennes.  Maintenant,  les  Piànocotôs  vont  par  le 
campo  et  ils  dorment  beaucoup  en  chemin. 

«  Les  Piânoeolfis  de  la  Poanna  sont  iïtehés  avec  tes  serviteurs,  dit-il  en  ter- 
minant, parce  (ju'ils  sont  nègres,  il  ne  faut  pas  v  aller,  ils  les  tueiaient.    > 

La  canne  à  sucre  et  les  bananes  étant  arrivées,  je  prends  congé  de  mon  hôte  : 

«  Quand  je  reviendrai  du  campo  [jour  aller  chez  moi,  j'aurai  l)esoin  de  cas- 
save.  Fais-moi  de  la  cassave,  je  te  pa\erai  avec  des  couteaux  et  des  sabres.  » 

C'est  entendu,  j'amaidc  la  cassave  fraîche  dans  quatre  ou  cinq  jouis,  lorsque 
je  ilescendrai. 

Les  quatre  ou  cinq  jours  furent  seize  jours.  D'aussi  loin  que  les  Indiens  me 
voient,  ils  m'appellent.  Quand  j'accoste,  le  tamouehi  me  crie  :  "  Je  erovaisque 
tu  étais  partie  sans  que  nous  le  voyions,  que  tu  ne  voulais  plus  commercer 
avec  nous.  » 

La  cassave  est  là,  il  y  en  a  beaucoup,  il  y  a  aussi  des  bananes,  des  patates, 
des  piments;  je  prends,  je  paye  en  sabres  et  en  couteaux.  J'achète  des  arcs, 
des  flèches,  j  achète  même  des  flèches  empoisonnées  au  curare.  Ils  m'apportent 
tout  ce  qu'ils  peuvent  imaginer,  ils  veulent  que  j'emporte  du  roucou  dans  une 
marmite  en  terre  d'une  propreté  douteuse,  ils  me  comblent  de  tout  ce  qu'ils 
croient  de  nature  à  me  faire  plaisir,  ils  me  donnent  de  l'omani'   que,  bien 

I.  Omani.  boisson  faite  de  cassave  que  les  femmes  ont  piéalablemenl  màeliée  et  ((uou  a  laissé 
fermenter. 


I(i(l 


VOYAGE  AU   CU.MINA. 


enteiulii,  je  ne  Ijois  pas,  puis  du  cacliiri  de  tapioca  que  j'acceple,  mais  auquel 
je  me  garde  bieu  de  loucher.  Aussi,  les  liameçoiis  que  je  me  vois  forcée  de  dis- 
tribuer avec  profusion  diminuent  d'une  façon  inquiétante. 

Pendant  que  je  cause  avec  les  autres  Indiens,  le  tamouclii  me  vole  des  liame- 
çous.  .le  le  prends  sur  le  fail,  je  lui  saisis  la  main  au  moment  oii  il  la  retire  de  la 
boite  :  «    IdiHoinhi-tdiuo^   c'est  pas  bon.  » 

Et  lui,  larmoyant  :  «  Mamiiye,  mamaye,  j'ai  besoin  d'hameçons  pour  prendre 


Pi;iiioi:ol(i  vw  factiuii. 


du  poisson,  tu  vois,  je  suis  vieux,  je  n'ai  plus  de  dents,  tiens,  regarde,  donne- 
moi  des  hameçons  pour  rien,  donne-moi  une  ligne  pour  rien.   » 

Et  je  donne  hameçons  et  ligne  pour  rien.  Les  autres  arrivent,  il  faut  les  con- 
tenter tous. 

«  Quand  reviendras-tu? 

—  Dans  quatre  lunes,  je  serai  chez  les  Indiens  de  l'autre  rivière,  la  rivière 
qui  est  là,  à  l'est. 

—  Nous   irons  là-l)as  dans  quatre  lunes;   tu    nous  apporteras  beaucoup  de 


VOYAGE  AU   CUMINA.  I'-I 

haches,  de  sabres,  de  coiUeau\,  des  camisas,' beaucoup  de  perles,  les  femmes 
travaillent  beaucoup,  elles  aiment  les  perles,  elles  font  des  hamacs  et  donnent 
à  manger  aux  chiens.  Nous  t'apporterons  des  hamacs  et  des  chiens.    - 

Et  je  m'en  vais,  laissant  de  la  joie,  infiniment  de  joie  derrière  moi,  chez  ces 
Indiens.  Jls  ont  tant  de  couteaux,  de  haches,  de  sabres,  de  peignes,  de  miroirs, 
de  perles,  de  ciseaux,  de  bobines  de  fil,  de  boutons,    d'aiguilles,  d'(i)ingles  el 


Diuis  [il  l'oiiiiiia.  —  LJbas  piiiiiocoKis, 


d'hameçons,  que  je  doute  fort  de  les  trouver  au  CAUuà.  Ils  n'ont  donne  en 
échange  ni  chiens  ni  hamacs,  aussi  ont-ils  fait  d'excellentes  all'aires  avec  moi. 
Je  suis  persuadée  qu'ils  pensent  ainsi  et  qu'en  ce  moment  leur  conversation 
|)Ourrait  se  résumer  de  la  sorte  :  "  Cette  Parichichi  est  l)ète,  mais  nous,  les 
bidiens,  nous  savons  faire  du  commerce.  » 

Et  ce  soir,  il  y  aiua  grand  cachiri  dans  la  maloca  piànocotô. 

Les  Piànocotos  sont  de  taille  mo\enne,  bien  proportionnés. 

liCurs  che\eu\  très  noirs,  gras  et  raides,  sont  rabattus  du  sommet  tout  autour 


l6tJ  VOYAGE  AU   CUMIN  A. 

de  la  léle;  ils  sont  coupés  sur  le  front,  de  manière  à  bien  dégager  les  yeux,  ils 
retombent  un  peu  plus  longs  sur  les  oreilles,  et,  derrière,  ils  sont  laissés  dans 
toute  leur  longueur. 

Leurs  veux  sont  très  légèrement  obliques,  ils  s'épilent  soigneusement  les 
sourcils. 

La  peau  est  jaune  très  clair,  là  où  le  roucou  est  enlevé. 

Ils  ne  sont  point  tatoués  comme  les  Indiens  du  sud  de  l'Amazoïu'.  Comme 
ornement,  ils  ont  tout  simplement  une  ligne  longitudinale  au  génipa,  allant  du 
liant  du  front  à  la  pointe  du  nez,  une  autre,  transversale,  au-dessus  des  sourcils, 
et  des  rayures  sur  les  bras.  Ces  dernières  sont  faites  avec  une  grille  de  tigre  et 
ne  sont  portées  que  par  les  coquets,  ceux  qui  veulent  plaire. 

Ils  ont  tous  les  oreilles  percées,  les  uns  n'y  suspendent  rien,  certains  y  portent 
une  dent  d'agouti  avec  une  perle  bleue,  les  autres  les  parent  de  deux  plaques 
rondes  qui  cachent  tout  le  lobe  de  loreille. 

Le  vêtement  national  se  compose  d'un  calembé  retenu  par  une  cordelette  de 
coton  qui  ceint  les  reins  et  vient  s'atlacher  au-dessous  du  nombril;  le  calembé 
est  un  petit  morceau  d'élollede  coton  tissé  à  la  maloca,  il  s'attache  derrière  par 
un  nœud,  j)asse  entre  les  deux  fesses  et  vient  retomber  devant  leur  sexe. 

Je  n'ai  vu  que  deux  calembés  passables,  les  autres  sont  sales  et  troués,  trop 
petits,  ils  ne  peuvent  pas  s'atlacher  derrière,  ils  sont  tout  uniment  posés  devant 
sur  la  cordelette,  aussi  glissent-ils  avec  une  facilité  étonnante.  Au  moindre 
mouvement,  le  calembé  est  de  travers,  soit  à  droite,  soit  à  gauche.  11  est  rare- 
ment à  la  place  qu'il  doit  occuper. 

Des  jarretières  de  coton  complètent  le  costume  des  Indiens,  leur  tiescendcnl 
en  franges  jusqu'à  mi-jambes.  Des  bracelets,  également  de  colon,  entourent 
l'un  l'avant-bras  droit,  l'autre  le  poignet  gauche.  Quelques-uns  des  Piânocotos 
ont  un  collier  de  petites  perles  de  diverses  couleurs  faisant  plusieurs  fois  le  tour 
du  cou;  tous  ont  un  couteau,  qu'ils  portent  derrière,  passé  dans  la  cordelette. 

Ils  sont  chasseurs  et  pécheurs;  selon  que  la  chance  les  fiworise  ou  non,  îl  y  a 

chez  eux  abondance  ou  disette,  car  ils  ne  se  préoccupent  guère  du  lendemain. 

Ils  chassent  tous  les  singes  :  le  couata,  le  couchiou,  le  macaque  prego  et  le 

singe  rouge;  ils  font  aussi  une  guerre  acharnée  au  tapir  :  les  ilèches  pour  la 

chasse  sont  empoisonnées  au  curare. 


VOYAGE  AU   CUMINA.  Ifiô 

Ils  flèchent  également  le  poisson,  mais  alors  la  pointe  de  lenr  arme  est  faite 
avec  des  os  de  macaque  et  non  empoisonnée.  Ils  ont  peu  d'hameçons;  ces 
derniers,  très  petits  du  reste,  leur  viennent  des  Bonis  de  la  Guyane  française. 
Ils  se  servent  de  beaucoup  d'herbes  cjui  enivrent  le  poisson  de  la  rivière,  tels 
sont  le  timbo,  le  counani  et  le  halili. 

Leurs  maisons  sont  petites  et  sales,  leurs  carbets  de  chasse  ne  serviraient  pas 
à  nos  chiens  :  ce  sont  deu\  feuilles  de  palmier  suspendues  sur  trois  pieux,  il  y 
pleut  presque  autant  que  dehors. 

Les  trois  abatis  que  j'ai  vus  sont  petits  et  mal  coupés,  il  ne  seml)le  pas  v  en 
avoir  beaucoup  dans  ces  régions. 

Les  sentiers,  tant  de  chasse  que  d'abalis,  n'ont  de  sentier  que  le  nom;  c'est 
généreusement  que  nous  le  leur  octroyons,  lis  consistent  en  une  branche 
tordue,  des  feuilles  froissées,  une  entaille  dans  un  arbre,  mais  point  ou  très 
peu  de  sabrage  :  il  faut  être  sauvage  soi-même  pour  se  reconnaître  dans  ces 
dédales  de  voies  presque  impraticables. 

Leur  industrie  est  rudimentaire  mais  elle  existe. 

I>es  hommes  font  leurs  flèches  avec  le  roseau  {cniuia  biriho)  et  avec  le 
lacouari;  la  pointe  de  la  flèche  est  en  os  ou  en  bois  de  laboca  {bambou)^  la 
flèche  elle-même  est  bien  travaillée,  mais  pas  très  forte,  elle  se  brise  avec  une 
grande  facilité.  Leurs  arcs  sont  en  bois  violet  et  en  balate.  Ils  tressent  des 
paniers  avec  la  paille  de  toucoum,  des  souffle-feux  en  paille  de  maripa;  ils  font 
des  casse-tète  dans  des  arcabas  de  divers  bois  durs;  poiu'  mettre  leurs  petites 
flèches  au  curare,  ils  fabriquent  des  tubes  en  bambou. 

Ils  construisent  leurs  pirogues  avec  l'écorce  du  jutahv  et  ne  savent  ni  ne 
veulent  se  donner  la  peine  d'employer  le  bois.  Ils  favorisent  ainsi  l'isolement 
dans  lequel  ils  vivent.  Leurs  pirogues  sont  impropres  à  la  navigation  et  se 
brisent  au  moindre  choc.  Leurs  rames  sont  petites,  sans  ornements,  sans 
dessins. 

Les  femmes  filent  le  coton  et  font  des  hamacs  en  filet,  je  n'en  ai  pas  vu  un 
seul  qui  soit  en  étofie  pleinement  tissée.  Elles  font  aussi  des  tangues  perlées, 
des  ealembés,  des  bracelets  et  des  jarretières  de  coton,  un  peu  de  poterie  mais 
très  peu.  Elles  ne  se  servent  que  de  marmites  rares,  petites  et  mal  travaillées, 
sortes  de  couis  seulement  séchés,  mais  point  cuits,  dans  lesquels  elles  mettent 


l'ii  VOYACE  AU  CUMIXÂ. 

l'eau.  Kilos  ne  savent  |)()int  faire  le  eonae  (la  f(irinh<t)\  par  eonlrc,  elles  prépa- 
rent (le  la  cassave  excellente,  du  tapioca,  du  cacliiri,  de  l'oniani. 

JJans  la  basse-cour,  il  n'y  a  que  des  cliiens,  mais  il  y  en  a  beaucoup.  Quand 
je  demande  à  acbeler  une  poule  ou  des  œufs,  les  Indiens  me  montrent  tout  ce 
qu'ils  ont  :  deux  petites  poules  blanches  et  un  coq  blanc  également,  mais  ils 
ne  peuvent  s'en  défaire,  car  ils  les  élèvent  pom-  les  phnnes  dont  ils  se  parent 
dans  les  grandes  occasions. 

,Ie  ne  sais  rien  de  leur  moralité,  il  me  fiuidrait  vivre  un  peu  chez  eux.  Cela 
satisferait  ma  légitime  curiosité.  Je  serais  heureuse  de  compléter  mes  éludes 
sur  leurs  mœurs,  mais  je  n'en  ai  ni  le  temps  ni  les  moyens.  Mon  programme 
est  tracé  et  mes  jours  sont  comptés.  Deux  semaines  dans  la  maloca  m'auraient 
sûrement  appris  bien  des  choses. 

Ce  n'est  pas  en  faisant  trop  rapidement  un  voyage  dans  une  contrée  que 
l'on  peut  donner  des  documents  nombreux  et  positifs  sur  le  pays  et  sur  les 
habitants,  il  faut  séjourner  partout  où  il  y  a  des  agglomérations,  étudier  les 
habitudes  des  populations,  apprendre  ou  du  moins  comprendre  la  langue, 
assez  pour  en  rapporter  des  indices  suffisants.  Alors,  le  voyage  aurait  un 
résultat  sérieux  et  il  serait  plus  facile  d'arrêter  le  svstème  de  colonisation  à 
adopter,  celui  qui  s'adapterait  le  mieux  aux  coutumes  des  indigènes. 

Ont-ils  une  religion?  Sont-ils  indifFérenis?  J'avoue  que  je  ne  sais  rien  de 
précis  à  ce  sujet  et  je  suppose  que,  comme  tous  les  primitifs,  ils  doivent  craindre 
la  force  ou  la  puissance,  ce  qui  extérieurement  parait  les  dominer. 

Je  sais,  toutefois,  qu'ils  croient  en  Yoloc.  Yoloc  est  un  esprit  généralement 
malfaisant.  Quand  un  Indien  est  malade,  c'est  qu'il  a  un  voloc  dans  le  corps. 
Pour  le  guérir,  il  faut  que  le  yoloc  du  Piàye  '  enseigne  un  remède  à  ce  dernier, 
l'endanl  le  peu  de  temps  que  je  reste  avec  les  Indiens,  je  les  vois  s'approcher 
très  près  de  moi,  faisant  le  tour  de  mes  vêtements,  découvrant  mon  chrono- 
mètre, le  tournant  en  tous  sens,  écoutant  son  tic-tac,  en  riant.  Chacun  à  son 
toui-  veut  le  toucher,  le  retourner,  le  secouer.  Cela  menace  de  devenir  dange- 
reux poiu'  cet  inslrumenl  dont  je  ne  puis  me  dispenser.  Il  me  vient  une  inspi- 
ration et  je  dis  à  mes  sauvages  :  «  I-voloc,  mon  voloc.  «  Le  vieux  tamouchi, 

I.  /'(»)(,  ini'di'ciii  siii'i-i(.T  indien. 


VOYAGE  AU  eu  MINA.  I(")5 

It'l  un  jeune  homme,  fait  un  liond  en  arrière,  les  autres  se  reculent  précipi- 
tamment. 

Le  trafic  des  Piànocotôs  se  fait  exclusivement  avec  les  Roucouyennes  du 
Paru.  I>es  Roucouyennes  reçoivent  leurs  marchandises  des  Mëcoras  [Nègres 
Bonis)  du  Maroni.  Ou  les  Bonis  viennent  chez  les  Ouayanas  du  Yary  ou  les 
Ouayanas  vont  à  (lotti'ia  dans  le  Maroni.  I^es  Ouavanas  du  Yary  vendent  aux 
Roucouyennes  du  Paru,  les  Roucouvennes  aux  Piânocotcis  et  les  Piânocotos 
aux  Indiens  de  la  Poanna.  Qu'on  s'imagine  ce  que  peut  coûter  une  hache  ou 
un  sahre  déjà  tarifés  à  loo  pour  loo  de  bénéfice  par  les  Bonis,  quand  ces 
objets  arrivent  entre  les  mains  des  Piânocotos  de  la  Poanna. 

Ces  derniers  parlent  le  ouavana  avec  moi,  mais  il  doit  certainement  y  avoir 
une  différence  entre  leur  langage  piânocotô  et  celui  des  Ouavanas. 

Je  transcris  ici  le  peu  de  mots  que  j'ai  pu  prendre  et  retenir  en  les  entendant 
parler  entre  eux.  Cela  a  été  difficile,  car  dès  qu'ils  me  voyaient  écrire  ils  s'arrê- 
taient de  causer.  —  Je  conserve  l'ordre  établi  par  Henri  Coudreau  dans  ses 
vocabulaires,  ])lan  si  précieux  que  je  ne  puis  comprendre  un  dialecte  indien 
que  sous  cette  forme. 

ÉLÉMENTS 

Soleil ïchitchi. 

l.une Nouneii. 

Nuit Coco. 

Pluie Ciipeu. 

Pierre 'lepou. 

Savane Oiia. 

Forêt tlou. 

Eau Touna. 

Sel Saoutou. 

Saut Turune. 

Ile Alimenta. 

l  AMILLE 

Homme Okiri. 

Femme Oii. 

Petit  enfant Caiiii. 


166  VOYAGE  AU    CUMINA. 

Vieux Tamo. 

Vicillo Couni. 

Mère Al.imaye. 

Père Papaye. 

Frère Yacone. 

Sœur Taclii. 

Ami Yépé. 

Un  noir Mécoro. 

Un  Bresilinn Calayoua. 

Chef ïaniourlii. 

Paix Coulé. 

Esprit  nialfaisanl Yolor. 

Paiement Épetpeu. 

PARTIES  DU  CORPS 

Cheveux Poutai)ali. 

CgJil Gnanourou. 

Nez Younaii. 

Dent Youtali. 

Main , Yanali. 

ALIMENTATION 

Poisson Caa. 

Hameçon Oca  et  aussi  Yanto. 

Canot Canaoua. 

Manioc Ourou. 

Cassave Ourou. 

Tapioca Coutouli. 

Diverses  Jjoissons Cachiri,  oraani. 

HABITATION 


Maison Pacolo. 

Maison  de  nuit Itouta-Pacolo. 

Boucan Yara. 

Platine Orinat. 

Arc P-Mvn. 

Flèche Piréou. 


VOYAGE  AU   CUMINA 

Curare Oiirari. 

Tabac Tamoui. 

MARCHANDISES 

Aiguille Acouxa. 

Couteau Maria. 

Hache Ouioui. 

Fusil Aracabousa. 

Miroir Aroua. 

Peigne Pacatépeu. 

Perle Cahourou. 

QUADRUPÈDES 

chien Caicouclii. 

Cochon  marron Pakira. 

Singe  rouge Alouata. 

Capiouara Aloucolé. 

Tapir Maîpouri. 

Tigre Caicoii. 

Couala Couata. 

OISEAUX 

Poule Couraclii. 

Œuf Poumo. 

Hocco Ouac. 

Ramier Ouarami. 

POISSONS 

Poisson Caa. 

Trahira Ayraara. 

Pacou Pacou. 

Sourouhi .    .  Sourouï. 

Counani Counani. 


1(17 


I6P 


VOYAGE  AU   CUMINA. 
PLANTES 


C;inne  à  siui'o 
Cotonnier  .  . 
Igname  .  .  . 
Bâta  te.    .    .    . 

Maïs 

Koucou   .    .    . 


Banane 
Haririit 
Piment 


Première  personne 
Deuxième  personne 


Oui.    .    . 

Non .  .  . 
Bcaii(nu|) 
Un  peu  . 


Bon.   . 
Mauvais 
Facile  . 
Pas  làcl 
Petit    . 


Acheter 

Donner  

Je  veux  lioiie.    .    . 

Vouloir 

Je  veux  des  perles 

Mourir 

Pai'Ier  piànocoti)    . 


Acicarou. 

Maourou. 

Napeucpic. 

Napi. 

Enâye. 

Onolc. 


FRLUTS 


Parourou. 
Coumata. 
A,|,i. 


PRONOMS 

You. 
Amoré. 


AUVKHBKS 


Na. 
Oua. 
Apoye. 
Poi(|ue. 


ADJECTIFS 


Iroupa. 
Iroupa   oua. 
Ipoquéré. 
Ipo(|uéré  oua. 
Apsique. 


VERBES 


Tépécaté. 

Téi)écati. 

Sénéli  issé. 

Issé. 

You  issé  caliourou. 

Manoumé. 

Omilc  ])i;iiiocot('>. 


VOYAGE  AU   CUMINA. 


Kiil 


Ces  mots  sont    les   seuls    que    j':ii    pu    saisir   et    relever,    je    m'applique    a 
les  rapporter  aussi    fidèlemenl   qu'il   m'est  possible. 


Cliieo  avec  son  demie 


D'après  la  tliéorie  du  savant  anglais  Yuni>  qui  admet  que  huit  mois  communs 
dans    (lêu\    langues    établissent     la    certitude    que    ces    langues    sont    de    la 


13;iiragc  daus  le  Curainâ  Mil 


même    famille,    je    [mis    avancer,    sans    craindre    de   me    tromper,    que    ces 
Piànocot(')S  sont  fie  la  famille  caraïbe  :  Caraïbes  bien  dégénérés. 


17(1  VOYAGE  AU   CUMINÀ. 

Si  je  laissais  parler  mon  cœur,  je  dirais  :  ces  Indiens  étant  nécessairement 
destinés,  d'après  la  loi  de  l'évolution  du  genre  humain,  à  disparaître  dans  ini 
délai  assez  restreint,  ne  leiu"  imposons  pas  le  métissage,  laissons-les  s'éteindre 
sans  les  troubler. 

Pour  eux  la  terre  est  bonne,  ils  sont  à  I  âge  d'or,  ils  n'ont  pas  d'ennuis,  pas 
de  chagrins,  pas  d'envies,  pas  de  jalousies.  Quand,  sous  prétexte  de  civilisation, 
on  viendra  violer  le  sol  de  cette  maloca,  aujourd'hui  si  tranquille,  adieu  la 
félicité  dont  ils  jouissent;  nous  leur  enseignerons  des  passions,  donc  des  dou- 
leurs, qui  leur  sont  inconnues.  A  quoi  bon  leur  apporter  des  larmes? 

Pauvre  vieux  tamouchi  qui  tremble  à  mon  approche,  tu  as  bien  raison  ;  la 
civilisation  donnera  l^eaucoiip  plus  de  bien-être  aux  gens  de  ta  tribu,  ils  habi- 
teront un  grand  village,  ils  seront  vêtus,  ils  n'auront  plus  peur  de  montrer  leurs 
femmes  aux  étrangers,  et  ils  seront  beaucoup  plus  malheureux.  Vieux  tamouchi, 
je  m'y  connais  en  souffrances  de  toutes  sortes,  je  puis  t'assurer  que  la  misère 
matérielle  n'est  rien,  les  misères  du  cœur  seules  comptent,  et  celles-là  tu  ne  les 
connais  pas. 

Mais  les  sentiments  n'ont  que  faire  ici.  I.a  civilisation  réclame  ses  droits,  je 
dois  me  rappeler  que  je  suis  explorateur  et  que  mon  exploration  dans  ces 
régions  désertes  du  Para  ne  comporte  pas  l'article  sentiment,  que  cette  explora- 
tion doit  être  même  «  moins  azimulh  et  moins  muséum  »  qu'utilitaire  et 
pratique. 

Donc,  j'ai  vu  les  Indiens  Piânocolos.  Mais  à  quoi  cela  peut-il  servir  si  main- 
tenant qu'on  sait  qu'ils  sont  installés  dans  le  Haut  Cuminà,  on  ne  cherche  pas 
a  les  utiliser  ou  si  on  les  utilise  mal? 

Ils  ne  sont  pas  nombreux,  c'est  certain.  Mais,  dans  un  pays  où  il  n'y  a 
personne,  c'est  encore  un  apport  sérieux. 

J>es  Piânocolos  habitent  : 

Le  Rio  Parii  du  Cuminâ. 

T/igarapé  Imararà. 

L'igarapé  Poanna. 

Les  Pauxis  habitent  : 

L'igarapé  d'Agua  Fria. 

Jj'igarapé  Pcnécura. 


VOYAGE  AU   CUMINA.  17  1 

Le  Rio  Acapù. 

Je  ne  puis  donner  aucune  statistique  de  la  po|)ulation  Piànocoto.  Si  j'en  juge 
par  le  nombre  des  pirogues,  celles  de  l'igarapé  Poanna  étant  plus  nomljreuses 
qu'ailleurs^  accusent  une  agglomération  plus  grande.  Au  Parii,  je  n'ai  vu  que 
trois  pirogues  dont  une  appartenait  à  un  Piànocoto  de  la  Poanna  en 
visite. 

Dans  l'igarapé  Poanna,  j'en  ai  compté  jusqu'à  onze  et  encore  ne  suis-jc  pas 
allée  jusqu'au  bout;  des  traces  laissées  partout  en  font  deviner  un  plus  grand 
nombre. 

Trompés  par  les  Nègres,  ces  Indiens  se  retirent  un  peu  plus  loin  dans  lein- 
impénétrable  désert,  ils  deviennent  de  plus  en  {)lus  tristes  et  défiants.  Ils  n'ont 
aucune  initiative,  c'est  à  se  demander  si  leur  intelligence  est  perfectible. 

Ne  connaissant  pas  le  bien-être,  n'ayant  pas  ce  désir  du  mieux  qui  pousse 
l'homme  à  travailler  davantage,  les  Indiens  sont  inca|)ables  de  s'élever  par 
eux-mêmes  au-dessus  de  l'état  demi-sauvage  dans  lequel  ils  vivent  en  ce 
moment  :  le  métissage,  même  avec  une  race  inférieure,  serait  un  très  grand 
progrès. 

Malgré  cela,  il  serait  très  malheureux  [)oiu"  la  civilisation  qu'il  arrivât  chez 
ce  peuple  primitif  ces  métis-usuriers  exerçant  le  petit  commerce  dans  le  l)as  des 
rivières  :  commerce  éhonlé,  dont  les  Mœurs  coniincrcidies  de  Spencer  ne 
peuvent  point  donner  la  moindre  idée.  Ce  serait  le  plus  puissant  moyen  de 
démoralisation.  Quelques  métis,  méritant  ia  prison,  s'enrichiraient  peut-être, 
mais  les  Indiens  s'abrutiraient  el  tlisparaitraicnt. 

Penser  à  des  commerçants,  à  des  administrateurs,  à  des  colons  pour  changer 
ces  sauvages  en  civilisés,  serait  une  utopie. 

Pour  faciliter  le  contact  entre  les  futurs  colons  et  les  Indiens  actuels,  il  faut 
une  phase  transitoire.  Une  initiative  habile  et  pleine  de-sollicitude  les  amènera 
doucement  à  la  civilisation  et  ce  n'est  qu'avec  les  missionnaires  religieux  qu'on 
arrivera  à  faire  quelque  chose  de  ces  grands  enflints. 

Je  sais  que  les  missions  religieuses  ne  sont  plus  à  la  mode.  Pourtant,  mon 
avis  est  que  c'est  le  seul  moyen  à  employer;  l'idée  sera  trouvée  excellente  si 
l'on  veut  bien  se  rappeler  ce  qu'ont  fait  les  Pères  partout  où  ils  se  sont  établis  : 
au  Paraguay,  à  l'Orénoque,  en  Californie,  au  Canada. 


172  VOYAdE  AU  CUMIXA. 

Si  ces  liitliens  sont  un  apport  appréciable  comme  quantité,  le  seront-ils 
comme  qualité?  T^eui'  eontingeut  de  production  vaudra-t-il  la  dépense  qui  sera 
faite  j)Our  eu\? 

L'Indien  n'est  pas  travailleur  et  pourquoi  \v  serait-il?  Il  vil  de  peu,  se  con- 
tente de  rien,   et  il   fournira    toujours  nue  (|uaiititc  de  tra\ail  supciieure  à  sa 


Le  Cuiiiiiui  Mirim. 


consommation.  Il  est  ifune  lumieur  variable  et  inconstante,  mais  il  est  obéis- 
sant, soumis  et  facile  à  domestiquer. 

Je  ne  veux  point  dire  cjue  l'Indien,  adulte  au  moment  ou  se  fonde  une 
mission,  deviendra  laborieux  par  ce  seul  l'ail,  cl  qu'il  francliira  tl'un  seul  bond 
les  étapes  de  civilisation  que  nos  ancêtres  ont  mis  des  ilizaines  de  siècles  à  par- 
courii';  eerlainemcnl  non,  il  se  jjourra  même  qu'au  début  la  civilisation  ait  peu 
de  prise  sur  lui,  mais  les  plus  jeunes  seront  faciles  a  instruire  et  ils  seront  pré- 
cieux |)our  l'acclimatement  de  la  race  blanclie  par  le  métissage  avec  la  race 
indienne  ;  leur  sang  avant  acquis  une  indubitable  impunité  au  prix  des  sacrifices 
subis  par  leuis  ancêtres,  les  colons   profileront  de   celle   immunité   relative  en 


VOYAGE   AU   CUMIXA.  l'ô 

s'unissant  à  eu\.  Pour  le  mélissaj^e,  je  ne  parle  que  tie  la  race  l)laiiciie,  car  je  ne 
vois  pas  bien  ce  que  peut  valoir  le  métis  il  un  mercanli  et  d'un  sau\age  amé- 
ricain, ou  dun  sauvage  américain  et  de  ce  «  terme  inférieur  »  <jui  s'appelle 
Mucambeiro. 

T^e  croisement  de  la  race  hiaiiclie  avec  les  Indiens  ne  peut  donner  (pie  des 
résultats  satisfaisants  :  que  ce  soit  |)our  e\|)lorer  les  plateaux  intéiieurs  ou  pour 
pénétrer  l'Iiostile  forêt  vierge,  il  n'y  a  que  les  mameioucos  qui  peuvent  [irèter 
avec  utilité  le  secours  de  leurs  J)ras  et  de  leur  intelligence. 

Je  ne  puis  mieux  conclure  (pi'eii  citant  ces  quelques  lignes  de  Couto  de 
Magalliaes,  ex-j)résident  du  Para  : 

c<  Les  lils  du  sol,  liabitués  à  la  vie  demi-bari)are,  sont  les  essentiels  éléments 
de  la  victoire;  dans  la  liille  [jacifiipie,  mais  tenace,  de  l'elaboiation  de  la 
j-icbesse  d'un  peuple,  ils  sont  les  éléments  indispensables  du  succès,  il  ne  s  agit 
pas  seulement  de  la  conquête  du  sol,  il  s'agit  aussi  et  surtout  des  milliers  de 
bras  acclimatés,  les  seuls  qui  puissent  ouvrir  piom[)tement  la  voie.  Si  les  colons 
européens  nous  sont  nécessaires,  les  colons  indiens  nous  le  sont  bien  davan- 
tage ;  car,  ainsi  que  nous  le  dit  la  grande  France,  par  la  voie  éloquente  de 
M.  de  Qualrefages,  aucune  race  n'est  aussi  avantageuse  au  Brésil  comme 
élément  de  travail  que  la  race  du  blanc  acclimatée  par  le  sang  de  rindigeiie.  » 


CHAPITRE  XII 


LES  MUCAMBEIROS 


Les  Mucambeiros.  — ■  Exode  des  Mucambeiros.  —  Statistique.  —  Pages.  —  Cai-actères 
moraux  des  Mucambeiros.  —  Urgeuce  à  veiller  sur  eux.  —  Les  miues  d'oi-.  — Histoire 
d'Horace  le  Cayeuuais.  —  Tentatiou.  —  Castanlia.  —  Coi)abu.  —  Balata.  —  Quirii|uiua. 
—  Caoutchouc  iuférieur.  —  Surmenage.  —  Conclusion. 


T.es  Mucambeiixis  du  Cuminâ  comme  ceux  du  Tioinhclas  vit'iinent  des  hoids 
de  l'Amazone,  presque  tous  s'enfuii'ent  de  la  ville  d'C)bidos.  Us  ne  fment  pas 
poursuivis.  Ils  allèrent  s'installer  dans  les  hauts,  dans  l'igarapé  Poanna  et  en 
amont. 

Ils  n'euient  point  un  centre  de  réunion  comme  ceux  du  Trombelas  qui 
avaient  une  maison  à  l'abatis  et  une  autre  à  la  ville,  au  contraire  ceux  du 
Cuminâ  s'établirent  loin  les  uns  des  autres.  Il  pat-aîtrait  que,  dès  le  début,  ils 
étaient  dans  les  mêmes  sentiments  qui  les  animent  encore  aujourd'hui  :  chaque 
Mucambeiro  se  croit  personnellement  un  très  honnête  homme  et  ne  voit  en 
ses  frétées  que  des  voleurs  et  des  assassins.  Le  jugement  personnel  de  chacun 
donne  une  juste  idée  de  la  moralité  de  l'ensemble.  Ils  ont  peur  les  uns  des 
autres. 

Après  leur  bel  exploit  de  la  Poanna^  ils  descendirent  plus  bas  à  Jawary, 
Formigal,  Urucinn  et  Macaeo.  C'est  sans  doute  après  une  vilaine  hisloire,  une 
nouvelle  traîtrise  avec  les  Indiens  i'auxis  qu'ils  sont  venus  au  bas  des  cachoeiras 
où  ils  habitent  maintenant. 

Guilhermo  m'a  raconté  ([u'ils  ne  pouvaient  plus  rester  à  Urueiai,  parce  que 
les  Indiens  les  menaçaient  et  suspendaient  des  casse-lète  jusque  devani  la  porte. 
Puis  il  y  a  les  aventures  d'un  certain  Torrô  qui  aurait  eu  beaucoup  d'Indiens 
chez    lui.    Pourquoi   ces  Indiens   l'ont-ils   quitté  et    pour(|U()i   a-l-il   lui   dans 


VOYAGE  AU   CUMIN  À.  175 

l'Acapû  où  il  habite  maintenant?  Mystère.  Mais  les  Paiixis  avaient  certainement 
lin  motif  pour  se  fliclier. 

Des  Miicaml)eiros  de  la  fuite  il  reste  : 

Lothario  et  Maria '; 

Sanla-Ainia  et  sa  femme '  .    , 

,'  dans  le  (lumuia. 
Figéna \ 

Bénédicte. j 

Torrc) 

Raymond 

Caliislo '  dans  l'Acapii. 

Pedro  Antonit) \ 

Valeria 

Colelta,  dans  le  (lumiiià  niirim. 

Bénédicto  Salgado,  dans  le  largo  do  Salgado. 

L'autorité  (tout  est  relatif)  est  à  celui  ou  à  celle  qui  sait  se  faire  craindre. 
TiOrsque  je  suis  arrivée,  le  pouvoir  était  disputé  entre  deux  grands  personnages  : 
j'ai  nommé  Maria  do  Lothario  et  Figéna,  toutes  les  deux  pages,  sachant  un 
grand  nombre  de  maléfices,  pouvant  même  faire  mourir  une  personne  rien 
nu'en  la  regai'dant!  Ces  deuK  pages  se  faisaient  concurrence.  Mais  Maria  do 
Lothario  l'emporte  en  ce  moment  et  j'en  suis  la  cause  :  je  suis  allée  la  remer- 
cier d'avoir  soigné  Joâo  et  de  l'avoir  guéri.  Figéna  m'en  veut  et  me  désire 
beaucoup  de  mal,  mais  son  pouvoir  ne  s'étend  que  sur  les  nègres. 

Dans  le  vovage  au  Trombetas,  en  concluant  mon  étude  sur  les  Mucambeiros, 
j'écrivais  qu'ils  devaient  être  traités  comme  une  quantité  nuisible.  Alors  que 
vais-je  dire,  pour  ceux  du  Cuminà  qui  sont  pires?  Je  les  trouve  plus  mauvais, 
peut-être,  parce  que  je  les  connais  mieux  et  qu'en  ayant  eu  à  mon  service  un 
que  j'ai  gardé  assez  longtemps,  que  j'ai  fait  causer,  je  me  suis  rendue  mieux 
compte  de  l'état  d'abjection  dans  lequel  ils  vivent. 

La  vérité  n'est  point  en  honneur  chez  eux,  le  mensonge  y  est  ouvertement 
applaudi  et  même  enseigné. 

Ils  approuvent  le  vol  et  le  trouvent  digne  de  louanges.  Avoii'  volé  est  lui 


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178  VOYAGE  AU  (L  MINA. 

litre  de  gloire,  ils  s'en  vanleiU  liaiitemeiU  cl  cliacmi  estime  le  voleur  avec  une 
nuance  d'envie  dans  son  admiration.  Non  seulement  on  prati(|ue  le  vol  vis-à- 
vis  de  l'étranger,  mais  encore  entre  voisins,  amis  et  [)arents.  l'rendre  le  bien 
d'aulrui  leur  |)arait  délicieux,  dénoie  de  la  ruse  et  de  la  ilnesse  qu'ils  prennent 
pour  de  l'esprit,  et  accorde  île  la  notoriété  à  celui  qui  a  su  le  plus  adroitement 
tiéroher. 

Raymond  qui  m'avait  volé  a  été  félicité  par  sa  mère.  Ce  même  Raymond  a 
été  approuvé  par  la  vieille  Figéna,  chez  laquelle  il  demeure,  pour  avoir  enlevé 
à  sa  mère  dilïérents  objets  (pie  cette  dernière  avail  elle-même  dérobés  à  Horace 
le  (layennais,  qui  avait  eu  la  naïveté  de  confier  à  sa  garde  quekiucs  bagages 
qu'il  avait  déj)Osés  chez  elle. 

Leur  vie  facile,  sans  ell'ort  musculaire,  a  engendre  la  paresse  et  c'est  une 
paresse  telle  (pi'elle  les  rend  à  peu  près  inulilisablcs  pour  la  civilisation  :  il  n'y 
a  aucun  espoir  à  fonder  siu' eux. 

Ils  visent  dans  une  promiscuité  répugnante,  c'est  à  rester  rêveur  devant 
tant  d'impudeur.  Les  maisons  ont  deux  |)ièces,  l'une  pour  causer  (car  qu'y 
a-t-il  de  plus  bavard  ipi'un  nègre  mueambeiro?),  l'autre  pour  dormir.  Dans  les 
tlortoirs,  comminis  au\  deux  sexes,  l'enfant  nail  et  v  voit  naître,  il  \  voit  |)ro- 
créer  et  il  y  voit  mourir,  il  ne  gène  point  les  parenls  et  ceux-ci  ne  s'imposent 
pour  lui  aucune  contrainte;  chacun,  dans  le  dortoir,  a  son  coin  où  il  est  chez 
lui,  oii  il  fait  ce  qu'il  veut. 

La  descendance  est  en  ligne  féminine.  L'enfant  mueambeiro  paile  de  sa 
mère,  mais  jamais  de  son  père  :  la  plupart  du  temps  il  ne  le  connaît  pas.  Il 
ne  \oil,  il  ne  s'entretient  que  de  son  j)(i(li(istc\  son  padrasie  est  i'Iiomme  qui 
cohabite  avec  sa  mère;  ce  n'est  pas  le  même  pour  tonte  la  durée  de  sa  vie. 

\  oilà  un  aperçu  de  ce  que  j'ai  vu  chez  les  Mucambeiros.  Jl  faut  reconnaître 
que  je  les  juge  d'après  mes  idées  de  civilisée,  des  idées  toutes  faites,  consé- 
quence forcée  de  nos  con\ entions  sociales.  Je  suis  peut-être  injuste  à  leur 
égard,  car  après  tout  peut-on  réellement  exiger  les  mêmes  qualités  à  chacun 
des  types  des  diverses  races! 

Je  ne  voudrais  pas  que  l'on  crût  que  je  les  oondamne  entièrement,  que  je 
leur  refuse  le  droit  d'exister;  non,  car  nul  ne  peut  modilier  de  soi-même  son 
indi\idualit('-  propre,  sa   moralité,   son    intelligence.    Je    voudrais   seulement 


VOYAGE  AU  CUMIXA.  IT'.l 

attirer  l'attention  de  Son  Excellence  le  Gonverneiu'  ilu  Par:i  sur  la  nécessité 
qu'il  y  a  providcncia/-.  On  ne  peut  songer  à  réformer  les  adnllcs  déjà  Irop 
viciés,  mais  il  est  de  toute  nécessité  de  prendre  soin  du  moral  des  enfants,  de 
mieux  le  diriger,  de  le  façonner  avec  attention,  de  l'orienter  vers  le  hicn.  Si 
nous  voidons  considérer  les  INhicambeiros  comme  des  frères,  commençons  pai' 
les  améliorer,  car  il  faut  avouer  que  ce  sont  des  frères  bien  malades,  morale- 
ment, et  qu'ils  ont  besoin  d'un  traitement  sérieux. 

Loin  de  moi  la  prétention  d'avoir  vu  et  relevé  tontes  les  ressources  du 
Cuminâ,  dans  ce  rapide  voyage  d'exploration  j'ai  fait  le  plus  possible. 

La  Fortune  s'est  montrée  prodigue  pour  1'  Vma/onie.  Parmi  les  nombreuses 
richesses  du  (luminâ,  après  les  campos  dont  j'ai  déjà  parlé,  je  citerai  les 
mines  d'or. 

Mais,  xa-t-on  me  dire,  comment  save/.-vous  qu'il  y  a  de  l'or,  ave/.-vous  fait 
une  prospection? 

Non,  je  n'ai  pas  fait  de  prospection,  je  n'en  avais  point  besoin,  puistpi'elle 
avait  ('té  déjà  faite.  Voici  comment  je  l'appris. 

En  rencontrant  des  terrains  semblables  aux  terrains  aurifères  deCarsewenne, 
je  songeai  un  instant  à  la  possibilité  de  gisements  d  or  dans  le  Cuminâ.  Fuis, 
absorbé  par  mon  levé,  j'oubliai  celte  idée. 

Un  jour,  je  vois  sin-  la  rive  du  quartz,  je  ramasse  quelques  cailloux  qnarizeux, 
je  les  examine,  puis  je  les  jette  et  j'allais  passer.  Alors  Guilbermo,  après  qui  je 
m'étais  fôciiée  et  qui  désirait  rentrer  en  grâce,  me  conta  l'histoire  d'Horace  le 
Cayennais. 

Un  mulâtre  ca\ennais  du  nom  d'Horace  fut  envoyé  pai-  un  <;rand  commer- 
çant du  l'arà,  à  la  recherche  de  mines  d'or  dans  le  Cuminâ;  bien  entendu  le 
mulâtre  ne  trouva  rien  et  revint  au  Para,  le  négociant  en  fut  pour  les  frais  de 
re\|)édilion.  Ahiis  peu  de  tem|)s  après  le  même  mulâtre  remonta  la  rivière  avec 
un  autre  Cavennais,  emmena  a\ec  lui  (juelques  travailleurs  et  renouvela  ses 
essais.  Gnilhermo  était  du  nombre  des  manœuvres  et  demeura  quelques 
semaines  axec  Horace.  Ce  dernier,  n'ayant  plus  de  vivres,  desceniht  avec  une 
malle  très  lourde  sur  laquelle  il  couchait  la  nuit  et  qu'il  n'abandonnait  jamais 
le  joiu-.  C'est  lui-même  qui  la  portait.  H  partit,  ne  revint  point  et  depuis  on 
n'entendit   plus  [jarler  de   lui.    Son   compagnon   mourut    avant    d'arriver    à 


180  VOYAGE  AU   C.UMINÂ. 

Ohiilos.  J'entrai  dans  l'igarapé  on  Horace  avait  travaillé,  je  vis  qnelques  trous 
de  prospection. 

Comme  je  me  trouvais  à  deux  jours  de  son  campement,  l'idée  me  vint  d'v 
aller  et  de  laver  qnelijiies  bâtées,  puis  je  me  souvins  de  Carsewenne  et  de  Cou- 
nani,  du  temps  et  de  l'argent  perdus,  et  je  me  sauvai  bien  vile  pour  ne  pas 
succomber  à  la  tentation. 

Il  y  a  des  castanlieiras  depuis  la  bouche  du  Cimiinà  jusqu'en  amont  de  la 
Poanna,  cepeuilant  d'autres  rivières  sont  plus  riches  en  eastanhas  [Jtaraj/iina 
el  l'iifii ru ////). 

Si  le  Cuminà  est  un  des  principaux  centres  d'evportation  de  eastanhas,  c'est 
qu'au  moment  de  la  safra  tous  les  habitants,  hommes  et  femmes,  vont  a  la 
castanha.  Cela  leur  rapporte  peu,  mais  c'est  de  l'argent  immédiatement. 

Celte  année,  il  v  aura  peu  de  eastanhas  venant  du  Cuminà,  tous  les  travail- 
leurs sont  partis  faire  du  caoutchouc  dans  les  seringues  que  j'ai  découverts  dans 
le  Rio  Mapuéra. 

En  amont  de  la  eachoeira  do  Inferno,  nous  avons  vu  des  copahus  {('o/iai/fe/ri 
offiviunlis)  |)resque  sur  la  rive,  dans  l'intérieur  ils  doivent  être  plus  nom- 
breux. 

Puis,  le  balata  qui  n'est  point  à  dédaigner.  C'est  le  balala  qui  donne  la 
gulla-percha,  |)roduit  bien  supérieur  au  caoutchouc  et  d'une  valeur  marchande 
plus  élevée. 

Dans  l'igarapé  Foanna,  il  v  a  du  ijiii/ifKjitiiia^  le  quinquina  jaune. 

Il  n'y  a  pas  d'héveas  dans  le  Cuminâ,  on  y  trouve  quelques  arbres  à  gomme, 
donnant  nn  caoulcliouc  de  qualité  inférieure  :  la  seringa  barriguda. 

Il  ne  faudrait  pas  croire  que  ces  explorations  fussent  vaines,  elles  ont  déjà 
porté  des  fruits.  Les  3oo  Seringueiras  de  la  Mapuéra  et  le  caoutchouc  reçu  par 
des  commerçants  du  Para  sont  là  pour  l'attester.  Cependant,  on  pourrait  en 
retirer  davantage. 

F,n  cilant  quelques-unes  des  nombreuses  richesses  du  Para,  j'estime  qu'il 
ne  faudrait  pas  se  contenter  de  savoir  qu'on  est  riche.  En  indiquant  les  bras 
{Indiens  cl  Mucani/jciros]  dont  on  peut  disposer,  en  évaluant  leur  force  pro- 
ductive, je  pense  Cju'on  ne  doit  pas  laisser  se  perdre  cette  main-d'œuvre. 

Avec  les  missions  religieuses,  ces  Indiens  peuvent  être  amenés  à  la  civilisa- 


Cassc-létc    cl  tangue  j)i;inocotos 


I8'2  VOYAGE  AU   CUMINÀ. 

lion,  (liins  un  temps  relativement  court.  Je  citerai  pour  preuve  ce  qu'a  fait  et 

ce  que  continue  de  faire  le  Révérend  Père  Gil  Villanava  dans  l'Araguaya. 

Le  Para  désert  a  besoin  de  colons,  tout  d'abord,  qu'on  utilise  les  indigènes 
qui  sont  déjà  acclimatés. 

Celte  relation  de  voyage  a  été  terminée  le  aS  octobre  if)no.  J'ai  donc  en  six 
mois  fourni  une  somme  de  travail  énorme. 

J'étais  seule  pour  faire  et  établir  un  levé  de  plusieurs  centaines  de  kilo- 
mètres, seule  pour  écrire  le  récit  de  l'exploration,  récit  illustré  de  jibotogra- 
pliies  faites  aussi  par  moi. 

]Ma  tâche  a  été  d'autant  plus  lourde  et  plus  pénible  que  l'humidité  et  la  loui- 
deur  de  l'atmosphère  débilitent  et  éloignent  du  travail,  qu'elles  alanguisseut 
les  nerfs,  et  que  la  dépense  des  forces  est  beaucoup  plus  considérable  que  dans 
les  climats  tempérés. 

Je  désire  de  tout  mon  cœur  avoir  été  utile  à  l'Etat  de  Para  et  à  tous  ceux 
qui  viendront  plus  tard  s'établir  sur  les  riches  campos  du  Cuminâ. 

Je  remercie  Dieu  de  m'avoir  permis  d'accomplir  ce  périlleux  vovage.  Quelque 
fatigue  ((ue  j'en  ressente  encore,  à  l'heure  présente,  je  suis  heureuse  de  ce  que 
j'ai  fait. 

«  Â  (pioi  sert  de  vivre,  vivons  pour  èlre  utiles,  dût-on  mourir  plus  tôt;  on 
moiura  plus  tranquille  si  l'on  a  lait  lui  |)eu  de  bien.  » 

l';irii,   le   28  ocldhrc    iijoci. 

o.  c. 


APPENDICE 


COORDONNEES 

Confluent  (lu  Cuniina  .  Latilutle. 

— .  . —  Longitude 

Confluent  Je  la  J^;uiiia Latitude. 

—  —  ....  .  Longitude 

Point  extrême  atteint  dans  l,i  Puaniia Latitude. 

—  —  —  Longitude 

Confluent  du   Parii  et  du  Murapi Latitude. 

—  —  —  Longitude 

Campo  Grande  du  l'aiii Latitude. 

—  —  Liingilude 

Morro  do    Idcanlins Latiluile. 

—  —  LdUgitiiile 

Point  extrême  atteint  dans  le  Paiii Latitude. 

--  —  —  . Longitude 

Campo  du  Mura|)i Latitude. 

— .  —  Longitude 

Point  extrême  atteint  dans  le  JMurapi Latitude. 

—  —  —  Longitude 


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ALTITUDES 


D'après  un  baronièlrp  alliniétrique  Naudet,   ui\  baronn'lro  alliriit''trii|iip  lÎDiicart  cl   un  haro- 
luèlrc  enregistreur  Richard  frères. 

Caclioeira  Trouço ai    mètres. 

Caclioeira  da  Laije  Grande 2-  — 

Amont  de  la  Caclioeira  do  InlVriio 67  — • 

Iliia  do  Mocaco 72  — 

llhadoMel -/>  — 

Amont  de    la  Caclioeira  S.   Mcolaii H7  - — 

Amont  de  la  Caclioeira  A'aradourosinho loS  — 

Amont  de  la  Caclioeii'a  do  Retire ......  1 1  > 

Amont  de  la  Caclioeira  Pirarara        i3o  — 

Amont  de  la  Caclioeira  Tracua' l'ii  — 

Caclioeira  da  Ramjia 1  )o  — 

Caclioeira  do  Torino i(>7  — 

Tapera  Santa- Anna 170  - 

Cachoeiia  do  Taxi ■  7*)  — 

Premier  campement  indien .     .  i<<o 

Confluent  de  l'igarapé  Poaniia 1S2 

Amont  du  sentier  à  la  caclioeira  Paciencia 19"»  — 

Amont  de  la  Caclioeira  .lacaré ■>.\"  — 

Amont  de  la  Caclioeira  Resplcndor '.«io 

Cachoeira  Grande  (en  amont  de  Salto) «l'i  — 

Amont  Caclioeira  Grande '•»>'»  — 

Igarajjé  des  Roncouyennes '^Vi  — 

Continent  dn  Parii  et  du  MurapI afio 

.Amont  de  la  maloca  iiiànocotc) aO'i  — 

Igarapé  S.  Antonio ...  -t.-/!  — 

Campement  de  Cliico '-'^  — 

Praio  Ronita '-87  — 

Igarapé  d'Agua  prêta '-«95  — 

Igarapé  da  Trahira •  27"  — 

Igarapé  do  Campo  Grande '^-'^  — 

Point  extrême  atteint  dans  le  iMurapi 2S  1 

En  haut  du  Morro ^\)"  — 


TABLE  DES  GRAVURES 


lîarracào   de   Podras .     .  4 

■  ISarracào  de  Pcdras 5 

•  Cachoeira  Tiouco 8 

-  Guilhermo 9 

5.  —  Cachoeira  do  Jandiâ i^ 

6.  —  Cacliofiia  do  .landiâ I  J 

■  Caclioeiia    do    Palinlio i<i 

•  Cachoeira  do  InfcTiio.  vu,.  duPindoli.il i; 

Caual    do    Iiifenu, so 

■  «   Joaninha    »   hisser  sur  le  peflral il 

■  (c  Joaninha   »   se  promène  dans  la  forêl 24 

Pierres  diles   0  seruambi  n »8 

i3.   —  Serra   da   Carnhuha 29 

14.    —   Kigéna,  une  niucaniheir;' 3,! 

Pictographie  (Cachoeira  do  S.  Nicidai'ii 3j 

Cachoeira  do  A'aradourosinho.     ...             .    .  iO 

Un  canal  dans  le  \  aradourosinhi îy 

18.  —  Saul  dans  le   A'aradourosinho.    .                                                                 4o 

19.  —    Passage  du  canot  sur  les  pierres 4' 

Cachoeira  do   Eetiro,    travessâo    d'aval 4t 

Cachoeira  do  Reliro.  canal  central i  > 

Cachoeira  do  Retiro,  rive  gauche 49 

Cachoeira  da  Pirarara.  rive  droile iï 

Cachoeira  da  Pirarara,  canal  centrai 5j 

Cachoeira  da  Pirarara,  canal  central 56 

a6.   —  Cachoeira  da  Pirarara,  rive  gauche 5; 

■i-].   —   Cachoeira  da  Tracua,   travessâo   d'arnnni 00 

Cachoeira  do  Severino o4 

20.  —  Roche  Armazeni "^ 

30.  —  La  Rampa 68 

31.  —   La  Rampa 69 

32.  —  Cactus .....  72 

33.  —  Cachoeira  do  Torino,   rive  droite ^3 


|S(i  TABLE  DES   (JRAVURES. 

34.  —   Caclioeir.i  da  Pacicnci;! .    .  77 

35.  —  Caehoeira  do  Jacaré Ho 

36.  —   «  Joaniiiha  »  va  par  lene 81 

37.  —   0   Joaninha  »   naufrage S\ 

38.  —   Caehoeira  Resplendor,  dessins  Indiens 85 

Sg.   —   Caehoeira  Resplendor,  travessâo  d'anio:ii 89 

;|o.   —  Caehoeira  Grande,  canal  central 92 

.'il.   —  Caehoeira  Grande,  un  canal 93 

42.  —  Caehoeira  Grande,  rive  droite y6 

43.  —  Caehoeira  Grande,  le  meilleur  chemin 97 

44.  —  Caehoeira  Grande,  un  travessâo loi 

45.  —  Caehoeira  Grande,   «  Joaiiiuha  »    ]ia^sr   sur   les    |)ii-n('S IOjÎ 

46.  —  Mono  Toeaniius io5 

47.  —  Colline  dans  le   Cami)o 108 

48.  —  La  rivière  vue  de  la  colliui' i<i|l 

4g.   —  Miritizal  dans  le  Campo 11  j 

5o.   —  Le  Campo  jusqu'il  l'horizon .    .                  .         ...  iiO 

5i.    —  Ondulations  dans  le  Campo '.....         .  117 

5i.   —  Le  Campo  dans  le  Paru i'. i 

53.  —  Montagne  dans  le  Campo.    .                                 laS 

54.  —  Le  Campo  dans  le  Murapi .  i  >.8 

55.  —   Rive  droite  du  Murapi.  vue  duCnmpo  de  la   ilve  t;aurlic .         .         .  12g 

5G.   —   Le  Campo,  rives  à    i)ic .         i  i(> 

57.  —  Montagne  daus  le  Murapi.                                                                           137 

58.  —  Tamouehi  FirinoinK) .    .  i44 

59.  —  Piiinocotds .  i.'iS 

Go.   —   Piânocotôs U'^ 

Oi.   —  Le  Piânoeolô  de  la  Poanna 1  53 

Gî.   —  Piânoeolô  en  faction iGo 

63.  —  Dans  la  Poanna,  ubas  piânocotôs 'Gi 

64.  —  Chico  et  son  dernier  pantalon 169 

65.  —  Barrage  dans  le  Cuniiu.i  mirim i''9 

6G.   —  Le  Cuminâ  miriu) '7''- 

67.   —    Pictographic    indiciiuc 17''  '77 

G8.    —    Casse-tête  et   tan-ue '81 


TADLi:  DES  MATii:i{i:s 


CHAPITRE  PREMIER 

Dcparl  du  Piinî.  —  Tristesse  du  départ.  —  La  Laliia  de  Marajo.  —  Ce  qu'i!  y  a  à  faire  à  liord. 
—  Quelques  bons  moments.  —  Le  Père  Tobie.  —  Les  curés  en  promenade.  —  Arrivée  à 
Oriximinà.  —  Pré])aratifs.  —  Sépulture  de  Charles.  —  Départ  d'Oriximinâ.  —  Bénédicto 
cl  Callisto.  —  Bouches  du  Cumiuâ.  —  Départ  pour  la  sépulture  d'Henri  Coudreau.  —  A 
sa  sépulture.  —  Retour.  —  Maladie  de  Martiuho,  —  Mauvaise  chance 


CHAPITRE  H 

is  le  Cuuiiuâ.  —  Nouvelle  manière  de  faire  de  la  géographie.  —  Bouche  du  Cumiuà  mil  .lu 
Furo  do  Jaruacâ.  —  Les  poules  et  leurs  ])ropriétaires.  —  Le  campo  de  Manoel  Garça.  — 
Premier  campement  dans  la  forêt.  —  Martinho  est  maître  dans  le  canot.  —  Chez  Sauta- 
Anna.  —  Mme  Santa-Anna.  —  Un  guide.  —  Guilhcrmo  le  neveu.  —  Bénédicto  et  Callisto 
retournent  à  Oriximinâ.  —  Une  nuit  chez  Santa-Anna.  —  Adieux  de  la  famille  de  Guil- 
hermo  à  Guilhermo.  —  Ma  mauvaise  réputation. —  Barracâo  dePedras.  —  La  caciioeira.^ 
Joào  malade.  —  Guilhermo  bavarde. —  Visite  intéressée.  —  Deux  alertes  de  nuit.  —  Joâo 
toujours  malade 


CHAPITRE  HI 

Caclioeira  Tronco. —  Caclioeira  da  Lagc  grande.  —  Cachoeira  do  Jandiâ.  —  Cachoeira  do 
Colder.ïio.  —  Cachoeira  do  Palinho.  —  ■|ia\ail  de  matelot  et  travail  d'explorateur.  — 
Cachoeira  do  M.irtinho.  —  Cachoiira  do  l'iudiilial.  —  Emotion.  —  Caclioeira  do  Inferuo. 


188  TABLE  DES   MATIÈRES. 

—  Cliemin  p;ir  lerro.  —  Raymoud.  fn're  de  Guillieniio.  —  Le  serpeiil  de  Ravniimd.  — 
Le  muet.  —  Heures  d'ennui.  —  Rivière  élargie.  —  Guilhermo  malade.  —  Cachocira  do 
Cajual.  —  Pictographie.  —  Nature  lioslile.  —  Fmo  do  Pindobal.  —  Taperas  Macaco  et 
Urucuri.  —  Rio  Pénéeura.  —  Taperas  Formigal,  Jawary,  Liviamento  et  S.  Antonio.  — 
Igarapé  Agua  Pria.  —  Cachoeira  do  Mel.  —  Cachoeira  do  S.  Xieolaû.  —  Pierres  dessi- 
nées. —  Cachoeira  do  Belliscào.  — Cachoeira  do  Varadourosinlio.  —  Cachoeira  do  Retiro. 

—  Cachocira  do  Prato.  —  Cachoeira  da  Pirarara.  —  GuiUierrno  mordu.  —  Cachoeira  da 
Torre.  —  Cachoeira  da  Casinha  de  Pedras.  —  Cachoeira  do  Brco  Braiico.  —  Caclioeira 
da  Tracuâ.  —  Cachoeira  do  Sévcrino.  —  Cachoeira  do  Armazem.  —  Cachoeira  da  Rampa. 

—  Cactus.  —  Cachoeira  do  Torino 


CHAPITRE  IV 

En  amont  do  Torino.  —  Un  jacaré.  —  Tapera  do  Nazaretli.  —  Igarape  do  Remedio.  —  Ile  et 
Serra  do  Turiman.  —  Tapera  de  Santa-Anna.  —  Rires  en  formation.  —  Tapir,  espérance 
déçue.  —  Point  de  gibier.  —  Les  halatas.  —  Matelot  ennuyé.  —  Cachocira  do  Tapiû.  — 
Cachoeira  do  Taxi.  —  Cachoeira  do  Cajual.  —  Métier  d'explorateur.  —  Les  Indiens  de 
Guilhermo.  —  Un  tapir  blessé  et  pris.  —  Correction  à  José.  —  Cachoeira  da  Poanua.  — 
Viande  de  tapir.  —  La  foret  vierge.  —  Sentier  des  Indiens  Piànocotôs.  —  Tapera  de 
S.  José.  —  La  fièvre.  —  Tristesse  de  l'isolement.  —  Moyen  stupide  de  se  guérir  de  la 
fièvre 


CHAPITRE  V 

Cachoeira  da  Pacienciâ.  —  Travessôes  récalcitrants.  —  La  faim. —  Une  cigarette.  —  Cachoeira 
do  Jacaré.  —  Les  ananas.  —  Fausse  alerte.  —  Cachoeira  Resplendor.  —  Ile  montagneuse. 

—  Fatigues.  —  Kstève  et  (Guilhermo.  —  Orage.  —  Solitude.  —  Oiseaux-mouches.  — 
Cachoeira  Grande.  —  Les  sucuriji'is.  —  Peur  do  mes  matelots.  —  Le  meilleur  chemin.  — 
Cordonnier  par  force.  —  Abondance  et  disette.  —  Estomacs  de  matelots.  —  Jaguar.  — 
Igara])é  des  Roucouyennes.  —  Joie  de  ma  troupe.  —  Fin  du  sentier  des  Indiens  Piànocotôs. 

—  Barracas  indiennes  avec  provisions.  —  Photographies.  —  Guilhermo  démoralise  mes 
gens.  —  Confluent  du  Paru  et  du  3Iurapi 


CHAPITRE  YI 

RIO   PVRIf.   MO>TÉE,   DESCENTE 

Pêche  infructueuse.  ^Timbo.  —  Préparatifs  contre  les  Indiens.  —  Igarapé  Iraararâ,  — Campe- 
ment indien.  —  Femmes  indieunes.   —   Inventaire.   —   Inutile  attente.  —   La  maloca.   — 
Tapera    Espirito    Santo.    —    Cachoeira    do    Cainpo  grande.   —    Les    canipos.   —    Igarapé 
S.  .\utouio.  —  Peau  de  sucuriji'i.  —  F.U'et  produit  par  le  campo.  —  Cachoeira  do  Chico. 
Mono  do  Tocantius.  —  Souvenirs  laissés.    —     Un     grand    igarapé.    —  Tapir   au  bain.   — 


TABLE  DES   MATIERES.  189 

Tous  malades.    —  Guilhermo    et  ses  gémissements.   —   Exercice  de  |)atiencc.   —    Jagtiar. 

—  Cachoeiia  da  Onça.  — Je   laisse  Chico   et  Guilliermo.  —  En  amont  avec  deuv  matelots. 

—  Toujours  pas  de  gibier.  —  La  faim.  —  Une  capiouara.  —  Estève  blessé.  —  Retour  au 
campement  de  Chico.  —  Tristesse  du  retour.  —  Le  pétrole  est  fini.  —  Cliez  les  Indiens. 

—  Bonne  chasse  et  bonne  rivière -n 


CHAPITHL   Vil 

iVlo   MIRAPL   MONTÉE,   DESCENTE 

Largeur.   —  Pierres  dessinées.  —  Une  cachoeira.   —   Campements  indiens.   —    Nouvelle    p<'ur 
de  mon  équipage.   —  Idée  ingénieuse  de   Guilhermo.  —  Ses  mensonges  mis  au   jour.  — 
Mes  gens  reprennent  courage.  —    Capuera   indienne.   —  Campe    sur  la   rive   gauche. 
Cachoeira.   —  Visite    pendant  uu  bain.  —    Un    signal.    —  Igara])é    de    Campo    grande. 

—  Dessins    indiens.   —   Retour    de    l'igarapé.    —  Dans    le  Murapi.   —  Arrêt.  —  Colline 
belvédère.  —  Retour.  —     F, es  Oyan'coulets.  — Tristesse. —  Manière   ])ratique  de  voyager. 

—  La  rivière  sèche  rapidement.  —  Joào  et  Martinho.  —  Mes  gens  maugout  et  causent.  — 
Confluent 


CHAPITRE  Vni 

Dcsceute  du  Cuminâ,  —  Difficultc'  d'évalualion  des  distances.  —  Igarapé  des  Roucouyennes. — 
La  pluie.  —  i5  juillet.  —  Dans  l'igarapé  des  Roucouyennes.  — La  croi\  de  Guilhermo.  — 
La  cachoeira  Grande.  —  Un  sucuriji'i  s'approche.  —  Le  petit  canot  naufrage. —  Cachoeira 
Rcsplendor.  —  Cachoeira  do  Jacaré.  —  Cachoeira  da  Pacieucià.  — •  Dinicultés  de  la  navi- 
gation. —  Igarapc  de  la  Poaiina.  —  Historique.  —  Les  arbres  tombés.  —  Igarapé  des  ubas. 

—  Une  capuera.   —  Un  abatis.  —  Impossibilité  d'avancer.  —  Triste  retour.   —  Joaninlia 
naufrage.  —  Joaninha  remise  à  neuf.  —  Famine.  —  Descente  des  cachoeiras.  —   Un  tapir. 

—  Joaninlia  naufrage  dans    la  Pirarara.   —  Joaninlia  naufrage  dans  la   cachoeira  do   Mel.   — 
Equipage  peu  vêtu.  — Guilhermo  et  Joào.  — Ardeur  au  travail.  —  Cachoeira  do  Inferno. 

—  Dans  le  sentier.  —  Antonio  joyeux  de  nous  revoir.  —  .Vrrivée  au  campement.  —    Joa- 
ninlia naufrage  dans  la  cachoeira  da  Lage  grande.    —   Résignation 


CHAPITRE   IX 

Maladie  générale. —  Départ  de  la  Cachoeira  Trouco. —  Chez  Lothario. —  Renseignemeuls.  ^ 
Les  Pauxis. —  Furo  du  Cuminà  mirim.  —  Lac  enchanté.  —  Igarapé  An'raniba.  —  Montée. 
—  Fièvre.  —  Chasse.  —  Retour  de  l'Ariramba.  —  Igarapé  Cuminâ  mirim.  - — Barrages  de 
canarana.  —  Persistance  de   la    fièvre.  —  Les   largos.  —  Retour  à    Ori\imin;i i3i 


100  TABLE  DES   MATIÈRES. 

CIl.VPlTRIi  \ 

CAMPOS    GERA  ES 

llisKiriquc  ilrs  ciimpoh.  —  Loiir  siipri  llcie.  —  Lfiir  aspect.  —  Cnlliiics  cl  livicrcs.  —  Iiiciiic- 
ralioii  du  c:iiii|)().  —  Climat.  —  Vent.  —  Teni])cratiiro.  —  Pluies.  —  l,es  fa/.ciuleiicjs  de 
rAmazone  oui  besoin  des  canipos.  —  Seul  moyen  d'accessiou.  —  lioulc.   —  l'euplcnient  .         i  ii 

(.HAPITRE   XI 

LES  INDIENS  PIANOCOTÔS 

Arrivée  chez  les  Piiiuocotôs.  —  Le  vieux  tamouclii.  —  Le  taramichi  comprend  le  ouayaua.  — 
Le  dégrad.  —  Moi  seule  ai  le  droit  d'aller  chez  eux. —  L'abatis.  —  Itouta-pacolo.  —  Les 
cases.  —  Les  chicpies.  -  Conversation  du  vieux  lamouchi.  —  Indiens  déliants.  — 
Cadeaux.  —  Départ.  —  Retour.  —  Cassave  et  autres  cadeaux.  —  Caractères  physiques  des 
Piânocotôs.  —  \êt<?ments,  travaux,  industrie.  —  Moralité.  —  Relii>ion.  —  Commerce. 
—  \  ocabulaire  piânocotô.  —  Utilisation  possible  des  Indiens.  —  Missions  religieuses.  — 
Métissage.  —  Avis  tic  M.  de  Quatrefagcs i.5i 

CHAPITRE  Ml 

LES    MUCA.MIiEIROS 

Les  Mucambciros.  —  E\ode  des  Mucambciros.  —  Statistique.  —  Pages.  —  Caractères  moraux 
des  Mucamheiros.  —  Urgence  à  veiller  sur  eux.  —  Les  mines  d'or.  —  Histoire  d'Horace 
le  Cayeunais.  —  Tentation.  -  Castanlia.  —  Copaliu.  —  Balata.  —  Quinquina.  — 
Caoutchouc  inférieur.  —  Surmenage. —  Conclusion ij/\ 

APPENDICE 

(coordonnées .     .  l8.3 

Altitudes 184 

Table  ues  Gkaviikes i85 

Tabie  des  MATiiiiiES .  187 


448!  î.   —   PAULS     l-MPI'.l.MKlilE  (;  KM)  H  A  LE  I.AIIU1U-: 

g,     m  E    UE    l'LEUBUS,     9 


Hio  Vttminà.  —  JV-  1 


RIO    CUMINA 

Carte  levée  et  établie  pttr  O.  COTJDRBAU 
190O 


I I  „ 

0  r  2  3  4  5  Km. 

LiCENOE. 

Kochedo  (rochers) . «//'V 

Polral  (étendue  pierreuse). f^A^*i 

Praia  (plage). 

Casa  (habitation). ■ 

Capuera  et  Tapera  (ancienne  roça,  anc.  habitation).-—  ^ 

Roça  (défrichement). — 

Serra  (colline,  montagne). 

Acampainenio  dos  Indios  (campement  d'Indiens) 
Picada  (sentier). 

fviit..  IVouvctle.  —  ïntlilut  géographique  de  BruxeUes. 


vJLatitude    l°45'29"  Sud 

iLongitude  58°29'42 "0. de  Paris 


Rio  Cumins  -~  If'  t 


\^  '  '    _'    '  '.  l^fi^rranco  grande        \ 

6.  '      ,^^f^^de 'Cfinnarana  ' 


-  Aux  sources  de /rUc  i ivic 
y  a  di's'  Indinis  I'au.\i 


\     M 

L&g'O  fjaruaca  \  ^  > 


VnivtniU  Ifouvelli--  —  InêUtut  fjéo-traphtijua  6t  Bruxelles. 


Rio  CuminA.  —  TV*  3 


Cachoeira'^dà  '  L  a  g 


4I.V-...:?(r'.r>^ 


Untvraité  Ifouvelle.  —  Imtitut  gèographiqut  dé  BrtueelUi. 


Cachoeira  do    PIndoba 


Cachoeira   do  Patin  h 
Cachoeira   do    Caid 


Cacho 


Université  Nouvelle.  —  ïntlitul  geographique.de  Brutxellei. 


Kiu  CnminA.  —  W  i 


Ilha    das   Ponibas 


cLchoelra    do    Cajual 


ï/nfMTtiM  tllfWK\lt.  —  ïnniXMl  giographiqne  de  Bruxtltn. 


Rio  Cuminû.  —  N'  0 


Jg.  (jjO-Pi^^t^l 


Cachoeira  4°  Retira L\x 


C^chopiQq'  çla^  Pirarara 


Université  Nouvelle.  —  InstitiU  géographique  de  BmxeUes, 


JHo  Cwninâ.  —  N'  1 


fC^a^O(^ira  do  Torino 

.^!  '  30'S.4 


Qeira  da  Rampa 

oéira  Armazem 
Verino 


-30'S. 


Cachoeira  daWra'cu, 


Cacnperca 
Casinha  de  pedi 

Cachoeira  da   TorA 

Uha.  das  GaMmha.^, 

fSOmâfj 


choeira  do  Brèo   Branco 
■opta  do  Breo    Branco 


'aciioeira    da   Pirarara 


Univertité  Nouvelle.  —  Institut  géographique  ds  BruaeUet. 


iîto  Cwninâ,  —  JV*  8  . 


Université  Nouvelle.  —  Itutitut  géographique  de  Bruxelles. 


Sio  Cumimi.  —  y  9 


>  ;i;>s  ^ 


Cach 


oe/ra  oo  Cajuaf'j\\.i^^J\.'.  ^.,„  ^ 


o  *  ,•    'v^ 


Ca'choe/ra   do  Taxi 


Cachoe ira "  ofi T^ij^ 


UniverHté  Nouvelle.  —  Iiutilut  géographique  de  Bruxellet. 


1».     ■,"  .tUi WT)— — ~ — .    «î     •     .  ■     »    • 

■       .o««  'm,    V'    ...  .  •  «'       ■  ,M 


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r-.(j«-r«tte  iVyuve/itf.   -  hulitut  géographique  de  Bruxelles 


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59"7-27::o.p"°  "vis.;-  •■•  ..  ■■ 


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•■'  IW.    -  TntlUitt  géographique  <k  Ttritt 


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Cachoeira    da 
i— î  P'oa'ifn  a 


À'-  : 


t'ni«M-(((é  Nouvelle.  —  /n*ï«u(  géographique  ih-  flt-uxclU-f 


^10  Cuminà.  —  JV  13 


.^jQnte  do  Jauary    „ 


^J^'^S/ 


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Cachoeiram,","  ,    "»  t/! 


Pedras  desenhadas] 


<î§\^^^60m.   ,  Confluent 


|35'30"Nord 
|58O35'48"0.de-Paris 


>IV^' 


Unir>êr$itè  Nouvelle.  —  Irutitul  géographique  de  Bruxelles. 


Rio  Cuminû.  —  iV*  13 


35'30"Nord 
58°35'48"0.de-Paris 


:'>iit>ersi(<i  Nouvelle.  -  Instilul  géographique  de  Bruxelles. 


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Rio  Cuminà.  —  A'»  Iti 


i°28'54"N. 
Travessads2  .// 


t'iih-ersité  Nouvelle.  —  Initilut  géographique  de  liruxelles. 


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